28.12.2009
Cinq questions de morale – Umberto Eco
Ce livre est un recueil de cinq textes d’Umberto Eco qui sont à l’origine des conférences ou des interventions. Ils concernent 5 thèmes dont l’actualité est toujours brûlante et qui concernent des secousses profondes qui animent la civilisation occidentale. Avant de survoler chacun de ces thèmes, je tiens à souligner le caractère accessible de chacun de ces textes ainsi que la vigueur et l’originalité de la pensée d’Umberto Eco qui ne se lasse pas de surprendre et donc de stimuler le lecteur.
1/ Penser la guerre est un collage de 2 textes parus respectivement à l’occasion de la première guerre du golfe et de l’intervention militaire de la communauté internationale au Kosovo. Si on peut rester prudents devant l’impossibilité et l’inutilité de la guerre comme le proclame Umberto Eco, force est de reconnaître la mise en lumière qu’il fait des difficultés de mener et de gagner les guerres au sens traditionnel. Depuis le caractère néfaste pour des pans de l’économie en passant par l’impact des opinions publiques et l’interpénétration du village global jusqu’à la nécessité de faire le moins de victimes, il nous montre que les enjeux de la guerre ont changé et qu’elle n’est peut-être plus « efficace ». Une réflexion à apprécier au regard de l’intervention US en Irak et Afghanistan.
2/ Le fascisme éternel est un texte qui essaie de préciser la nature polymorphe et insidieuse du fascisme et donc d’expliquer sa renaissance et sa menace permanente sur les démocraties du monde entier. Umberto Eco distingue le fascisme d’autres types de totalitarismes et surtout définit un ensemble de 14 traits intrinsèque du fascisme. Une grille intéressante.
3/ Sur la presse, est un rapport présenté devant le Sénat italien et qui porte sur les difficultés de la presse en raison notamment de la concurrence des autres médias. Ce qui est frappant dans ce texte, est la perception aigüe qu’à Umberto Eco de la tabloïdatisation progressive, du grégarisme et des enjeux financiers et rédactionnels de la presse. Si l’auteur italien semble très remonté contre l’influence de la télé et des hommes politiques à ce sujet, il perçoit également la menace internet alors que le rapport n’est écrit qu’au milieu des années 90. Notons qu’Umberto Eco propose une voie de secours qui n’est pas la tendance actuelle en raison du degré d’exigence et des moyens qu’elle demande. Il souligne les dangers d’un quatrième pouvoir défaillant et dénaturé.
4/ Texte le moins abouti à mes yeux alors qu’il porte sur u sujet qui m’intéresse, Quand l’autre entre en scène. C’est un morceau de la correspondance d’Umberto Eco avec le cardinal Martini sur l’éthique naturelle et celle fondée sur la transcendance ou la foi. Il aurait tout simplement fallu développer un peu plus.
5/ Les migrations, la tolérance et l’intolérance est un collage de textes. Je veux souligner leur caractère original sur le thème de l’immigration. La distinction que fait Umberto Eco entre migration et immigration est vitale pour un regard neuf sur les mouvements de population. Sujet d’actualité s’il en ait. Le lien est tout troué avec une réflexion sur le caractère naturel et profond de l’intolérance qui nécessite un travail d’éducation à la base. Rien de novateur dans ce 2ème texte, surtout comparé à celui sur l’intolérable qui propose ni plus ni moins que de redéfinir notre seul d’intolérable et de sortir de nos règles communes à chaque fois qu’il nous semble avoir atteint quelque chose que nous ne pouvons plus supporter.
Ouvrage intéressant, pistes de réflexion ouvertes sur ces sujets.
13:04 Publié dans Essais, Littérature Italienne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : morale, guerre, presse, éthique, migration, immigration, tolérance
22.09.2009
L’étranger – L’homme qui rentre au pays – Alfred Schütz
Ce livre est composé de deux essais qui représentent deux faces d’une même problématique : l’intégration de l’individu dans une société. Alors que L’étranger se penche sur la situation d’un immigrant en terre inconnue, L’homme qui rentre au pays traite du retour au pays natal. Ecrits à la fin de la seconde guerre mondiale les deux essais peuvent être lus à la lumière de l’expérience personnelle du sociologue Alfred Schütz qui a fui sa Vienne natale et l’Hydre nazie pour s’installer aux Etats-Unis en 1940.
