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Littérature Polonaise

  • Le Négus – Ryszard Kapucinski

    Le_Negus_Ryszard_Kapuscinski_19112011.jpg1974, Hailé Selassié, le Négus, empereur d’Ethiopie, messie noir proclamé du mouvement rasta est déposé par le Derg dont émergera le futur homme fort du pays le dictateur Mengitsu. Quelques mois plus tard, cette figure africaine s’éteint dans des conditions mystérieuses laissant une image ambivalente et brouillée. Le livre de Ryszard Kapucinski est un reportage, une enquête qui lève une partie du voile qui entoure cet homme qui a atteint le statut de mythe vivant et sa chute.

    Ce que permet de saisir Ryszard Kapucinski, c’est d’abord le caractère fastueux, dispendieux et complètement disproportionné du train de vie de la cour et du palais du Négus dans la dernière partie de son règne en tout cas (60’-70’). Il faut se rendre compte que la cour comptait quand même un essuyeur officiel d’urine du chien, un ajusteur officiel de coussins pour pieds, etc. Tout est dit.  La première partie du livre permet de se rendre compte de la déconnexion totale de cette cour de la réalité, plus particulièrement celle du peuple éthiopien. C’en est risible, pathétique et illustre le fonctionnement hallucinatoire du pouvoir sous le Négus.

    Pas étonnant que le régime est ébranlé par une première tentative de coup d’état dans les années 60, puis s’enfonce progressivement, lentement dans des sables mouvants. Alors que le népotisme continue de gangrener le palais et l’appareil d’état, la famine et la ridicule politique de développement, de modernisation nourrissent une contestation grandissante à l’université et dans l’armée. C’est ce que raconte la deuxième partie du livre qui enfonce le clou sur la réalité d’un pouvoir en pleine putréfaction. A tel point que, « l’effondrement » qui intervient ensuite paraît inéluctable. Même si la manière dont les conspirationnistes du Derg s’emparent du pouvoir est assez étrange et fascinante. Petit à petit, ils se débarrassent de tous les dignitaires et les innombrables parasites et féaux et vident le pouvoir de l’empereur de toute substance jusqu’à la fin.

    Il faut reconnaître au Négus du reporter polonais, une réelle force évocatrice qui est liée à la construction du livre. Il s’agit essentiellement de témoignages bruts recueillis sur le terrain, dans des conditions pas forcément évidentes en 1975, comme le raconte l’auteur dans certaines pages. Ces témoignages révèlent le palais de l’intérieur, dévoilent la vérité sur le Négus et son régime. Ils constituent d’une certaine façon une transformation du matériau de l’enquête journalistique en récit, sans pour autant constituer une fiction. On entre ainsi dans la polémique récente – suite à la parution d’une biographie polonaise de  Ryszard Kapucinski - sur la véracité et le caractère littéraire de ses écrits.

    Cette polémique est un peu vaine ainsi qu’expliquée dans l’intéressante préface de la réédition dans la collection champs histoire. Si Ryszard Kapucinski réécrit les témoignages, ainsi que le dénotent un certain ton ironique, voire moqueur, une certaine uniformité de la voix et un langage peu associable aux témoins, il n’en demeure pas moins que le fond de son propos n’est pas à remettre en cause. Cette réécriture rend sans doute plus facile une lecture moins locale de l’œuvre et permet un rapprochement évident avec les structures communistes du pacte de Varsovie, dont le pays d’origine de l’auteur, la Pologne.

    Le Négus est un document saisissant qui malgré sa forme un peu brute, avec quasiment une simple accumulation de témoignages, frappe le lecteur par un portrait sans concession du Négus, de sa cour et  de la chute de l’empire. Voici comment s’effondre un monde.

  • Solaris - Stanislas Lem

    lem-solaris.jpgDans un futur indéterminé, l’homme a voyagé à travers les étoiles et a découvert la mystérieuse planète Solaris qui échappe totalement à sa science. En effet, Solaris est entièrement recouverte d’un océan à l’activité intrigante. Et s’il était vivant, doué d’une conscience ? Alors se pose la question du contact. Comment entrer en communication, échanger avec cet océan ? Cela est-il seulement possible ?

    S’il y a bien des passages du livre qui peuvent détourner les lecteurs de Solaris, ce sont ceux qui décrivent la mystérieuse planète, l’histoire de sa conquête et du « savoir » qui s’est développé autour. Et pourtant, force est de reconnaître le talent de Stanislas Lem qui fait naître ainsi une planète et un univers totalement différents. Surtout, au-delà des descriptions de l’activité de l’océan de Solaris – parfois abstraites et ennuyeuses -, les passages sur l’histoire de la pensée autour de Solaris permettent d’épaissir la réflexion autour des thèmes développés dans le roman.

