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Littérature Ecossaise

  • Arrêtez-moi là – Iain Levinson

    arretez-moi_la.jpgCa aurait dû être une course comme une autre pour Jeff Sutton, 36 ans, chauffeur de taxi à Dallas. Transporter une femme depuis l’aéroport jusqu’à son domicile pour la fin de son service et puis rentrer chez lui. Seulement voilà, la femme n’a pas assez de monnaie et doit entrer chez elle en prendre à l’étage. Pendant ce temps, elle autorise Jeff à utiliser les toilettes du rez-de-chaussée. C’est à ce moment-là que les choses basculent. En attendant que la femme redescende, Jeff, qui a été poseur de fenêtres dans le passé, a le malheur de s’intéresser à une des fenêtres du rez-de-chaussée, de la manipuler et d’y laisser ses empreintes. Le lendemain, la police vient le chercher à son domicile et lui apprend qu’il est accusé de l’enlèvement de la jeune fille de cette femme. La faute aux empreintes sur la fenêtre. Mais aussi au fait que Jeff a nettoyé sa voiture à la vapeur pour effacer les traces de vomi de deux adolescentes ivres qu’il a charitablement transporté gratuitement alors qu’il clôturait son service. Alors que ce devrait être, somme toute chose aisée pour Jeff de se sortir de cette galère, tout s’enchaîne au contraire dans le mauvais sens.  

    Avec arrêtez-moi là, Iain Levinson livre une critique virulente du système judiciaire américain. Pour cela, il est sans pitié avec Jeff, son personnage principal. C’est une véritable descente aux enfers qui accable le pauvre chauffeur de taxi qui découvre une réalité atroce, bien éloignée de celle du tube cathodique – et des séries -auquel il ne cesse de faire référence. La réalité est en fait bien plus dure, plus atroce et plus absurde qu’à la télévision. Alors qu’il encourt potentiellement la peine de mort, l’enquête est bâclée par les policiers, son avocat commis d’office s’avère peu impliqué dans sa défense et moyennement compétent et presque rien ne concourt à enrayer l’impitoyable machine judiciaire. Il faut dire que ça semble arranger un peu tout le monde que Jeff soit le coupable. Tant pis si un innocent y passe, s’il se retrouve broyé, brisé, concassé par cette mécanique folle.

    Arrêtez-moi là dénonce un système transformé en spectacle. La critique d’Iain Levinson est large et n’hésite pas à inclure les media qui jouent un rôle non négligeable dans ce cirque. Leur rôle est pernicieux aussi bien en amont que lors du procès, mais également après, surtout en cas d’erreur judiciaire. Ils contribuent à monter un cyclone au centre duquel est jeté un bouc émissaire dont l’innocence et l’existence comptent bien peu au final. L’auteur américano-écossais s’attaque aussi à l’univers carcéral qui n’est pas seulement l’issue putative du procès mais est intégré au système et condamne le prévenu désargenté à y séjourner et donc à se frotter à une réalité complètement autre et très effrayante.

    Ce n’est pas un hasard non plus si Jeff Sutton, la victime de toute cette affaire, est un membre de la classe moyenne basse, paupérisée, des Etats-Unis. Il permet à Iain Levinson de continuer le portrait acide qu’il fait d’une Amérique qui tombe, depuis son premier livre. C’est cette Amérique-là, qui a du mal à joindre les deux bouts, qui est empêtrée dans une certaine misère économique mais aussi sociale et humaine, qui est la victime d’un système judiciaire qui fait aussi la part belle à l’argent.  En effet, vaut mieux être riche pour pouvoir se payer un bon avocat, la caution, etc. sinon attention à la chute…  

    Librement inspiré d’un faits divers, Arrêtez-moi là est un livre qui ne rechigne pas à l’humour noir. Iain Levinson est un auteur au style énergique et direct qui sait être drôle et acide, sans pour autant que sa charge contre le système judiciaire et médiatique ne perde en pertinence et son propos en lucidité.

    Très bon.

  • Trois hommes deux chiens et une langouste - Iain Levinson

    trois-hommes-deux-chiens-et-une-langouste.jpgPaumés quelque part en Pennsylvanie, Mitch, Doug et Kevin, sont des loosers du rêve américain. Mitch travaille au rayon auto d’une grande surface pour un salaire de misère, Doug ne s’en sort pas mieux en faisant cuire des steaks dans un restaurant, alors que Kevin promène des chiens de riches pour joindre les deux bouts après s’être fait coffrer pour culture illégale de marijuana.  Ces pieds nickelés passent leur temps à fumer des joints et à délirer dans la colocation de Mitch et Doug, attendant passivement un avenir meilleur qui ne pointe pas vraiment le bout de son nez. Mitch et Doug sont finalement virés et Kevin n’arrive toujours pas à assumer son rôle de mari auprès de Linda et de père auprès d’Ellie. Quelles perspectives pour ces hommes aux portes de la marginalité sinon que de se laisser tenter par les coups foireux qui passent ? Au coin de la rue, l’aventure ? La galère, surtout. D’improbables péripéties aussi.

