23.06.2009

Reine Pokou (Concerto pour un sacrifice) - Véronique Tadjo

ReinePokou.jpgReine Pokou est un livre composé de plusieurs récits constituant des variations - le concerto du titre - autour d’une figure historique ivoirienne - qui est devenue légende ou vice versa - et d'un épisode particulier de son existence. La reine Abla Pokou est donc une reine Akan qui a émigré du Ghana vers la Côte d'ivoire pour fuir une guerre de succession qui menaçait sa vie au XVIIIème siècle. Au cours de sa fuite, elle a été obligée de sacrifier son nourrisson pour apaiser les génies d'un fleuve afin de pouvoir le traverser.

L'oeuvre de Véronique Tadjo donne à cet épisode tragique et fondateur, une fabuleuse dimension romanesque. Pour quelqu'un qui a déjà entendu parler de la reine Pokou - comme moi -  le caractère épique, la force, le lyrisme de ce livre en font un chef d'oeuvre de la littérature Africaine. A travers une langue riche, foisonnante, vivante, Véronique Tadjo restitue l’oralité de cette légende. Le plaisir de lecture le dispute ainsi à l'originalité de la narration, car la strutucture romanesque est originale, basée sur des répétitions, des scénarios multiples qui partent de différents points de l'histoire de la reine Pokou.

Véronique Tadjo utilise l'histoire de la reine Pokou comme un ouvroir de réflexion sur différents éléments culturels de l'Afrique subsaharienne. Son livre est une intelligente entreprise de recyclage qui intègre ainsi des légendes comme celles de Mami Wata - la sirène - des épisodes historiques telle la traite négrière et même des tabous comme les sacrifices humains dans les rituels, etc. Reine Pokou devient donc une pierre angulaire de maux et légendes qui hantent l'Afrique et permet également de mener une réflexion plus large sur le mythe, la légende et le conte - quelle fonction ? quelle réalité ? quelle évolution ?

J'aime ce livre de Véronique Tadjo.

16.06.2009

Les frasques d'Ebinto - Amadou Koné

ebinto.jpgEbinto est un jeune homme pris en plein dans les tourments de l'adolescence. Parti de son village natal pour poursuivre des études à Bassam (Côte d'ivoire), l'avenir s'ouvre devant lui. D'abord le lycée vu qu'il est un élève brillant et travailleur, ensuite les responsabilités d'un honnête homme qui doit s'occuper de sa mère et du reste de sa progéniture, de ses ambitions personnelles légitimes. Seulement voilà, rien n'est simple à l'adolescence, à cette heure difficile où les hommes se forment, où les épreuves pointent le nez, Ebinto, être sensible, rêveur et idéaliste se trouve confronté à des tourments, à des questions cruciales qui vont le déborder. Quel adolescent échappe aux tortures de l'amour ? Pas Ebinto, l'amateur de littérature, qui découvre la passion dans son coeur pour Muriel alors que l'amour et la dévotion s'offrent à lui sous les traits de son amie d'enfance Monique. Comment réagir lorsqu'à cet âge des extrêmes, la tragédie s'invite et requiert des choix cornélliens et des choix qui font ce que nous sommes ? Monique semble la voie sûre, un soutien, une bonne fille, certainement aimante et fidèle prête à le suivre, mais que dire lorsque le coeur ne bat pas aussi follement qu'on le souhaite ? Que dire lorsque la passion explose sur un gouffre de difficultés insurmontables ? Ebinto est trop entier, trop rêveur, trop investi pour ne pas se laisser déborder par le destin et s'enfoncer malgré lui dans une voie qui n'est pas celle qu'il a choisi. Mais l'existence, n'est-ce pas le jeu permanent avec ces forces inconnues qui nous balladent dans tous les sens ? N'avons-nous pas à trouver ce aue nous cherchons dans la route tracée de gré ou non, plutôt que de regarder ailleurs, de rêver autre chose ? Il y a une infinité de questions qui s'infiltrent derrière celles-ci, fourmillent dans cette histoire et dans ses rebondissements, dans sa dimension tragique. Ebinto habite un monde, celui de l'idéal et de la jeunesse, de la tradition aussi qui est malmené non seulement par la vie, mais aussi par les autres et par la modernité. Ebinto n'est pas seulement face à des questions sur l'amour ou le destin, le sens de la vie ou des choix et de la responsabilité, il est devant des questions qui concerne l'Afrique elle-même, sur son destin et ses choix, sur ce qu'elle veut-être, des questions aussi sur la littérature, le réel et la sensibilité.Il ne faut pas oublier que le réel, ça cogne. Voici en tous cas, un récit frais et touchant, empli d'un souffle et d'une force qui mêlent naiveté et profondeur, qui empreint le lecteur du tragique de sa situation et de son questionnement, le remue et le replonge dans cette période de sa vie. Très fort.

