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Littérature Israélienne

  • La boîte noire – Amos Oz

    Aoz.gifAprès 7 ans de silence suite à leur divorce tumultueux, Alec et Ilana reprennent contact à l’initiative de cette dernière au motif de l’instabilité de leur fils unique Boaz. Débute donc un échange de lettres et de télégrammes qui va ouvrir la boîte noire de leur mariage raté et libérer les démons qui rongent encore ces deux anciens partenaires alors même qu’ils sont désormais confrontés à d’autres difficultés et qu’ils ne sont plus seuls dans leur joute. Outre leur fils Boaz devenu une sorte d’adolescent rebelle, récalcitrant avec des aspirations de hippie, se mêlent à la partie, pour l’essentiel, Michel Sommo, le nouveau concubin d’Ilana avec qui elle a une petite fille d’environ 3 ans et Manfred, l’ami d’enfance et l’administrateur légal des biens d’Alec. A travers ces échanges épistolaires, Amos Oz arrive à faire vivre des personnages complexes et fascinants qui s’inscrivent dans des trajectoires opposées à celles qui sont les leurs au début de la boîte noire. Progressivement, ces personnages se dévoilent, livrent leurs failles et montrent une réelle complexité et richesse qui font d’eux une des réussites de ce roman.

    Voici donc Alec un ancien militaire intransigeant qui est en fait un intellectuel de renommée internationale, un homme riche qui se trouve être plutôt ascétique, un homme fort en apparence, dur et taciturne mais qui est brisé par la maladie et par Ilana. L’ancienne femme d’Alec est volage, presqu’une nymphomane, qui en fait n’a jamais cessé d’aimer son mari, d’essayer de vivre avec lui, puis de le faire revenir alors même qu’elle s’engonce finalement dans une vie de famille étroite, convenue et financièrement difficile auprès de Michel. Ce dernier est un modeste instituteur, un pied-noir passé de l’Algérie à la France avant d’atterrir en Israël.  Partisan d’un grand Israël par le rachat de territoires aux Arabes et l’implantation de colonies juives en Galilée, Michel cède à des pratiques douteuses pour avoir de l’argent qui va plus le corrompre que servir sa cause comme initialement prévu. La faute sans doute un peu à Manfred, l’avocat et ami d’enfance d’Alec qui s’il lui est fidèle et dévoué, semble également habité par des sentiments moins nobles quand il s’agit d’argent , mais qui est indispensable notamment pour retrouver à chaque fois Boaz. Il faut dire que ce jeune homme imposant, qui semble manquer de repères, ne cesse de se retrouver régulièrement dans les emmerdes. Il n’est pourtant pas l’abruti déscolarisé et nourri de rancœur qu’il semble être au premier abord.

    Tous ces personnages se retrouvent plongés dans un jeu d’affrontements permanents qui mêle amour, haine,  rejet, violence, aigreur, érotisme, jalousie, envie, regrets et remords. Ils se livrent donc à une valse à plusieurs, faite d’hésitations, de retours en arrières, de pas de côté, de chocs, voire de chutes. C’est une danse complexe qui n’est pas toujours magistralement orchestrée par Amos Oz. C’est parfois long et quelque peu tarabiscoté avec également par moments – surtout vers la fin – des lettres à rallonge qui n’apportent pas grand-chose et qui montrent des personnages – et/ou Amos Oz – qui se regardent écrire – surtout Ilana. L’écrivain israélien n’évite pas non plus quelques écueils du roman épistolaire. Ainsi, entre deux lettres, il y a des pans de l’histoire, des évènements, des interactions entre les personnages qui ne sont perçus que de manière trop furtive. C’est un peu frustrant surtout lorsqu’il s’agit de l’histoire d’Ilana et d’Alec qui est tout de même centrale dans le livre. On peut parfois avoir le sentiment de manquer certaines choses essentielles alors que les lettres ne cessent de se rallonger.

    Finalement le roman d’Amos Oz en dit aussi un peu – pas beaucoup non plus – sur Israël. Par l’intermédiaire du personnage de Michel Sommo surtout, ses références bibliques, ses idées sur le grand Israël et les arabes, mais pas uniquement. Aussi par le biais de Boaz pour qui tout ça n’a pas vraiment de sens, par le biais de Rachel, la sœur d’Ilana qui vit dans un Kibboutz, par Alec qui est passé par l’armée, etc.

    La boîte noire, livre intéressant mais pas vraiment renversant, a eu le prix Fémina en 1988

  • Badenheim 1939 – Aharon Applefeld

    B39.jpgBadenheim ? Une station thermale autrichienne qui attend que son festival de musique vienne ensoleiller son printemps. En attendant, une allégresse quelque peu surréelle règne et les habitants de la ville défilent entre la pâtisserie, l'hôtel, la piscine et les habitations. Badenheim tel que décrite et montrée par Aharon Applefeld, c'est un petit monde, une petite bourgeoisie avec ses tracas, ses manières et son insouciance. Seulement, on est en 1939, et tout ce petit monde, juifs pour la plupart, découvre l'existence d'un mystérieux "service sanitaire". C'est une ombre inquiétante, omniprésente, mais en même temps discrète, dont les desseins et le pouvoir se dévoilent progressivement. Il s'agit de recenser tous les juifs et de les retenir à Badenheim avant de les mener en Pologne.