A travers l’étranger, Alfred Schütz plonge au cœur d’une problématique vitale pour nos sociétés à l’heure des migrations et des immigrations, du cosmopolitisme, du multiculturalisme et du mondialisme. Le mérite du court essai du sociologue autrichien est de schématiser les processus complexes d’intégration, d’assimilation à l’œuvre pour l’immigrant, mais plus généralement aussi pour tous ceux qui désirent pénétrer un groupe social spécifique. Toute la difficulté tient au fait que la culture est nature pour celui qui la possède. Il n’y fait plus attention, alors que l’étranger doit d’abord se défaire du point de vue extérieur que lui fait avoir sa propre culture et puis faire nature de la culture d’autrui. L’homme qui rentre au pays explique plutôt comment la culture, le « chez soi » d’un homme peut lui devenir étranger. Alfred Schütz prend régulièrement l’exemple du retour du vétéran de guerre au foyer pour souligner la logique propre au retour. Le détachement de sa culture, l’anomie qui peut résulter de l’assimilation d’une autre culture ou de l’éloignement de la sienne sont explicités. L’homme qui rentre au pays n’est plus le même, sa culture non plus. Un processus de réintégration est nécessaire pour qu’il cesse d’être un étranger et pour que tout lui redevienne naturel au sein de sa propre culture.
Si ces deux courts essais n’ont rien de révolutionnaire dans leurs propos aujourd’hui, c’est que, nous sommes bien souvent confrontés à ces deux situations en permanence soit parce que nous sommes fréquemment en contact avec des étrangers ou des hommes qui rentrent au pays, soit parce que nous sommes ces deux archétypes. En permanence. Ces idées sont devenues des évidences, développées dans de nombreuses œuvres littéraires depuis. Le livre d’Alfred Schütz a le mérite de clarifier de manière concise, précise les problématiques inhérentes à ces situations. En peu de phrases, la complexité et l’ambiguïté de l’aventure intérieure de l’étranger ou de l’homme qui rentre au pays sont explorées.
00:32 Publié dans Essais, Littérature Autrichienne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : immigration, exil, culture
30.06.2009
Le vertige de Babel - Pascal Bruckner
N’avons-nous rien à opposer au nationalisme xénophobe et au repli identitaire que l’ouverture tous azimuts d’un mondialisme sans attaches promu par le capitalisme triomphant ? Les crimes de la barbarie fasciste sont assez présents dans nos mémoires pour que la première alternative effraie et apparaisse comme un écueil à ne pas reproduire mais quid de la seconde ? A travers ce court essai, Pascal Bruckner démasque les failles d’une nouvelle idéologie qui se présente comme le cosmopolitisme mais qui ne l’est pas.
Pour cela, il démonte quelques idées reçues. En termes simples, manger du couscous, lire un écrivain chinois ou passer ses vacances en Tanzanie, avoir un ami bolivien n’a rien à voir avec le cosmopolitisme. « Il y a bien longtemps que le beau, le vrai et le bien ont divorcé les uns des autres ». « Il ne faut pas confondre esthétique et éthique ». Ce qui se présente comme le cosmopolitisme n’est qu’une sous culture universelle pauvre constituée d’emprunts culturels dévidés de leur sens, de leurs aspérités et soumis à une logique commerciale facilitée par le progrès technique.
Pascal Bruckner explique en convoquant de grands écrivains cosmopolites (Nabokov, Naipaul, Kristof) que le cosmopolitisme est une épreuve qui n’est pas donnée à tous, c’est une douleur, un arrachement à soi. « Transiter d’une civilisation à l’autre est l’équivalent d’une mue, d’une métamorphose qui implique peine et travail et n’a rien à voir avec le glissement feutré du jet reliant tous les points de la planète ». C’est que derrière l’idéologie du mondialisme, d’autres démons se cachent, la xénophobie renversée, l’orgueil narcissique, le mépris de l’autre, la superficialité la plus radicale, l’indifférence quiétiste et j’en passe.
