23.06.2009
Un amant de fortune - Nadine Gordimer
Julie est une fille blanche issue d'une famille fortunée d’Afrique du Sud. Elle vit en rébellion contre son milieu d’origine et baigne dans un environnement bohême, désirant avoir un style de vie original. Quand elle s’éprend d’Abdou, un garagiste noir et clandestin - double peine même dans l'Afrique du Sud après la fin de l'apartheid -, elle ne sait pas vraiment dans quoi elle s'embarque. En effet l'histoire devient rapidement folle lorsqu’Abdou est expulsé et que Julie décide de le suivre. Au moment où Julie prend cette décision, difficile de dire, de savoir à quel point elle est vraiment amoureuse d'Abdou. Elle semble plutôt partir sur un coup de tête, un coup de folie. Peut-être voit-elle là l'occasion dont elle a toujours rêvé de bouleverser son univers ? Et Abdou là-dedans ?
Un amant de fortune est un roman sur le choc des cultures. Il ne s'agit pas ici uniquement de différence de couleur de peau, même si cela joue et plus particulièrement quand il s'agit d'Afrique du Sud. Tellement de choses opposent les deux personnages principaux, plus que l’argent, la couleur, il y a véritablement deux mondes entre eux: leurs cultures. Les questions d'intégration et d’identité et leurs corollaires, l'exil, l'immigration, l'assimilation sont au coeur de l'oeuvre. Elles sont tout d’abord exploitées sous l’angle d’Abdou que nous connaissons si bien, puis, plus largement sous celui de Julie. C'est une perspective qui est rarement abordée en littérature, l'intégration, l'immigration, l'assimilation de l'homme blanc vers d'autres cultures. L’occidental semble toujours débarrassé des questions d’intégration, son monde est partout, son aisance financière semble éluder la question, l'intégration, c'est toujours pour les autres. Pas selon Nadine Gordimer. Comment Julie peut-elle vivre dans le monde d'Abdou ? Au prix de quels sacrifices ? Pourquoi veut-elle y vivre ? Et si au-delà des mondes, les êtres n'étaient seulement séparés que par leurs rêves, leurs ambitions, leurs désirs profonds ?
Il est aussi question dans ce livre de fuite, fuite de soi, fuite vers l'ailleurs. Derrière les mots et les aventures, la quête de sens et de soi est brûlante. Nadine Gordimer se sert de cette histoire d’amour peu conventionnelle, des différences entre les personnages et leurs expériences d’émigration pour aborder des situations sociales, identitaires complexes induites par le monde moderne de la mixité. A coup de chapitres courts et tendus, elle explore sous tous les angles ces problématiques, donnant une épaisseur rare à ses personnages, complexes, contrastés, une acuité tranchante à ses réflexions. Le roman est intelligent, envoûtant et surtout très juste.
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Un docteur irréprochable - Damon Galgut
Le docteur Frank est un blanc perdu dans un homeland dans la vaste Afrique du sud. Il est l’un des médecins en charge d’un hôpital de campagne qui s’avère finalement peu utile au regard de la proximité d’un plus grand hôpital dans la ville voisine et de l’indifférence de la population locale. Normalement, le docteur Frank était venu remplacer le docteur Nguéma, qui devait partir incessamment pour un poste de plus grande envergure. Mais voilà des années qu’il s’englue dans la réalité ennuyeuse de cet hôpital quasiment désaffecté et de ce bourg perdu et arriéré en attendant le départ effectif de son supérieur. En fait, la mutation du docteur Frank a coïncidé avec une chute personnelle. Son mariage brisé, ses perspectives de carrière amenuisées, ses vies sociale et familiale aux abonnées absentes, il s’enferme dans une indifférence, dans un immobilisme et dans un stoïcisme que va briser le jeune Laurence. Pour un an de service social, ce jeune médecin a demandé à être muté dans ce trou perdu.
