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Littérature Ivoirienne

  • Debout payé – Gauz

    CV-Gauz-Cheeri.jpgDebout payé est un roman qui part de l'angle du vigile de magasin ou de l'agent de sécurité pour parler d'immigration, de racisme mais aussi de consumérisme. Comment ? Simplement parce que les vigiles sont désormais partout, à l'entrée et à l'intérieur de nos centres commerciaux ou magasins favoris. Obligés de nous surveiller pendant des heures interminables, ils sont aux premières loges de nos comportements consuméristes. Et au cas où vous ne l'auriez pas vraiment remarqué, la plupart du temps, ils sont noirs et, je vous le dis au cas où vous n'oseriez pas poursuivre le raisonnement, immigrés.

    Gauz trace donc à grands traits trois décennies d'immigration africaine, plus particulièrement ivoirienne, à travers le destin de sans-papiers devenu vigiles. Il alterne ces passages narratifs à la troisième personne, de facture classique, avec des sortes d'interludes. Ces derniers sont des compilations hétéroclites d'aphorismes, de réflexions, d'observations ou d'anecdotes issus de l'expérience de vigile de l'auteur et donc de ses personnages. Ils concernent essentiellement les comportements des clients, consommateurs et les méandres du métier d’agent de sécurité.

    Ce qu'il y a indubitablement d'intéressant dans le livre de Gauz, c'est le point de vue du vigile qui est original et peu commun en littérature: un coup de projecteur sur un métier plutôt difficile, pavé d'ennui et de douleurs musculaires liées à la station debout, la mise en lumière d'un observateur de notre quotidien, à la fois omniprésent et un peu transparent pour tout le monde.

    Pour le reste, je dois avouer que j'ai eu du mal à apprécier ce livre pourtant très bien reçu par la critique. Il faut dire que je reste encore un peu interloqué par la relative pauvreté de ces interludes qui constituent une bonne partie du livre. Ces passages sont généralement faibles, parsemés de jeux de mots douteux, de petites scènes banales et plutôt pauvres que parfois sauvent un trait d'humour de l'auteur. Plus que de la fraîcheur ou du piquant, j'ai surtout noté un manque de finesse dans ce qui ne peut être sérieusement désigné comme « une satire sociale » ou « une critique de la société consumériste ».

    Debout payé est-il vraiment meilleur dans son récit principal ? Pas vraiment. Au-delà de personnages un peu mono chromiques et dessinés à la hâte, le livre se révèle léger en ce qui concerne l'immigration africaine et ivoirienne qui est vue à travers un angle finalement étroit et peu complexe, anecdotique même, au regard d'autres romans sur le même sujet, ceux de Fatou Diome par exemple. Il y a une certaine superficialité dans le traitement des thèmes qui transparaît dans le pompeux découpage du récit principal en décennies.

    Ces quelques tranches de vie assemblées plus ou moins habilement ont du mal à ne pas être évanescentes. Debout payé manque en réalité d'épaisseur, tout comme l'écriture de Gauz qui ne peut que se réfugier derrière quelques néologismes ou mots d'argot ivoirien pour cacher une relative platitude.

    Meilleur premier roman français de 2014. Vraiment ?

    Déception.

  • Loin de mon père – Véronique Tadjo

    pere-f1956.jpgNina doit retourner en Côte d’Ivoire, son père est décédé. Il ne s’agit pas seulement de funérailles, mais de retrouvailles. Avec son pays meurtri par la guerre, avec sa famille paternelle qui a décidé de tout gérer à sa façon, avec le fantôme de son père, pas vraiment conforme à l’image qu’elle se faisait de lui, avec elle-même, face à sa culture, à son passé.