Pascal Bruckner rappelle de manière salutaire que le cosmopolitisme présuppose une vraie connaissance de sa propre culture – chose qui n’est déjà pas donnée à tant de monde que ça. Il faut être de quelque part, ancré dans une autre culture pour vouloir faire tomber les murs et s’ouvrir à d’autres cultures à moins d’être aussi vaporeux « qu’un courant d’air international ». « L’attachement critique à sa propre nation » et le dialogue avec le passé (cosmopolitisme non spatial mais temporel) sont deux pistes indispensables qu’il propose pour le vrai cosmopolite.
Pascal Bruckner en profite pour glisser sur le terrain politique et dessiner le cosmopolitisme comme la voie d’avenir de l’Europe. C’est une réflexion stimulante qui ne se départit pas d’un certain idéal : « l’épanouissement de la plus petite entité dans le cadre de la plus vaste puissance », tel est son désir d’Europe. Et l’auteur de militer pour « un patriotisme paradoxal, qui nous demande de ne pas faire de notre renoncement à notre pays le prix de notre affection envers l’Europe, (…) le dévouement à ce qu’il y a de meilleur dans le passé et la prise en considération des apports étrangers les plus intéressants ».
Cet essai est bref mais dense et discerne le cosmopolitisme qui est un idéal exigeant de son succédané issu de la modernité capitaliste triomphante et de la mondialisation. A ne pas confondre grâce à cet essai au ton parfois moqueur, à l’ambition et aux propos justes.
20:45 Publié dans Essais, Littérature Française | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : mondialisation, multiculturalisme
23.06.2009
Une rencontre - Milan Kundera
Dans la lignée, de l’art du roman, des testaments trahis et du rideau, Milan Kundera publie une rencontre, un recueil de textes portant sur des œuvres artistiques (littérature, peinture et musique) qui le touchent particulièrement et qu’il considère comme majeures. Les habitués des essais de l’auteur tchèque se retrouveront en terrain connu. Milan Kundera fait l’éloge d’œuvres dont il saisit et explicite la singularité et l’essence, la place dans l’histoire de l’art. Ces œuvres servent d’appui à une réflexion générale sur l’art, le roman, sur la modernité et l’humain. Ces essais offrent un éclairage sur la propre œuvre de Milan Kundera dont les thèmes chers et la vision artistique transparaissent dans ses éclairages. Milan Kundera a une analyse toujours originale, une réflexion d’une acuité toujours surprenante qui donne l’envie d’aller à la rencontre de ces œuvres qu'il plébiscite. Un artiste qui arrive à donner envie d’autres artistes.
Dans la rencontre, il parle donc de littérature, forcément. Il encense ainsi une œuvre dont il souligne l’originalité de la forme et la puissance du style : la peau (et Kaputt) de Malaparte. Admirateur transi de ces deux romans, je ne peux que renvoyer à l’analyse lumineuse faite par Milan Kundera. Il sort du purgatoire, une œuvre que j’apprécie particulièrement, les dieux ont soif d’Anatole France et mène dans le même temps une brillante réflexion sur les listes noires en art. Dans d’autres chapitres courts, il parle également de romans de Philip Roth, de Dostoiveski ou encore de Juan Goytisolo, de Céline, de Gabriel Garcia Marquez, etc. Peu importe qu’on ait lu ces œuvres ou pas, l’envie de les (r)ouvrir est là quand Milan Kundera y souligne la débâcle des souvenirs, la comique absence de comique ou encore l’amour dans l’histoire qui s’accélère etc. En quelques mots justes, l'essence de ces ouvrages est révélée.
Dans la rencontre, il est aussi question d’héritage artistique au delà du roman, de Rabelais à Xenakis, en passant par Beethoven, mais aussi d’exil (thème essentiel s’il en est pour l’auteur) à travers Milosz, Skvorecky et d’autres. Milan Kundera a ses petites habitudes, alors personne ne sera surpris de lire un énième (et fatigant à la longue) panégyrique du musicien Janacek...Ce qui sera peut-être le cas s’agissant du chapitre réservé à la littérature dite des îles avec une lecture intéressante de Chamoiseau ou de Césaire, des connections avec les surréalistes. Il parle aussi de peinture en offrant un décryptage de Francis Bacon et une rencontre avec Ernest Breleur.
Une rencontre est un essai brillant, pas très surprenant pour ceux qui sont familiers de l'auteur tchèque, mais plaisant et qui montre comment Milan Kundera sait donner à comprendre une œuvre, à la désirer. C’est une fenêtre intéressante, sur sa propre œuvre et sa conception du roman, sa perception de la modernité, qui ravira le lecteur averti et ceux qui pensent comme moi que Milan Kundera est un géant de la littérature qui sait en plus passer d’autres oeuvres.
