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Littérature Nigériane

  • Bêtes sans patrie – Uzodinma Iweala

    9782757868287.jpgDans un pays d’Afrique qui n’est jamais nommé, dans une guerre qui n’est jamais expliquée et dont les détails ou même les grandes lignes demeurent obscures, l’enfant Agu est brutalement expulsé de la réalité de sa petite vie villageoise pour devenir un enfant soldat. Son monde s’est évanoui d’un coup pour céder place à un autre plus cruel, plus violent, plus horrible, plus inhumain.

    Son père mort, sa mère et sa sœur disparues, Agu suit le commandant et sa troupe d’enfants soldats. Il essaie de se faire au quotidien difficile d’enfant soldat, entre violence, faim, inconfort et pillages, massacres, actes insoutenables. Il essaie de se lier d’amitié avec d’autres enfants soldats comme lui, de ne pas se laisser dévorer par la culpabilité et le mal être tout en se souvenant par intermittences de ce que fut sa vie avant cette malédiction.

    Uzodinma Iweala a écrit un livre fort sur les enfants soldats, sur l’absurdité et l’horreur de leur condition. Il a réussi à faire d’Agu, son enfant soldat à l’âge indéterminé, un personnage fort et attachant qui symbolise cette tragédie qui a culminé à la fin des années 90 et qui perdure encore. Il a également réussi un tour de force linguistique en donnant une voix à Agu qui s’exprime dans un anglais pidgin, oral, vivant, imagé, cassé, boiteux, rapiécé et truffé de fautes – bien servi en français par la traduction d’Alain Mabanckou.

    Malgré toutes ses qualités, le livre m’apparaît néanmoins plutôt en deçà du Allah n’est pas obligé d’Ahmadou Kourouma qui est précurseur. Allah n’est pas obligé me semble encore plus brillant que bêtes sans patrie, aussi bien dans la maîtrise narrative, dans le propos sur les enfants soldats qu’au niveau de l’inventivité langagière et la recherche de l’oralité. La contextualisation du parcours de Birahima lui donne une force et un intérêt encore plus grand. Bêtes sans patries souffre donc de la comparaison avec Allah n’est pas obligé mais se révèle meilleur que Johnny chien méchant d’Emmanuel Dongala.

    OK.

  • Chère Ijeawele, un manifeste pour une éducation féministe - Chimamanda Ngozi Adichie

    Chere ijeawele.jpgComment donner une éducation féministe à une petite fille ? C’est pour répondre à cette question qui lui a été posée par une de ses amies d’enfance que Chimamanda Ngozi Adichie a écrit Chère Ijeawele. En une longue lettre et quinzaine de suggestions, elle essaie donc de donner des conseils à cette amie pour y arriver. C’est donc le moyen pour elle de donner sa vision du féminisme et de s’attaquer à un combat qui lui tient à cœur et qu’elle traite avec une intelligence et une distance salutaires. Toujours avec ce mordant qui est également sa marque de fabrique.

    A l’heure des mouvements #metoo et #balanceton porc qui semblent revivifier le mouvement féministe, ce livre se montre très à propos. Il est d’une mesure, d’une justesse et d’une lucidité qui ne peuvent que pousser à s’interroger sur son propre féminisme et convaincre sur la voie à emprunter. Loin des excès qui pourraient effrayer certains, le discours de Chimamanda Ngozi Adichie n’en demeure pas moins ferme, déterminé. Il est incitatif à la pro activité en faveur du féminisme tout simplement parce qu’il y a « une certaine urgence morale (…) à nous atteler à imaginer ensemble une éducation différente pour nos enfants, pour tenter de créer un monde plus juste à l’égard des femmes et des hommes ».  Tout simplement.

    Le plus important qui doit être gardé à l’esprit et que Chimamanda Ngozi Adichie rappelle avant de dérouler ces quinze suggestions, c’est que « le féminisme est toujours affaire de contexte. Je n’ai pas de règles gravées dans le marbre ». Elle part néanmoins de deux préalables qui ne doivent pas être discutés. Premièrement : « Je compte. Je compte autant. Pas « à condition que ». Pas « tant que ». Je compte autant. Un point c’est tout. ». Deuxièmement, au sujet des femmes : « Peut-on inverser une proposition X et obtenir le même résultat ? ».

    Sans revenir en détail sur chacune des quinze suggestions, il faut en signaler la simplicité et l’évidence qui les rendent peu discutables. Ne pas se définir uniquement par le fait d’être mère, gagner sa vie, pousser le père à faire tout ce qu’il est biologiquement capable de faire, refuser le carcan des rôles de genres ou que l’égalité des sexes soit soumise à des conditions, apprendre à lire et à questionner les mots qui contiennent et diffusent les préjugés, ne pas faire  du mariage un accomplissement, ne pas se soucier de plaire, avoir un sentiment d’identité, questionner l’utilisation de la biologie pour justifier des normes sociales, ne pas faire des opprimés des saints, être éduqué à la différence, comprendre l’importance de l’apparence physique, du sexe et de l’amour.