Un docteur irréprochable n’est pas seulement le portrait formidable d’un homme abattu, brisé qui accepte de se ranger aux marges de l’existence – loin de ce qui pouvait lui être acquis. Plus qu’une histoire de stagnation, c’est la rencontre de deux personnages que tout oppose et qui finalement se lient par la force des évènements. Le contraste est frappant entre l’idéalisme et l’activisme forcené du jeune Laurence, sa naïveté, et la personnalité du docteur Frank ainsi que celle des autres personnages du roman. Laurence est la dynamite qui va venir secouer ce petit monde englué dans une torpeur dont il s’est accommodé. Une étrange histoire d’amitié sert de porte sur la mise en scène de la faillite de deux destins emportés par l’idéalisme pour l'un et le désenchantement pour l'autre. En toile de fond de cette histoire très touchante, de ces portraits justes, Damon Galgut présente une autre Afrique du Sud. Il pose des questions. Le débat entre l’idéalisme et le caractère brutal et têtu du réel, des faits peut aussi être appliqué à la nouvelle nation issue de la fin de l’apartheid. Il est tout aussi bien question de destins individuels que de celui de cette nation dont le lourd héritage est porté par l’ensemble des personnages dans leur passé, leur aspiration, leur quotidien.
Un docteur irréprochable est un livre qui séduit aussi par un côté brutal et direct dans les descriptions et les mises en scène de situations difficiles. Une œuvre puissante qui s’appuie sur des personnages et des destins riches, réussis, pour interpeller sur les différences – dans le contexte sud africain en particulier – et sur la difficulté à échapper au réel et au désenchantement. Dur, simple et beau à sa manière.
12:16 Publié dans Littérature Sud Africaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : apartheid
19.06.2009
Michael K, sa vie, son temps - J.M. Coetzee
C’est un livre étrange, sur un personnage étrange : Michael K. C’est un homme de peu, un simple d’esprit qui décide de raccompgner sa mère malade sur ses terres d’origine. Au-delà de cette intrigue sommaire, il y a Michael K., c’est à dire une longue errance privée de sens qui semble résumer même son existence. En fait, le personnage éponyme est plongé sans le savoir dans une quête identitaire, existencielle qui va s’affirmer par une conquête lente et âpre du dénuement extrême. Michael K est une ode à la simplicité, à la nature, à la contemplation, à la marge d’une société technologique, scientifique, rationnelle, guerrière et raciste. Le livre propose comme toile de fond, une Afrique du sud sans repères chronologiques en proie à une guérilla que l’on devine menée par les noirs contre les blancs et l’apartheid. Ce contexte va servir de cadre de péripéties au héros, mais aussi permettre de réfléchir et de critiquer un système, une société d’une manière subtile. Il fait ressortir aussi l’originalité et la philosophie inconsciente de Michael K, tout comme le personnage de l’infirmier qui nous sert de miroir pour mieux voir Michael K mais aussi le contexte et l’opposition entre les deux. Enfin, le fait que Michael K ne se distingue pas nommément par sa couleur (jamais spécifiée) mais par son originalité, sa simplicité d’esprit, et son physique ingrat permet à l’œuvre de dépasser le cadre de l’Afrique du sud et de prétendre à un message contre toutes les intolérances.
14:50 Publié dans Littérature Sud Africaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : identité
11.06.2009
Le conservateur - Nadine Gordimer
Ce roman est une grande déception au regard des autres œuvres de cet auteur. C’est le portrait de Mehring, riche industriel de l’Afrique du Sud, repu d’une bonne conscience que n’arrivent pas à altérer son amante et son fils. Il a acheté une ferme dans laquelle il va errer durant tout le roman. Les lecteurs errent aussi. Certes il y a les paysages très bien décrits, mais à part çà ? Des faits posés ci et là pour meubler, pour rebondir, un mort, une fête. Le personnage est dans une grande solitude qui va le mener à la folie, tant il ressasse le passé. Quelques images l’obsèdent mais elles ne suscitent pas vraiment grand chose. Cette amante et son fils qui le rejettent en fait restent à la marge du livre. Même l’Afrique du sud et ses tensions raciales si chères à l’auteur en ressortent pâles, n’arrivent pas à donner chair et fièvre à ce roman. La faute à la façon dont le sujet est traité peut-être, c’est à dire à travers la lutte – pas si farouche – pour la bonne conscience de Mehring. Tout ceci est dilué, sans force, très long et on suit le néant de Mehring sans y être vraiment, en attente d’un je ne sais quoi qui ne viendra pas, frustrés.