    Qu’attendons-nous d’un contact, d’une rencontre du troisième type ? Et plus généralement de la conquête spatiale ? Qu’est ce qui peut en résulter ? Qu’en est-il de nos limites humaines dans la perception de ce que nous sommes, de ce qui peut-être autre, dans la communicabilité ? Où en sommes-nous du savoir sur nous-mêmes, sur notre psyché ? L’océan de Solaris est un défi qui a fini par épuiser les hommes, tarissant leur volonté et les financements pour poursuivre un défi impossible. Solaris dépasse notre entendement et notre compréhension et se refuse à nous. Ses agissements nous restent obscurs, comme ils le sont pour le personnage principal, le docteur Kelvin.

    Arrivé sur une station d’observation planant à la surface de Solaris, il est confronté à la disparition du professeur Gibarian et aux étranges comportements des deux autres habitants : les scientifiques Sartorius et Snaut. L’atmosphère inquiétante et pesante du livre est donc assez rapidement installée et ne s’évanouit qu’à la fin du livre. Le décor assez sombre, un peu délabré, marqué par une forme de chaos et d’abandon y contribue. Les évènements qui s’y déroulent aussi. Gibarian s’est suicidé, Sartorius reste enfermé dans son laboratoire et Snaut est harassé, mal à l’aise. Ils ont été et sont encore en prise avec des fantômes intimes sur lesquels on n’aura pas le mot final. Impossible pourtant de se débarrasser de la gêne, de la tension et du trouble qui envahissent les scènes durant lesquelles Snaut et Sartorius essaient d’échapper à leurs démons.

    Que sont-ils ? Des visiteurs de la même espèce qu’Harey, la femme qui apparaît au docteur Kelvin ? Harey a été le grand amour du docteur Kelvin, puis un profond traumatisme avec la fin tragique de leur histoire. Comment se fait-il que la disparue soit de retour, ici, sur Solaris, en chair et en os ? Qui peut-elle bien être, pourquoi est-elle là ? Pourquoi et comment l’océan de Solaris envoie-t-il ces visiteurs ? C’est certainement l’aspect le plus intéressant de Solaris. Confronté au simulacre de son ancien amour, le Dr Kelvin découvre des abîmes sous ses pieds.

    Il y a quelque chose de profondément humain dans cette relation que tisse Stanislas Lem entre le docteur Kelvin et la créature Harey. Le traitement qu’il fait mêle avec subtilité les questions relatives au contact avec l’océan de Solaris et des réflexions plus profondes sur la psyché, les traumatismes, l’amour, le passé, les simulacres, les illusions et notre volonté de croire. L’histoire d’amour tragique entre le docteur Kelvin et Harey et sa tentative de revivre, de construire quelque chose avec la créature Harey donnent une force et une profondeur supplémentaire à l’œuvre de Stanislam Lem. La blessure est là, profonde, pour le docteur Kelvin. Quelle rédemption possible ? Quel oubli ? Quel renouveau ?

    Solaris est un livre dense, intelligent, très stimulant, avec une atmosphère unique, touchant à sa manière. Chef d’œuvre de science-fiction.

  • Il n’y aura pas de paradis - Ryszard Kapuscinski

    pas de paradis.jpgIl n’y aura pas de paradis est un recueil de textes écrits par Ryszard Kapuscinski en tant qu’envoyé spécial polonais en Afrique et en Amérique latine. Présenté comme la suite d’ébène, ce livre décrit les aventures périlleuses du reporter sous les tropiques durant les tumultueuses années 60. C’est la période des indépendances en Afrique et déjà celles des premiers putschs, des premiers égarements et des premières faillites. Au Nigéria, en Algérie, au Ghana, au Congo ou en Afrique du Sud, Ryszard Kapuscinski dresse le portrait des leaders du moment – N’Krumah, Lumumba, Boumediene -, démêle avec pédagogie et un solide sens de la narration, les complexes histoires à la racine des conflits – ethniques, politiques -, raconte les peuples et les cultures avec une réelle acuité psychologique.

    Il n’y aura pas de paradis n’a pas l’unité d’Ebène qui était exclusivement consacré à l’Afrique. La guerre du foot entre le Honduras et le Salvador ou d’autres évènements de l’Amérique latine y sont aussi présents. Animé de la même passion et tout aussi intéressant et stimulant qu’Ebène, Il n’y aura pas de paradis offre une part plus importante aux réflexions de Ryszard Kapuscinski sur lui-même et sur son métier de reporter. Il y prend un peu plus de place. C’est aussi un livre un peu moins mystérieux, qui fait place à un peu plus d’aventures et de péripéties. Je préfère Ebène, mais ce livre est bon et plaisant.