    Ce sur quoi insiste le plus Chimamanda, c’est l’importance des normes sociales et la construction ainsi que la justification artificielles de l’inégalité des sexes. Ses exemples sont précis et font mouche. Ils mettent en évidence le chemin à parcourir. Ce qui ne se fera qu’à travers l’éducation, un combat quotidien dans l’intimité comme en public et le développement de personnalités féminines affirmées, pleinement conscientes d’elles-mêmes, de leur identité, de leurs corps et de leurs envies. C’est un message fort et universel même si Chimamanda Ngozi Adichie s’inscrit dans un contexte africain où le combat pour le féministe est sans doute encore plus urgent.

    Tout en discernement, en justesse et en pertinence. Percutant.

  • L’autre moitié du soleil – Chimamanda Ngozi Adichie

    L'autre motié du soleil.jpgL’autre moitié du soleil est un roman formidable. Un autre de plus de Chimamanda Ngozi Adichie après l’excellent Americanah et son recueil de nouvelles Autour de ton cou que j’ai récemment découverts. De facture classique, cette fiction de plus de 600 pages est en réalité un tour de force qui met en valeur la maîtrise narrative et le talent de l’écrivaine nigériane.

    L’autre moitié du soleil est avant tout la chronique d’une guerre qui s’est lentement effacée de la mémoire collective en dépit de son grand retentissement à la fin des années 60 : la guerre du Biafra. Les terrifiantes images du conflit, notamment celles des enfants affamés, avaient pourtant choqué l’opinion publique mondiale. Le Biafra, une des régions d’un Nigéria à peine indépendant, a fait sécession et tenté l’aventure de l’indépendance avant de chuter après quelques années d’une atroce guerre civile. La chronique de ce conflit est faite avec beaucoup de justesse et de lucidité, depuis ses prémisses jusqu’à son dénouement. C’est un récit efficace qui lève le voile sur la tragédie d’une guerre qui vient pulvériser les destinées de chacun des personnages du livre. Aucun ne sort vraiment indemne de ce conflit. Tous sont transformés par la succession d’épreuves confinant à l’horrible qu’ils traversent.

    L’autre moitié du soleil n’est pourtant pas qu’un livre sur la guerre du Biafra. C’est aussi un roman sur l’amour et le mariage. La relation entre la magnifique mais très conventionnelle Olanna issue de la bourgeoisie et le brillant mais fougueux professeur d’université Odenigbo, les deux personnages principaux, est au cœur du livre. Chimamanda Ngozi Adichie déroule lentement une histoire d’amour belle mais douloureuse, finalement chaotique, frappée de plein fouet par la guerre. Les turpitudes de l’amour, qui prennent un relief particulier dans ce contexte, sont également développées à travers la relation amoureuse complexe entre Kainene, la rebelle jumelle d’Olanna et Richard, un apprenti romancier britannique. Loin d’affaiblir le roman, ces histoires d’amour l’enrichissent, l’épaississent, lui offrant de nombreuses possibilités narratives et contribuant à maintenir son souffle sur la longueur. De l’amour en temps de guerre…

    L’autre moitié du soleil est donc logiquement un livre sur le Nigéria de cette époque – et indirectement sur celui d’aujourd’hui. Au-delà de la guerre du Biafra, il aborde directement les conflits ethniques et religieux qui minent le pays – composé principalement d’Igbos, de Yorubas et d’Haoussas -, les espoirs et les désillusions qui ont suivi l’indépendance, les questionnements identitaires postcoloniaux, l’omniprésence de la corruption ou encore les pratiques d’une classe bourgeoise affairiste, très éloignée d’un milieu universitaire plutôt idéaliste et de la majorité désargentée de la population. C’est un roman de la désillusion. Sur le Biafra et sur le Nigéria.

    Le talent de Chimamanda Ngozi Adichie tient à sa capacité à happer et à captiver le lecteur tout au long de son roman. La lecture de l’autre moitié du soleil est une expérience de totale immersion dans une fiction extrêmement bien structurée qui ne cesse de développer des intrigues riches et profondes, sans cesse renouvelées. Le lecteur est emporté par l’atmosphère et l’énergie du roman, placé au plus près des personnages. Ces derniers ne peuvent que le marquer durablement tant Chimamanda Ngozi Adichie arrive à les incarner, les construisant patiemment, les épaississant, les faisant évoluer jusqu’à la fin du roman. Ces destins attachants sont décrits avec beaucoup de justesse à travers une écriture pleine de sensibilité, avec le désir constant que le réalisme recherché et le tragique conté n’emportent pas toute la poésie et le lyrisme. 

     Plus que fortement recommandé.