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29.05.2009
L'apartheid - Nelson Mandela
Le vingtième siècle est sombre, criblé de ces trous de l’histoire, ces périodes durant lesquelles Dieu nous a tourné le dos, la folie s’est emparée des hommes pour enfanter de l’horreur, de l’inhumain. Parmi ces béances dans la dignité de notre espèce, l’apartheid, bien trop méconnu et pas assez médiatisé à mon goût. Pendant près d’un demi-siècle, en Afrique du Sud, un régime politique a formalisé à son extrême, gravé dans le marbre, un régime de ségrégation de la pire espèce qui est devenu un des symboles de l’insoutenable que l’Afrique a pu souffrir depuis le début des ères de la colonisation.
Ce livre paru aux éditions de minuit apparaît comme une bonne introduction à de futures lectures d’approfondissement du sujet. Il s’agit ici de la retranscription de la défense de Nelson Mandela, lors des deux procès qui l’ont finalement conduit à la détention à la perpétuité et ont fait de lui le symbole vivant de la résistance à l’oppression et au racisme en Afrique du Sud, puis progressivement dans le monde entier. Ces deux plaidoyers permettent de saisir le caractère juste du combat de cet homme contre un mal ignoble. A travers eux percent non seulement la nature inique et insupportable du régime de l’apartheid ainsi que toutes ses dérives, ses vicissitudes mais aussi l’histoire du combat pacifique et obstiné des sud-africains pour l’égalité, la dignité, l’avenir, notamment par le biais du congrès national Africain.
C’est une bonne façon de débuter l’exploration de l’apartheid parce qu’il ouvre des portes sur le régime mis en place, sa genèse, sa logique, la résistance, son organisation, son fonctionnement, les hommes de l’époque, leurs valeurs, leurs combats et notamment la figure de proue : Nelson Mandela. Ces deux plaidoiries sont bien cadrées par une introduction qui installe le décor, par des notes qui peuvent aider le lecteur et par une préface – une lettre à l’épouse de Nelson Mandela, Winnie – qui nous immerge dans cette réalité par la porte de l’émotion. Après la lecture de ce livre, commence vraiment le chemin pour ceux qui veulent en savoir plus sur Nelson Mandela très âgé et au sortir d’une vie de combat et de réconciliation, sur le régime de l’apartheid – et ses exactions - tombé il y a seulement une douzaine d’années, sur les résistants, sur l’indifférence et la passivité du monde occidental mais aussi des autres, etc.
12:49 Publié dans Essais, Littérature Sud Africaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : apartheid
13.05.2009
Ceux de July - Nadine Gordimer
Nadine Gordimer inverse les rôles en Afrique du sud. Les noirs prennent le pouvoir et les blancs sont obligés de se cacher ou de fuir. Les Smales, une famille blanche et bourgeoise - pléonasme...? -, se réfugient dans le village de July, leur fidèle domestique, en attendant que les choses se calment ou reviennent à la normale. Commence alors pour eux, un apprentissage difficile de la différence, de la pauvreté, de la dépendance, de la peur et de la soumission aussi. Que signifient leurs idées progressistes devant cette réalité amère, loin de leur luxueux passé ? Il n'est plus suffisant de se rassurer en se disant qu'on a bien traité July. Comment se conduire désormais face à ce servant noir qui est leur bouée de sauvetage et qui les tient en son pouvoir ? Comment rester eux-mêmes quand leur monde est renversé ? Comment changer leurs rapports avec les noirs ?
Nadine Gordimer est impitoyable avec ses personnages et avec l'Afrique du Sud. Elle les déshabille progressivement jusqu’à la nudité totale. Pas forcément beau à voir...Les Smales ne peuvent plus échapper à une lucidité difficilement supportable sur leur passé, l’apartheid, leurs idées progressistes, leurs relations avec leur domestique, avec les noirs. Plus de mauvaise foi. Nadine Gordimer explore avec une intelligence rare l’ambiguité des rapports entre les noirs, les blancs, le riche et le pauvre, le domestique et le maître. Le livre est d’une puissance toute en subtilité. On ressent la tension de cette situation au final désespérant. Une telle maîtrise était nécessaire pour une fois de plus fouiller par ce postulat artificiel, l’Afrique du sud et ses démons. Très bon.
15:54 Publié dans Littérature Sud Africaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : apartheid, racisme