12:42 Publié dans Essais, Littérature Tchèque | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture
19.06.2009
Négrologie - Stephen Smith
Ce livre a plusieurs fois été récompensé lors de sa parution, souvent présenté comme un des meilleurs livres sur l’Afrique, écrit par un de ses connaisseurs qui ne cède pas à la facilité, aux écueils de certains livres sur le continent noir. Dans ce livre donc pas de paternalisme, ni de bienpensance et encore moins de sanglot de l’homme blanc, Stephen Smith n’hésite pas à dire les vérités qui fâchent. A commencer par celle-ci qui est sa thèse principale et une véritable bombe : l’Afrique se meurt d’elle-même, engagée dans un suicide long et douloureux sous les yeux du monde, refusant le développement.
Ah bon !? Tiens, tiens, c’est nouveau ça ! Et comment en arrive t-on là ? C’est simple, on commence par dénoncer certaines dérives insoutenables du continent noir, certains gouffres de l’espoir, on mâtine le tout de faits documentés qui raviront bien des néophytes et on arrive à un constat très pessimiste que nous pouvons tous partager. Qui peut effectivement se satisfaire de l’état actuel de l’Afrique ? Personne. Sur cette lancée, Stephen Smith détaille des faits bien connus de ceux qui s’intéressent à l’Afrique mais qui sont selon lui les causes du mal et la preuve du suicide de l’Afrique et de son refus du modernisme. Pour résumer, l’Afrique se donne aux démons identitaires qui mènent à la crispation ethnique mère de tous les affrontements et à l’idéalisation du passé mère de l’opposition à tout changement dans le bon sens, et ce comportement suicidaire est favorisé par l’aide généreuse de l’occident qui la gâte et la confirme dans ses errements.
Rarement, je n’ai entendu raisonnement si pernicieux. D’abord, sans exonérer les Africains d’une certaine part de responsabilité indéniable (qui n’est pas en partie responsable de son destin ou de sa réaction face au destin ?), ni accabler l’Occident de tous les maux, comment peut-on éluder aussi facilement que le fait l’auteur, le poids de l’histoire dans les dérives actuelles de l’Afrique ? L’idée n’est pas de s’apitoyer sur la pauvre Afrique mais juste de reconnaître le boulet que constitue sur la route du développement, les siècles d’esclavage et de colonisation qui ont construit un système, un environnement, un départ défavorables à l’épanouissement du développement et qui ont durablement piégé le continent dans certaines impasses. Alors bien sûr il n’y a pas de fatalité et depuis le temps, rien ne change. D’abord ceci n’est pas vrai, des choses changent en Afrique et puis précisons que depuis lors le jeu a encore été truqué, puisque outre les handicaps déjà précités, est intervenu une forme de néo-colonialisme, qui bien souvent a anéanti les forces qui souhaitaient aller dans le bon sens en Afrique et ceci au nom des intérêts des différentes puissances internationales qui ont tout simplement assujetti ces nations en construction comme des pions de leurs stratégies internationales.
Il est vraiment décevant de voir limiter l’impact de ces éléments fondamentaux auxquels il faut ajouter le caractère pernicieux et truqué du système économique actuel. C’est faux de dire que l’Afrique ne souhaite pas s’insérer dans le système économique mondial actuel. Il est plus logique de dire que ce système la tient à l’écart avec la bienveillance des grandes puissances. Il est tout aussi faux de dire que l’Afrique n’a pas de richesses (sic). Il l’est encore plus de parler d’une aide au développement mondial conséquente et inutile. S’il est vrai que l’aide économique est inefficace, avec de graves effets pervers, c’est faire preuve d’ignorance ou de mauvaise foi que de ne pas préciser la nature de l’aide au développement, qui, faible quantitativement, est en réalité pour une grande partie des prêts (certes à taux faibles ou inexistants, mais des prêts quand même…) et une autre des contrats dont tirent profits les donateurs. Et ne parlons même pas de l’époque où elle servait de financement occulte des partis politiques…
Ce qu’il faut à l’Afrique, c’est une aide véritable et massive, un réel souci de l’intégrer dans le système économique international, de payer à prix honnête ses richesses et de favoriser ses forces vives, démocratiques et volontaires. A ce moment là, on pourra savoir si vraiment elle a décidé de se suicider et d’échouer malgré de véritable efforts. Il est dommage que l’on distille de fausses idées contribuant à faire croire au reste du monde que tout est fait pour l’Afrique et qu’elle ne veut rien faire même si une fois de plus, il ne faut pas exonérer l’Afrique de ses responsabilités et il ne faut avoir cesse de souligner ses dérives et les écueils qui lui tendent les bras. Un livre qui ouvre un débat qui mérite bien plus que ces quelques lignes, tant il y a à dire.
