Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Littérature Suisse

  • L’usage du monde – Nicolas Bouvier

    Usage du monde.jpgAu milieu des années 50, pendant un an et demi, Nicolas Bouvier a voyagé de Travnik en Bosnie jusqu’à la frontière afghane, au passe de Khyber. Accompagné durant la majeure partie de ce périple par son ami et peintre Thierry Vernet, ils ont vécu d’expédients, essayant vaguement de vendre un peu de leur art afin de pousser toujours plus loin leur vieille casserole sur roues jusqu’au bout du trajet. Livre-culte, l’usage du monde est une lecture toujours fascinante à l’heure du tourisme de masse. Il en est la parfaite antithèse.

    L’usage du monde est un livre qui se picore plus qu’il ne se lit d’une traite. Il est facile de lui reprocher l’ennui du quotidien de ces voyageurs sans le sou, surtout lorsqu’ils font des haltes sans intérêt ou interminables comme à Tabriz où ils restent environ six mois. Il faut reconnaître également que les aléas de leur voyage ne sont pas toujours passionnants, notamment ces interminables ennuis mécaniques avec leur voiture. On peut en arriver à perdre le fil de leur route par moments ou celui de leur immersion dans les villes ou villages qu’ils traversent. Leur aventure n’en reste pas moins remarquable.

    Tout au long du voyage, Nicolas Bouvier ne cesse de faire preuve d’un véritable sens de l’observation couplé à un art subtil du portrait. Les endroits qu’il traverse, et plus encore les personnages qu’il rencontre, prennent chair et vie sous sa plume. Il arrive à rendre présents tous ces ailleurs en leur conférant une certaine poésie sans pour autant se priver de lever le voile sur des arrière-cours pas toujours reluisants.  

    La modestie dont est empreinte le livre est tout à l’honneur d’un auteur qui invite à une distance salutaire avec soi-même pour mieux vivre l’expérience du voyage et appréhender l’autre et l’ailleurs qu’il découvre. Ce voyage est l’occasion d’une réflexion sinueuse, aux cheminements parfois flous, qui recèle néanmoins des fulgurances et qui révèlent l’acuité du regard et de la pensée de Nicolas Bouvier.

    Extraits picorés ci et là :

    « Il est bien naturel que les gens d’ici n’en aient que pour les moteurs, les robinets, les haut-parleurs et les commodités. En Turquie, ce sont surtout ces choses-là qu’on vous montre, et qu’il faut bien apprendre à regarder avec un œil nouveau. L’admirable mosquée de bois où vous trouveriez justement ce que vous êtes venu chercher, ils ne penseront pas à la montrer, parce qu’on est moins sensible à ce qu’on a qu’à ce dont on manque. Ils manquent de technique, nous voudrions bien sortir de l’impasse dans laquelle trop de technique nous a conduits : cette sensibilité saturée par l’information, cette culture distraite, au second degré.»

    « Il est temps de faire ici un peu de place à la peur. En voyage, il y a ainsi des moments où elle survient, et le pain qu’on mâchait reste en travers de la gorge. Lorsqu’on est trop fatigué, ou seul depuis trop longtemps, ou dans l’instant de dispersion qui succède à une poussée de lyrisme, elle vous tombe dessus au détour d’un chemin comme une douche glacée. Peur du mois qui va suivre, des chiens qui rôdent la nuit autour des villages en harcelant tout ce qui bouge, des nomades qui descendent à votre rencontre en ramassant des cailloux, ou même, peur du cheval qu’on a loué à l’étape précédente, une brute vicieuse peut-être et qui a simplement caché son jeu. »

    J’ai particulièrement apprécié la première partie du voyage dans les Balkans que j’ai moi-même arpentés autrement. Je n’ai en revanche pas du tout été séduit par les dessins de Thierry Vernet.

     OK.

  • Rhum - Blaise Cendrars

    50753740.jpgTout est dans la dédicace de Blaise Cendrars : « Aux jeunes gens d'aujourd'hui fatigués de la littérature pour leur prouver qu'un roman peut aussi être un acte ». Elle dit autant de la vie mouvementée et romanesque de Blaise Cendrars que du projet littéraire de « Rhum » et son personnage principal, Jean Galmot. On comprend que pareil destin ait attiré et accroché Blaise Cendrars. Une vie d’aventurier, plutôt brève, multiple et heurtée, entre deux siècles, un peu « bigger than life » comme on dit de l’autre côté de l’Atlantique.

    Voici donc Jean Galmot. D’extraction modeste, originaire de Dordogne, l’homme sera journaliste dreyfusard, séducteur et joueur sur la côte d’azur avant de devenir suite à un mariage bienvenu, un voyageur, un entrepreneur en Guyane. Rhum, matières premières (or, bois de rose, balata) pour la fortune, puis pour la carrière politique. En effet, Jean Galmot sera aussi député de Guyane et accessoirement poète et romancier à ses heures perdues. Le pinacle avant la chute. C’est-à-dire la prison pour spéculation financière suite à la grande guerre avec l’affaire des rhums, la prison, la défaite aux élections (truquées ?) en Guyane puis la mort, sans doute par empoisonnement.

    Rhum est une biographie romancée. Après enquête, Blaise Cendrars prend le parti de faire de Jean Galmot, une figure héroïque, un don quichotte comme il l’écrit lui-même. L’homme est présenté comme un rêveur, un idéaliste, taraudé par ses racines qui trouvent étrangement écho au fin fond de la Guyane. Travailleur acharné après avoir été jouisseur, libertaire épris de justice, l’homme fait même figure de défenseur et ami des colonisés de Guyane dont il défend les intérêts. Le portrait semble un peu uniforme pour celui qui est présenté comme une victime de l’hostilité de milieux financiers et politiques méfiants de son originalité et jaloux de sa réussite et de ses nobles ambitions. Peu importe en fait, si l’on privilégie la dimension héroïque et tragique érigée en valeur d’exemple qui sous-tend l’angle choisi par Blaise Cendrars.