    Tout au long du livre, le portrait de son père que se faisait Nina se fissure pour finalement voler en éclats et apparaître comme mensonger. Nina découvre que son père n’était pas celui qu’il croyait maintenant qu’il n’est plus là pour couvrir ses secrets. A chaque fois que Nina tombe sur un de ces secrets, qu’ils soient familiaux, financiers, professionnels, c’est comme un coup de massue dont elle a du mal  à s’en remettre. Véronique Tadjo ramène ainsi le lecteur à des interrogations profondes auxquelles chacun doit faire face. Qui sont vraiment nos parents ? Qui sont ces êtres que nous chérissons tant et que nous croyons si bien connaître ? Quel regard avons-nous le droit de jeter sur leurs existences ? Il y a toujours quelque chose de pourri dans le royaume de la famille…

    Les choses sont d’autant moins faciles pour Nina qu’elle est dans une problématique identitaire complexe. Ce qu’elle découvre sur son père la ramène forcément à sa mère disparue et à sa différence en tant que blanche vivant en Côte d’Ivoire. Il est ici question d’intégration, mais aussi de distanciation et de retour. Des questions qui touchent particulièrement une Nina métisse et vivant à l’étranger. Revenue au pays, la tentation de rester émerge, tout comme celle de ne plus complètement être chez soi. Aux prises avec sa famille paternelle, mais pas seulement, également avec un ancien amant ou des amis, elle réalise la difficulté du retour, la distance qu’elle a désormais avec ce monde, ses us et coutumes, ses logiques. Et si la solution, c’était l’éloignement définitif comme sa sœur Gabrielle ?

    Il y a une tonalité un peu mélancolique, un peu triste qui sied au contexte du livre. Au-delà des funérailles et des interrogations qui tenaillent Nina, il y a ces impressions sur un pays qui était encore en situation de partition et de guerre larvée à l’époque. Nina revient dans une Côte d’Ivoire qu’elle décrit abîmée, à genoux, en proie à la corruption, à l’insécurité etc. Un pays que parfois elle ne reconnaît pas par rapport aux images qu’elle a dans la tête.

    Véronique Tadjo n’utilise pas d’artifices littéraires dans Loin de mon père – à peine des carnets de son père insérés, les mails échangés entre Nina et Gabrielle. Le récit est simple, sans fioritures, la langue effacée, ordinaire, l’ensemble est touchant, juste, avec de fortes interrogations. Loin de mon père est un bon livre même si on est tout de même un cran en dessous du formidable Reine Pokou, et d’à l’ombre d’Imana.

    J’aime bien les livres de Véronique Tadjo.

  • Climbié – Bernard Dadié

    bete3.gifClimbié est le premier roman ivoirien. Il paraît en 1956 et raconte la trajectoire du jeune Climbié, depuis son village natal jusqu’à Grand Bassam, puis à Bingerville, Dakar et enfin Abidjan. Climbié signifie en N’zima, dialecte ivoirien, plus tard…un jour, l’avenir. Comme une promesse qui ne cesse de traverser ce roman d’apprentissage et d’émancipation à l’Africaine, très symbolique des premières productions littéraires africaines contemporaines.

    Le roman est divisé en 2 parties, la première va de la petite enfance du narrateur jusqu’à son admission à l’école normale supérieure William Ponty de Dakar, la seconde se concentre sur la période de Climbié à l’étranger, au Sénégal, jusqu’à son retour à Bassam. Les 2 parties sont construites néanmoins de la même manière, dans une succession globalement chronologique d’épisodes de vies qui mêlent les réflexions du narrateur au pur récit, aux anecdotes.

    Climbié est indéniablement un livre intéressant, surtout replacé dans son contexte historique. Il contient des thèmes essentiels de la littérature africaine comme le rôle de l’école et de l’instruction, la vie au village, l’éducation traditionnelle, l’héritage culturel,  la figure du colon, la lutte pour l’égalité et la justice, l’ambition de l’homme noir, ses interrogations face à sa destinée. Le traitement de ces thèmes n’a cependant rien d’original, ni de spécifique, ils ne sont pas particulièrement approfondis et pâtissent de la structure narrative qui enchaîne les épisodes de vie.

    Climbié possède une réelle force visuelle dans l’évocation de cette Afrique coloniale française, Bernard Dadié faisant montre de qualités certaines de conteur. Le livre manque néanmoins parfois de souffle. La faute à cette structure narrative, un peu hachée, dont les ellipses laissent parfois le lecteur en manque d’informations ou à une profondeur, notamment psychologique, limitée ? Climbié a du mal à tenir la longueur, perdant parfois la fraîcheur de la première partie, et se montrant insuffisant alors qu’il entraîne le lecteur vers des problématiques coloniales ou personnelles pourtant intéressantes.

    Je m’attendais simplement à mieux.