12.06.2009

Le peuple n’aime pas le peuple - Kouakou Gbahi Kouakou

kgk.jpg4 ans que la Côte d’ivoire est plongée dans une paralysie destructive, se putréfiant lentement, avec en suspens la menace d’une guerre civile. En effet, le 29 septembre 2002, une rébellion armée mal identifiée est partie du nord du pays pour s’est emparée de la moitié du territoire avant d’être arrêtée par l’armée française qui s’interpose depuis entre les deux parties. Kouakou Gbahi Kouakou le narrateur, paisible agriculteur aspirant à une vie paysanne et calme, se retrouve du jour au lendemain en territoire rebelle, Béoumi sa ville ayant été annexé. Le voici donc confronté à un évènement extraordinaire qui le dépasse et bouleverse son quotidien, son aspiration à la tranquillité. Que faire ? Il serait bien resté à l’écart de tout ceci, mais généralement l’histoire avec ses gros sabots ne vous demandent pas votre avis avant d’essayer de vous piétiner. Devant la violence, l’agressivité des rebelles, notre aventurier malgré lui n’a pas d’autre choix que de partir. C’est le début d’un périple qui va le mener en zone gouvernementale loyaliste vers Abidjan, puis vers le Ghana, pays limitrophe, avant un retour au pays et des pérégrinations entre Abidjan et Béoumi. 


 Pour le narrateur, il s’agit de choisir entre la peste et le choléra. D’un côté, la violence, la sauvagerie, l’anarchie et l’univers du racket enfumé de drogue et de peur du côté de la zone rebelle et de l’autre côté la ferveur xénophobe, la terreur purificatrice, la corruption et l’avidité des patriotes de la zone gouvernementale. Difficile d’être raisonnable et d’aspirer au calme et à la raison dans un contexte pareil. Kouakou Gbahi Kouakou nous dévoile l’univers vicié d’un pays en roue libre, un pays qui a perdu ses valeurs et à la recherche de son identité, d’un avenir, semble livré aux pires démons qui paraissent avoir élu domicile en Afrique, tensions ethniques, délabrement économique, corruption endémique, appauvrissement, SIDA et j’en passe. Il a une perception aigue des difficultés que rencontre son pays, du flou de son avenir, des causes enfouies dans le passé et des problématiques qu’il doit résoudre.


 Se décrivant comme lâche et corpulent, n’hésitant pas à se mettre en scène, il fait preuve d’un certain humour qui n’éteint pas sa cruelle lucidité et ses discours justes. Ce livre a encore plus de pertinence pour ceux qui ont connaissance de la situation de ce pays mais arrive néanmoins à dépasser ce cadre, notamment lorsque le narrateur se plonge dans des questions existentielles sur ses choix de vie, sur ses perspectives. Dans le désordre ambiant, tout est permis, tout est possible, les portes sont ouvertes à tous les arrivistes, à tous les trafics, à tous les vices, à tous les risques. Faut-il céder à certaines sirènes ? Faut-il s’oublier pour s’adapter ? L’une des questions implicites les plus intéressantes est celle-ci : jusqu’à quel point les circonstances font-elles les hommes ? Jusqu’à quel point peut-on lutter contre les circonstances ? Un livre intéressant et drôle, un témoignage touchant aussi par l’affection que porte le narrateur à son pays, aux êtres et à certaines valeurs.

Le pagne noir - Bernard Dadié

pagne noir.jpgLe pagne noir est un recueil de contes ivoirien dont le protagoniste principal est Kacou Ananzè, l’araignée, considérée comme un animal rusé et fourbe. Comme souvent dans les contes africains, la finalité est une morale ou alors l’explication imaginaire des choses du monde, de la nature ou tout simplement le divertissement par la succession d’aventures. Ces contes très inégaux n’ont pas vraiment obtenu ma totale adhésion. Certains contes manquent franchement d’intérêt. Comparés à ceux d’Hampaté Bâ par exemple, il est évident qu’il y a parfois, un manque de brio, de maîtrise, une plus grande importance donnée à l’aventure et à la distraction pures par rapport à la finalité, à  la morale ou à la construction narrative du conte. Pas exceptionnel.