15:21 Publié dans Essais, Littérature Américaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : afrique
17.06.2009
Les testaments trahis - Milan Kundera
Milan Kundera écrit ses essais comme ses romans, même technique, même saveur pour le lecteur. A chaque fois, c'est tout un art du roman, une vision de la littérature qui est exposée. Et c'est peu de dire qu'elle est exigeante. Milan Kundera trace avec une certaine raideur, un ton péremptoire qui peuvent en agacer quelques-uns, le canevas du roman dans ce qu'il a de spécifique, d'unique, depuis Rabelais. C'est cette aptitude au comique, à la liberté pour déchirer le voile du réel et explorer toutes ses possibilités. Ce cheminement en compagnie de l'auteur tchèque nous mènent vers des combats dont il est coutmier.
Il faut lire Milan Kundera sur la traduction littéraire pour peut-être saisir la profondeur de l'enjeu. Il faut le lire sur l'interprétation kitchissime qui est faite de certaines oeuvres, notamment celle de Kafka, et découvrir par là-même ses lectures enrichissantes de ces oeuvres. Dans chaque livre quelle que soit sa nature, Milan Kundera entre en empoignade violente avec la modernité, comme un aigri pourront dire quelques récalcitrants, comme un penseur à l'esprit perspicace et acéré oserai-je. Il suffit de se reporter aux passages sur la vie privée entre autres. Dans les testaments trahis, Milan Kundera s'attarde plus que de coutume sur la liberté de tout auteur par rapport à son existence et son oeuvre qu'il offre en patûre à la postérité, au public, aux critiques, au monde. C'est cette thématique qui est au centre de l'ouvrage et qui sert de fil conducteur à l'ensemble des neufs chapitres.
Dans les testaments trahis Milan Kundera fait une large place à la musique, art dans lequel il n'est pas profane. Aussi faut-il entendre toutes ces problématiques dans un sens très large. Difficile de résumer la richesse de ces essais. On ne peut que signaler une fois de plus à quel point lire Milan Kundera est un challenge excitant pour les passionés de littérature et de musique. Et ceci même s'il peut être irritant dans ses assertions à la hache, même si on peut refuter son approche de l'oeuvre de George Orwell, du rock etc.
Stimulant.
11:44 Publié dans Essais, Littérature Tchèque | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture
15.06.2009
Le rideau - Milan Kundera
Milan Kundera propose un véritable cours de littérature en sept parties. Avis aux amateurs, laissez-vous entraîner dans une leçon peu académique et peu orthodoxe. Le maître-mot ici est la passion de l’art du roman. Milan Kundera s’adresse à tous ceux qui ont la chose littéraire dans les viscères, ceux pour qui elle n’est pas un simple divertissement ou un passe-temps. Il les invite dans un cheminement personnel par lequel il leur fait découvrir sa lecture, des chefs d'oeuvre et de la nature de cet art particulier qu’est le roman.
Il essaie de définir ce qu’est le roman, pourquoi il est si spécifique, dans la littérature d’abord et par rapport aux autres arts. Il veut comprendre le roman et l’introduit dans une perspective historique d’abord puis géographique ensuite. L’idée est de saisir les évolutions de cet art dont les buts peuvent se résumer au fait de chercher à aller dans l’âme des choses. Mais qui sont donc ces gens qui cherchent le sens dans la chose écrite? Comment conçoivent-ils leur quête, leur travail, leur recherche? Il s’agit d’explorer toutes les problématiques, tous les enjeux face auxquels se trouvent l’art du roman et ceux qui le produisent. Quelles sont les menaces qui pèsent sur lui, ses faiblesses inhérentes, mais aussi ses potentienlaités infinies ?