    Le lecteur sait de quoi il retourne. Nul besoin de génie :1939, juifs, Pologne, Autriche. L'histoire tape à la porte de Badenheim avec dans sa besace le second conflit mondial et surtout la Shoah. Ce qui attend les personnages de Badenheim, c'est la déportation. Et pourtant, ces derniers ne perçoivent pas l'horreur qui les attend. Leur plus grande préoccupation, c'est ce satané festival. Petit à petit l'ambiance joviale et printanière s'estompe et la réalité essaie de reprendre ses droits. Badenheim devient un ghetto en attendant le départ pour la Pologne et le service sanitaire a toutes les prérogatives. Les habitants de Badenheim continuent néanmoins de rêver à un retour aux sources dans une Pologne fantasmée, un peu idyllique. Badenheim ne veut pas ouvrir les yeux et s'étourdit comme elle peut, détourne les yeux, s'excite sur le superflu, mais elle finit par être gagnée par l'abattement et rattrapée par la réalité.

    La situation d'ignorance et de déni de la réalité mise en scène par Aharon Applefeld est troublante. Il y a vraiment quelque chose de délirant dans ces personnages qui ne voient pas l'horreur fondre sur eux et qui dansent encore quand il est déjà trop tard. La lente métamorphose de l'atmosphère de Badenheim est une réussite et l'approche de la déportation est très originale. Il faut néanmoins déplorer des longueurs, certains développements autour des personnages sont vraiment superflus, plus qu'anecdotiques et des redondances, des répétitions - l'organisation du festival, l'attente des musiciens, etc.- alourdissent souvent l'ensemble. Il est dommage que parfois l'on se retrouve si loin du coeur et de l'originalité du livre, avec un certain ennui, une relative impatience.

  • Tsili – Aharon Appelfeld

    tsili.jpgTsili Kraus est une jeune juive d’une douzaine d’années un peu simple d’esprit qui est abandonnée par sa famille en fuite alors que les persécutions antisémites atteignent leur pinacle en Europe centrale en 1942. Par chance, elle échappe aux profiteurs qui viennent piller leur maison dans laquelle elle reste cachée. Après, commence pour elle une errance, en marge de la société chez de rares personnes qui veulent l’accueillir en échange de menus services et avec qui elle finit par avoir des problèmes, dans la forêt à vivre et à se nourrir comme un animal de ce qu’elle trouve.

    Tsili est un livre original sur l’holocauste. Tout d’abord avec ce personnage éponyme. Tsili est une juive qui en raison de sa simplicité d’esprit est rejetée par sa propre famille qui semble obsédée par l’idée de s’intégrer à une société qui veut les engloutir. L’ironie du sort veut qu’elle arrive à ne pas être perçue, identifiée comme une juive lorsque livrée à elle-même, elle rencontre des « autochtones ». Cette simplicité d’esprit est d’une certaine façon une chance pour Tsili à ce moment là pour échapper au sort des autres juifs, même si elle finit par être rejetée en raison de sa féminité, de ce que sa naïveté et son physique laissent entrevoir comme possibilités aux hommes et menaces aux femmes. L’exclusion est au cœur du livre avec Tsili qui se retrouve obligée de se replier sur elle, d’apprendre de manière difficile ce qu’est le monde adulte et le monde extérieur en général.  L’holocauste est constamment présent dans le roman d’Aharon Appelfeld. C’est une menace qui rôde autour de Tsili, qui charge l’atmosphère d’une certaine électricité et d’une réelle noirceur. Et pourtant, il n’est jamais évoqué de manière frontale. Même lorsqu’elle rencontre dans la forêt Marek, un juif qui a réussi à s’évader d’un camp de concentration, la Shoah n’est présente que de manière diffuse, éparpillée dans les mots, les actes, les dialogues. Elle demeure cependant là, obsédante, lourde car tapie dans tous les recoins, montrant par intermittences son visage. Une bête qui ronge Marek.

    Aharon Appelfeld ne se lance pas dans de grands discours, il ne succombe pas au pathos alors que la tragédie est là, permanente, multiple. Il raconte avec une certaine retenue qui n’étouffe pas les sentiments le destin tragique d’une enfant au cœur et à côté de la tourmente. Les deux à la fois. La vie malgré le vide immense, le trou noir de l’histoire. Il dit aussi avec des anecdotes justes, des histoires fortes l’immédiat après holocauste. En même temps que Tsili, Aharon Appelfeld nous met devant la honte, le malheur, le désarroi, la souffrance, le désespoir de ceux qui ont survécu. Cette espèce de néant qui a suivi la sortie des camps et qui a vu une avancée anarchique, hiératique vers l’ailleurs, de ces graciés envahis par des sentiments, des pensées, des pulsions contradictoires.

    Tsili est un livre dur, intense, triste.