04.06.2009

La carte d'identité - Jean Marie Adiaffi

adiaffi.jpgOn commence par le récit loufoque d'une arrestation, celle de Mélodouman par un commandant de cercle durant la période coloniale, et très vite, on voyage en littérature, passant au conte, à la poésie, au fantastique même et parfois à l'essai ou en tout cas au roman d'idées. Le tout est lié de manière brillante par le talent de Jean Marie Adiaffi qui sait faire sa langue foudroyante, faconde, dialecte - Agni- et même vulgaire quand cela est nécessaire. Il est juste en l'occurence de parler d'un souffle qui vivifie les dialogues, les péripéties de Mélodouman à la recherche de sa carte d'identité.

Le plus fort de ce livre incontestablement, ce sont les échanges entre Mélodouman et les différents personnages. Ceux-ci permettent d'irriguer le livre d'idées originales sur les thèmes les plus anciens et essentiels pour l'Afrique. L'auteur par le biais de Mélodouman prend à contre-pied beaucoup d'idées reçues et oeuvre avec sagesse pour un autre regard extérieur et intérieur sur l'Afrique. Il est d'une pertinence et d'une intelligence époustouflantes quand il défend l'Afrique précoloniale, sa culture, son histoire, son destin face à la colonisation, quand il essaie d'intégrer cette dernière à l'Afrique qui se veut moderne et essaie de prendre la voie du décollage économique. Tout est dans le titre du livre, une métaphore. L'identité, oui, mais quelle identité pour l'Afrique et pour l'Africain ? Celle qu'on veut lui forger de l'exterieur, qu'on lui a imposée ? Celle qu'il veut avoir au mépris de lui-même, de son passé, de son inscription dans une lignée ?

Jean-Marie Adiaffi réfute à raison le faisons table rase du passé qui a presidé au destin de l'Afrique et qui l'a perdue quelque part, la laissant désemparée aujourd'hui, en proie à des questionnements insolubles, générateurs de crises. L'Afrique ne sait plus qui elle est, ni vraiment ce qu'elle veut être et n'arrive donc pas à se prendre en main. La carte d'identité est un livre qui place en peu de pages un univers et des thèmes d'une profondeur inouie. Il habite le lecteur pendant longtemps, puissant, dense, empli d'interrogations. Impossible de ne pas crier au génie surtout que le livre n'est pas dénué d'humour. Grande oeuvre.

12.05.2009

A l'ombre d'Imana - Véronique Tadjo

imana.jpgInvitée en 1998 au Rwanda dans le cadre d'une résidence d'écrivains, Véronique Tadjo décide d'aborder la tragédie du Rwanda d'une manière très personnelle. S'écartant à la fois du témoignage pur, du récit - facon Jean Hatzfeld - mais aussi de la fiction - à la manière de Birago Diop dans Murambi. Elle se met donc en scène durant son voyage au Rwanda, dans son entreprise de compréhension de ce drame historique, durant son travail sur l'histoire, le devoir de mémoire et ses conséquences.

Elle finit par constituer une espèce de carnet intime dans lequel le Rwanda et sa terrible histoire sont reconstitués par fragments, par éclats en un puzzle imparfait de textes brefs, un collage qui livre autrement ce sombre moment de l'Histoire de l'Afrique. Quelquefois, l'auteur s'essaie à la fictionnalisation de certaines histoires, parfois ce sont des temoignages qui sont livrés ou encore des documents tels les dix commandements racistes du Bahutu. On se sent emporté dans un voyage étrange avec Véronique Tadjo, à la fois au plus près et à distance du génocide Rwandais de 1994, portés par une marche hasardeuse, un itinéraire non balisé qui est émouvant et réussi.

Le livre recèle aussi quelques bonnes idées comme celle de faire parler ceux qui ont vécu cette tragedie de loin - les exilés - , des pensées fulgurantes, des aphorismes pleins de sagesse, d'intelligence et de conviction de l'auteur - qui est parfois à la limite du prêche - ce qui peut parfois exaspérer. Le résultat est très intime, différent des autres livres sur le sujet. A l'ombre d'Imana n'efface pas l'horreur mais la tient à distance, ne s'en délecte pas, ne la laisse pas prendre toute la place, cherchant une place appropriée bien difficile à trouver, pour voir autrement. Des pages qui savent toucher, avertir. Une vision de ce drame.