C’est une réflexion intelligente, érudite et pertinente qui ne néglige pas le plaisir de lecture, ni les références. C’est un appel à la découverte, à la connaissance et l’amour de cet art singulier qui se pare des oripeaux de la docte leçon. C’est aussi une façon de comprendre l’œuvre de cet auteur majeur qu’est Milan Kundera, de découvrir ses influences, de percevoir sa lecture de l’histoire des arts, du sien et du monde moderne. La réflexion n’est jamais faible comme toujours et l’exigeance d’airain. On n’est pas obligé d’être en totale adhésion, seulement de reconnaître une réflexion vigoureuse et vivifiante qui ne saurait laisser indifférent le lecteur. Quand l’analyse et la compréhension de la littérature (du roman plus particulièrement) atteint le niveau de la littérature, force est de reconnaître le coup de maître.
14:54 Publié dans Essais, Littérature Tchèque | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, littérature
12.06.2009
Le fantôme de Staline - Vladimir Fédorovski
Vladimir Fedorovski raconte l’histoire de la Russie depuis la chute du tsar Nicolas II jusqu’à l’avènement récent de Vladimir Poutine. Il s’attarde particulièrement sur la période du petit père des peuples Staline. C’est un cours d’histoire accéléré et narré de façon romanesque. Il essaie de définir la nation russe par le sentiment perpétuel qu’elle a d’être assiégée et son besoin d’un protecteur puissant. Il établit ainsi une filiation douteuse entre Ivan le terrible, Staline et désormais Poutine. Le livre est assez complet dans son évocation de l’histoire moderne de la Russie, la plupart des évènements y sont, mais l’ensemble est très léger. L’enchaînement complexe de l’histoire est ici balayé. Il n’y a pas d’approfondissement et les lectures des évènements manquent d’épaisseur. L’angle choisi est celui de l’humain et de la biographie. A vrai dire, ce livre écrit en raison des élections présidentielles russes de 2008 est de peu d’intérêt pour qui a une connaissance relative de l’histoire moderne de la Russie. En ce qui concerne les faits, la compréhension de l’histoire, il est bien meilleur de se référer à des livres plus académiques et en ce qui concerne les partis pris de l’auteur sur l’histoire de la Russie et les personnages qui la font, ses théories sur l’âme slave, ils ne sont pas réellement originaux non plus. Il y a certes l’évocation de la vie de Boris Pasternak décidée par l’auteur, une réflexion intéressante sur la Russie post-communiste, mais est-ce assez ? Ouvrage de circonstance dans un esprit de vulgarisation de l’histoire Russe. Bof.
12:00 Publié dans Essais | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
11.06.2009
Le culte de la performance - Alain Ehrenberg
La performance, notion au cœur de nos sociétés modernes, s’est transformée depuis les années 80, pour prendre de nouvelles significations pour l’individu, dans le sport, la consommation et l’entreprise. Alain Ehrenberg veut démontrer comment la performance dans le sport est devenue le symbole de l’idée de justice en vertu de la concurrence et de l’indifférenciation égalitaire. Ce que représente le sport, ce n’est plus l’abêtissement populaire et intellectuel, c’est un idéal démocratique d’élévation sociale de l’individu dans un univers déterminé par des règles.
En résumé dans l’imaginaire collectif, chacun de nous peut arriver à ses ambitions, maîtriser son destin dans un cadre concurrentiel juste. La performance s’est aussi transformée dans la consommation. Consommer à tout va n’est plus considéré comme une aliénation, une distraction de l’idéal d’émancipation, d’élévation culturelle. Consommer est devenu une performance dans la réalisation, l’épanouissement de soi essentiellement à travers le paraître. Ce que je consomme est ce que je suis, ce que je veux être, ce que je veux montrer. Enfin, dernière figure de la transformation de la perception de la performance : le chef d’entreprise. Autrefois, le symbole de l’oppression des travailleurs, il est devenu un modèle dont la performance illustre à perfection un idéal d’individu que promeut notre société : l’homme autonome, adaptable, à l’aise dans un univers en constant mouvement, capable de prendre des risques.
