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Littérature Sénégalaise

  • La grève des Bàttu – Aminata Sow Fall

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    Les Bàttu, ce sont les sébiles des mendiants. Qu’est ce qui peut donc bien amener les mendiants à la grève mentionnée dans le titre du livre ? Le souhait du ministre Mour N’diaye de les repousser hors de la ville et la farouche détermination de son bras droit Kéba-Dabo qui n’hésite pas à recourir aux moyens les plus rudes pour y arriver. Celui qui a déjà parcouru les rues d’une capitale d’un pays du tiers monde, plus particulièrement en Afrique, a déjà été confronté à la présence de cette population d’handicapés, de pauvres, de gueux, de toutes espèces, à la recherche de leur pain quotidien. Le phénomène désormais présent dans une moindre mesure dans certains pays d’Europe, permet de donner une dimension universelle plus immédiate au roman d’Aminata Sow Fall.

    La question qu’elle pose est celle de la place des plus démunis dans toutes les sociétés et la réaction des puissants et des gouvernements devant la pauvreté. Détourner les yeux n’est pas toujours possible et pour éviter de désagréables rencontres, ne vaut-il mieux pas cacher cette misère, la refouler, au nom du tourisme ici, de l’inconfort de certains par là, de la gêne qu’ils occasionnent, du trouble de la tranquillité d’esprit de monsieur tout le monde ? Il est remarquable que le ministre Mour N’diaye ne pense brièvement à des solutions plus humanistes comme l’éducation, ou une aide sociale que lorsqu’il est acculé et a besoin des mendiants.

    C’est là que le livre possède une dimension purement africaine. En effet, retournement de l’histoire, pour réaliser des sacrifices propitiatoires, vitaux pour ses ambitions, le ministre se retrouve en demande de mendiants alors que ceux-ci se sont retranchés dans un camp en dehors de la ville. Leur grève se trouve être un succès car la tradition des sacrifices force les puissants à aller vers eux. Difficile d’imaginer pareil renversement de logique dans le monde occidental où l’exclusion volontaire serait sans doute la pire des solutions pour ces damnés.

    Tout au long du livre, Aminata Sow Fall aborde sans les approfondir d’autres thèmes comme la condition d’épouse en Afrique, la corruption des élites gouvernementales. Elle inscrit son livre dans un cadre très africain avec les passages relatifs aux marabouts, aux croyances et pratiques. Le livre est une charge optimiste et salutaire contre la considération offerte aux miséreux. Attachant, il possède le charme et les défauts d’une certaine simplicité et prévisibilité.

  • Murambi - Boris Boubacar Diop

    murambi.jpgJ'ai pris ce livre avec appréhension. La fiction peut-elle atteindre la réalité ? J'ai lu auparavant sur le même sujet, Jean Hatzfeld. Quelle problématique, quelles voix nouvelles Boris Boubacar Diop peut-il apporter ? C'était évidemment stupide. En quoi le si c'est un homme de Primo Levi invalide entre autres le Etre sans destin de Imre Kertesz ? Murambi est un livre réussi, dur et poignant. Il tient le pari de la fiction pour raconter le terrible génocide du Rwanda en 1994 avec toutes ses histoires terribles, insupportables, tout en ressortant la complexité du conflit souvent oubliée ou négligée.

    Par le biais de ses personnages Boubacar Diop pose les questions de l'héritage de ce génocide,  de la frontière pas systématiquement claire de la victime et du bourreau, du pardon, de l'oubli, de la folie, de la responsabilité historique locale et étrangère, de la résistance, de l'espoir et du doute.  La structure romanesque alterne les prises de parole des personnages pour mêler ces thématiques sans oublier de raconter une histoire - le retour de Cornélius l'exilé après le génocide.

    Ce n'est pas une simple suite de témoignages - Difficile de faire mieux que Jean Hatzfeld dans ce genre. Il y a aussi des réflexions lancinantes, des pics dans les esprits et dans les coeurs, qui ne cessent d'interroger cette zone d'ombre. Suffit-il d'un évènement historique, de la seule force du témoignage pour faire naître une oeuvre formidable ? Non, c'est ce que notre époque a tendance à oublier dans sa frénésie de témoignages. Ce serait trop simple. Il faut aussi le talent et le travail de l'auteur comme dans Murambi. 

    A lire.

  • Les bouts de bois de Dieu (Banty Mam Yall) - Ousmane Sembène

    banty mam yall.jpgSous la colonisation, de Dakar à Bamako, en passant par Thiès, les cheminots africains se mettent en grève pour obtenir les même droits que leurs collègues blancs. S’engage une lutte âpre pour la dignité, contre l’injustice, le racisme. Elle sera ponctuée de violentes répressions, de morts, de souffrances extrêmes. Les blancs n’étant pas prêt à céder, iront jusqu’à priver certaines régions d’eau courante.

    Le récit de cette grève est épique, il atteint des sommets dramatiques et tragiques parfois insupportables. Sembène Ousmane fait œuvre de mémoire et rend hommage à cette lutte avec un lyrisme de l’action qui la rend vivante et présente. Les enjeux d’une Afrique à la croisée des chemins se révèlent derrière les dialogues bien sentis, les pensées des personnages emblématiques. Les grands thèmes de la littérature Africaine sont au rendez-vous, la problématique de la décolonisation, la rencontre de la modernité et des sociétés traditionnelles, le difficile écartèlement entre l’instruction et les coutumes, la conquête de la dignité noire, l’indépassable présence de Dieu et de la religion.

    Un classique.