    Ce n’est peut-être pas tant de Jean Galmot dont il s’agit ici que d’un Jean Galmot, celui de Blaise Cendrars. Il faut tout de même préciser que le romancier Suisse a mené une enquête approfondie sur la vie de cet homme et sur ses affaires. Un travail d’investigation qui est mis en avant dans Rhum et qui se traduit par plusieurs passages qui détaillent les tracas administratifs, économiques, politiques et judiciaires de l’homme. Ce n’est pas toujours très clair, parfois un peu confus, avec quelques hics chronologiques, mais rien de rédhibitoire devant  la force romanesque de Blaise Cendrars. Car là est le miracle de Rhum, la force romanesque de cette œuvre façon reportage journalistique, au-delà de la figure singulière de Jean Galmot, des partis pris de Blaise Cendrars.

    Rhum est un récit envolé, mené à un rythme entraînant et habité par une voix forte et déterminée. On retrouve quelque chose de l’or dans Rhum.

    Vivant, prenant et plaisant.

  • L’amour nègre – Jean-Michel Olivier

    9782253161844-T.jpgIl s’appelle Moussa, mais aussi Adam et puis Aimé ; il a vécu sur 4 continents, d’abord en Afrique, puis en Amérique, en Asie et enfin en Europe et pourtant il a à peine une vingtaine d’années ; il a été heureux chez les pauvres et puis malheureux chez les riches ; il a connu le dénuement total et puis l’abondance outrageuse ; il est un symbole de la mondialisation actuelle et de quelques-unes de ses dérives. En tout cas, c’est ce qu’il veut être, c’est ce qu’il est censé représenter. Il est le héros de ce roman de Jean-Michel Olivier qui part donc d’un personnage potentiellement fort et charismatique,  d’idées potentiellement intéressantes, de trajectoires plutôt originales pour aboutir à un roman raté dans les grandes largeurs.

    Non, l’amour nègre n’est pas le grand roman qu’il ambitionne d’être et que l’on peut deviner dans ses schémas. La faute d’abord à l’aspect caricatural qui fausse une bonne partie du propos de Jean-Michel Olivier. Si Moussa/Adam/Aimé connaît la folle existence qui est la sienne, c’est la faute d’un couple d’acteurs méga célèbres qui décident de l’adopter et de le sortir de son petit village d’Afrique pour le plonger dans le grand cirque de leur vie. Il faut lire la première partie de ce livre consacrée à l’Afrique donc pour le croire. Comment est-il possible d’avoir encore au XXIème siècle une telle vision de l’Afrique ? Une telle collection de préjugés est absolument terrifiante. Jean-Michel Olivier ne peut pas se cacher derrière un quelconque humour ou une quelconque ironie ou satire pour expliquer cette vision de l’Afrique.

    C’est la même inclinaison au cliché et au manque de finesse, aussi bien dans la psychologie des personnages que dans les situations, que Jean-Michel Olivier déploie quand il s’agit de décrire le monde hollywoodien dans lequel débarque Moussa/Adam/Aimé. Oui, d’une certaine façon, on est dans le burlesque, dans la moquerie au sujet de ce milieu, dans l’exagération sans doute volontaire des traits dessinés par l’auteur suisse, mais cela ne marche pas vraiment parce qu’assez souvent le grotesque, la lourdeur, la facilité semblent être du côté de l’auteur, du traitement même du sujet. Sans doute parce que ce monde hollywoodien est déjà une mise en scène, parce que nous sommes volontairement ou pas bombardés de clichés au sens propre ou figuré qui sous-entendent ce que le livre décrit et moque, ce dernier se trouve dénué de force.

    Hollywood est déjà une caricature, tout comme les tabloïds etc., alors que peut bien apporter ce livre en étant une caricature de la caricature ? L’envers du décor qu’il dessine, ne dévoile rien. L’amour nègre est irrémédiablement contaminé par la vacuité et la futilité de son sujet qui n’est donc pas vraiment l’adoption, le choc culturel de Moussa/Adam/Aimé (malgré la multiplicité des pères) dans cet univers mondialisé, mais bien le vide hollywoodien. Et ce n’est pas le jeu, un rien facile et pauvre, de camouflage des personnalités réelles (en vrac : Brad Pitt, Angelina Jolie, George Clooney…) singées ici qui améliore l’ensemble. On se rend compte que Jean-Michel Olivier n’a finalement pas grand-chose d’intéressant à dire sur ce milieu et sur la mondialisation qui est pourtant bien présente dans le livre. Pas plus d’ailleurs, sinon des clichés encore, sur la Suisse qui est le décor de la dernière partie de son livre.

    L’écriture seule n’aurait pas pu sauver ce livre mais il aurait été appréciable que la voix de Moussa/Adam/Aimé soit moins artificielle. Elle n’est globalement pas celle d’un enfant africain né dans un village perdu, pas plus qu’elle ne devient celle d’un adolescent plongé dans la folie Hollywoodienne. Et le fait de truffer le texte de tubes, de marques et de références mondialisées sans aller plus loin dans ce qu’ils impliquent n’arrange rien. Même en prenant le livre au second degré, en se contentant de le lire comme  une pochade, difficile de le trouver drôle, (im)pertinent, etc.

    Raté, mauvais.