Le livre est encore plus intéressant quand il pointe les conséquences de ses transformations de la notion de performance sur l’individu et la société. La montée de la dépression, des maladies mentales et du dopage quotidien pour faire face à l’exigence de performance, à la nécessité d’être un modèle d’autonomie, d’adaptation etc, l’hyperconsommation et la décadence des idéaux d’émancipation par la citoyenneté et certains idéaux, les dérives identitaires dans le sport etc. C’est un livre aux thèses très percutantes, qui s’intéresse surtout à l’individu et à ses mutations dans un contexte moderne. Il est vraiment dommage cependant qu’il perde de sa force en s’étendant indéfiniment sur les exemples. La multiplication des exemples et les longueurs concernant les entreprises étudiées par l’auteur noient souvent la vigueur et la densité des idées et du propos de l’auteur. L’idée de lier ses démonstrations au destin de certaines entreprises ou figures d’entreprises rend le livre plus accessible, mais bien plus long et prive le lecteur de développements sur les thèses principales et les conséquences. Intéressant.
14:39 Publié dans Essais | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sport
09.06.2009
La montée de l’insignifiance – Les carrefours du Labyrinthe 4 - Cornelius Castoriadis
La montée de l’insignifiance est le quatrième volet des carrefours du labyrinthe. C’est le rassemblement de conférences, d’interviews, d’articles, prononcés, écrits, donnés, par Cornelius Castoriadis autour de thèmes phares qui ont lien avec la compréhension profonde de l’époque contemporaine et de ses caractéristiques. Lire Cornelius Castoriadis revient toujours à creuser et à approfondir sa vision très originale sur la plupart des sujets et à creuser et à articuler les idées, les faits, autour de son concept de projet d’autonomie et d’émancipation à l’œuvre dans la dimension social-historique, spécifiquement depuis l’entrée de l’occident dans la modernité à partir de la renaissance.
Cornelius Castoriadis consacre la première partie de ce livre à détailler sa lecture et son explication de la crise à l’œuvre en occident. C’est une occasion pour lui de revenir sur l’échec du marxisme-léninisme et de poursuivre sa puissante critique de cette idéologie et de sa machine politique entreprise depuis Socialisme ou Barbarie. Cette critique est à mettre en rapport avec son analyse là encore très originale des mouvements sociaux des années soixante. L’échec du marxisme-léninisme et celui de ces mouvements ramènent à l’idéal quasi utopique de Cornelius Castoriadis, à son projet d’émancipation pour une société autonome et consciente de sa possibilité de s’auto-instituer et de se prendre totalement et réellement en charge, surtout afin de s’éloigner de cette crise au sein de la société occidentale. Laquelle crise qu’il explique par l’échec de l’occident à avancer dans le processus d’autonomie, mais aussi par le néant et la nullité qui frappe un occident livré au mercantilisme, au nihilisme, à l’individualisme solipsiste et jouisseur, au libéralisme prédateur, à l’oligarchie et à l’insignifiance, loin de ses valeurs fondatrices et fondamentales, loin de son originalité qui est la conscience de l’institution imaginaire de la société et la capacité de s’auto-instituer.
Tout au long de cette analyse, l’auteur se confronte aux problèmes récurrents de l’époque et compare l’occident aux civilisations qui lui font face et lui offre le défi de leur proposer autre chose que le néant commercial actuel. Comme toujours avec Cornelius Castoriadis, la philosophie, l’histoire et la psychanalyse se mêlent pour offrir la possibilité d’une lecture instructive et comparative de la démocratie athénienne ainsi que de la théorie freudienne, à l’aune de sa critique de la société contemporaine et de ses possibilités d’évolution vers son idéal de société. Il est impossible de résumer en si peu de mots, l’apport de cet ouvrage qui pourrait épuiser le répertoire de qualificatifs. Parler d’intelligence, de science, de rigueur, de profondeur, de pertinence, de clairvoyance, d’acuité chez Cornelius Castoriadis dans son analyse de la société contemporaine serait insuffisant au regard de l’enrichissement qu’il propose à chaque instant. Nul besoin d’adhérer à ses idées originales parfois utopiques, à ses lectures très personnelles de l’histoire, des faits et des phénomènes sociaux - certains pourront lui reprocher aussi un ton quelque peu pédant et suffisant – pour reconnaître l’immense valeur et l’indubitable qualité de son œuvre, de son apport et de la puissante stimulation intellectuelle qui en découle. Ebouriffant.
16:32 Publié dans Essais | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