    Ce qu’Iain Levinson décrit avec constance et justesse depuis plusieurs romans déjà, comme dans trois hommes deux chiens et une langouste, c’est le difficile quotidien de l’Amérique des petites villes qui agonisent, faute d’emplois et de ressources, celle des petites gens qui s’enfoncent lentement dans la pauvreté. Il n’y a pas beaucoup d’autres solutions pour ces gens, seulement la débrouille, la magouille et l’illégalité. Ils comptent, recomptent, jonglent, ramassent ce qu’ils peuvent, tirent le diable par la queue, rêvent de jours meilleurs et se cassent la gueule devant le capitalisme impitoyable qui broie ces malchanceux, ces inadaptés, ces vaincus, etc. Les descriptions qu’Iain Levinson fait des petits boulots avec leurs cortèges de contraintes, d’humiliations, d’absurdités sont des plus justes et des plus convaincantes. Au lieu de se résigner, les personnages d’Iain Levinson se débattent pour faire partie du grand rêve vendu par le capitalisme, à travers la pub entre autres. Combiner pour être du bon wagon, ceux qui s’adjugent ce qu’ils n’ont pas.

    C’est là que le livre devient loufoque, enchaînant les aventures toujours un peu ratées de ces comparses en réussissant à rester drôle. Voler une Ferrari, dealer des comprimés, réaliser un braquage, rien qui ne réussisse vraiment à nos bras cassés qui s’enfoncent dans des situations savoureuses habilement menées, intégrées dans une structure narrative efficace et relevées par des dialogues justes et percutants. Les personnages hauts en couleurs, dotés d’une certaine lucidité sur leurs situations respectives, ne sont pas sans épaisseur. Ils ne sont pas là uniquement pour servir les running gags ou autres. L’ambition de Mitch, l’attachement local de Doug, les problématiques familiales de Kevin, les liens entre les trois hommes enrichissent le livre de thématiques sur l’amitié, la responsabilité, la trahison, entre autres.  

    La quatrième de couverture fait référence aux frères Coen en parlant de Trois hommes deux chiens et une langouste. Rien de plus juste. C’est tout simplement drôle, divertissant sans être dénué d’intelligence et de profondeur. Et c’est cohérent avec le reste de l’œuvre d’Iain Levinson.

    Excellent moment de lecture.

  • Un petit boulot – Iain Levinson

    petitboulot1.JPGJake Skowran travaillait à l’usine, principal employeur d’une petite ville américaine du Wisconsin, avant que celle-ci ne soit délocalisée au Mexique. Depuis, il est au chômage, comme une bonne partie de la ville. Des mois que ça dure et la dégringolade semble sans fin. Les factures s’entassent, les dettes s’accumulent, les indemnités se réduisent et c’est l’agonie financière. Progressivement, le quotidien se délite, Jake n’a plus de quoi s’offrir un petit plaisir, même pas des bières ou des cigarettes, son abonnement au câble est coupé, il est obligé de vendre des biens comme sa télé pour subvenir à des besoins courants et sa femme le quitte.

    Ce que Iain Levinson narre, c’est la chute de ceux qui perdent leur emploi dans une Amérique et un occident soumis à l’impitoyable logique du capitalisme mondialisé et du marché. Il explique très bien le processus de désocialisation et de déshumanisation qui assaille le chômeur. Comment petit à petit, on est exclu de ce qui était son monde auparavant. Comment le sentiment d’impuissance devient omniprésent. Comment l’estime de soi s’effondre et avec elle, l’ensemble de notre système de valeurs. Comment il est facile de buter face aux impasses socio-économiques et psychologiques du chômage.

    Iain Levinson ne fait pas dans la grande théorie. Il parle juste des choses du quotidien, et c’est encore plus percutant. Comment faire pour se trouver une fille quand on n’a pas d’argent ? Comment affronter l’armada de créanciers qui n’ont cesse de le harceler ? Le chômage provoque chez lui des accès de lucidité et de rage sur la réalité du travail et de l’économie et son vernis propre. Il dit comment sa vie est défaite en même temps que sa ville de naissance, le lieu où il a toujours vécu. La fermeture de l’usine tue tout simplement à petit feu, cette ville. Elle semble progressivement abandonnée, en voie de délabrement et d’appauvrissement, chaque jour un peu plus pourrie.

    Tout ceci pourrait être lugubre, triste et déprimant, mais en fait un petit boulot est surtout un livre drôle. Cela est en grande partie du au ton d’Iain Levinson qui n’hésite pas à manier le sarcasme et la causticité. Il raconte ses aventures sur le mode de l’humour noir, utilisé comme politesse du désespoir. Sa lucidité est mordante et piquante et l’autodérision est omniprésente. Surtout, son amer constat, ses réflexions sur le chômage sont intégrées à des aventures rocambolesques qui constituent la seule échappatoire que Jake Skowran a trouvée à sa situation difficile.

    En effet, il accepte de tuer la femme de Ken Gradocki, le bookmaker et mafieux local. C’est le début d’une carrière de tueur qui le mène de mission en mission sur un mode parfois burlesque. L’apprentissage du métier de tueur est assez drôle et sert de fil narratif au roman. On ne s’improvise pas tueur et en général et la police n’est jamais loin. Pour le coup, les péripéties de Jake Skowran le tueur permettent de ne jamais s’ennuyer, de rebondir et revenir sur Jake Skowran le chômeur. Peu importe si certains passages paraissent peu crédibles. L’essentiel est ailleurs.

    Un livre drôle, divertissant, qui se lit facilement et qui porte une charge virulente contre le système économique dominant et une de ses faces obscures : le chômage de masse et de longue durée.

    Bon moment de lecture.