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Littérature Américaine

  • Délicieuses pourritures – Joyce Carol Oates

    Délicieuses pourritures.jpgDélicieuses pourritures est un roman bref qui confirme le grand intérêt que j’ai pour Joyce Carol Oates depuis que je me suis enfin décidé à la lire avec Viol, une histoire d’amour. Ce roman de campus à l’anglo-saxonne déroule en à peine quelques centaines de pages, une tragique histoire faite de jeunesse, d’amour, d’art et surtout de beaucoup de perversité et d’un peu de folie et d’excès.

    Située dans Catamount College, une université féminine de la Nouvelle-Angleterre au milieu des années 70, l’histoire de l’obsession de la jeune étudiante Gillian Brauer pour son professeur de littérature Andre Harrow n’est pas si originale. A vrai dire son funeste dénouement n’est pas très difficile à deviner et on voit venir la catastrophe très rapidement. Il est pourtant impossible de se détacher du roman.

    Ce que Joyce Carol Oates arrive à faire avec beaucoup de brio, c’est la mise en place et la prolongation jusqu’au bout du livre d’une atmosphère de malaise, de mystère et de perdition qu’elle couple à une tension permanente. Avec un art maîtrisé de la narration, elle délivre en quelques chapitres courts mais denses, le venin du malheur et du pourrissement.

    Joyce Carol Oates interroge la relation entre le maître et l’élève, un rapport qui doit tenir sur un point d’équilibre très fragile. Elle décrit la fascination qui peut naître dans ce cadre universitaire, la main mise psychologique et physique de l’un sur l’autre. Dans un contexte de remise en question des valeurs de la société occidentale depuis la révolution des mœurs de la fin des années 60, la pente de la décadence peut-être plus rude.  

    La voix de Gillian est touchante, sa confession gênante et son texte assez juste pour rendre compte d’un climat toxique et d’une déviance devenue institutionnalisée jusqu’à casser des jeunes filles finalement fragiles et livrées à des bourreaux. Avec la poésie de D.H. Lawrence pour les accompagner…

    Bien.

  • Sous d’autres soleils – Mike Resnick

    sous d'autres soleils.jpgMike Resnick a écrit un livre que je considère comme un chef d’œuvre : Kirinyaga. Science-fiction et Afrique, un mélange que peu avaient osé jusque-là et que l’écrivain américain a réussi avec une justesse et une finesse rares. A tel point que cela est devenu sa marque de fabrique et lui a rapporté moult récompenses littéraires. C’est sur ce créneau donc que repart Mike Resnick avec ce recueil de huit nouvelles.

    Ce qu’il y a de plus intéressant dans ce recueil, c’est probablement la parole de Mike Resnick, présente dans la préface (Pourquoi l’Afrique ?) et en préambule de chacune des nouvelles. Il explique ce lien si spécial qu’il a avec l’Afrique ainsi que la genèse de chacune de ses nouvelles. Ces passages relativement intéressants permettent de bien réaliser que Mike Resnick ne parle que d’une certaine Afrique, souvent celle des safaris et des traditions, loin de l’Afrique moderne et en mouvement. C’est aussi l’occasion d’être un peu lassé par l’immodestie de l’écrivain qui ne cesse par ailleurs de rappeler tous les prix et toutes les nominations de chacune de ses nouvelles.

    Pourtant, il se trouve que Sous d’autres soleils n’est pas toujours convaincant. Entre facilités et faiblesses, sentiment de déjà vu et manque de subtilité, très peu de nouvelles arrivent à sortir du lot même si elles se fondent sur quelques bonnes idées. Il y a une volonté qui est salutaire, de proposer un regard original sur l’Afrique, de coller à son histoire et à ses problématiques, mais qui n’est pas toujours suffisante. Surtout quand les bons sentiments sont un peu trop perceptibles.

    Très inégal et plus que moyen au final malgré de rares éclats. Très loin de Kirinyaga.

    Dommage.

     

    Pour le détail des nouvelles :

    Le dieu pâle : La confrontation entre les dieux africains ancestraux et le nouveau dieu des occidentaux. Une nouvelle très courte, assez convenue dans sa dénonciation des méfaits du Dieu chrétien. Quelconque.

    Epatant ! : Une sorte d’uchronie avec un Théodore Roosevelt qui essaie de reprendre le Congo aux belges et d’apporter la démocratie à l’ancienne colonie. Parfois drôle, plutôt inventive, essayant de coller à la personnalité de l’ancien président US. Une nouvelle un peu longue et un peu vaine.

    Mwalimu et la quadrature du cercle : Mike Resnick part d’un fait historique peu connu, une fanfaronnade d’Idi Amin Dada envers Julius Nyerere, pour imaginer un improbable combat de boxe entre les deux dirigeants africains. Improbable, raté et vain.

    La fine équipe : La nouvelle la plus faible du recueil. Une histoire de sorciers et de Dieux sans intérêt et mal écrite.

    Bibi : Une nouvelle intéressante qui aborde le thème du sida et qui choisit un angle assez original et osé. Elle n’est pas complètement maîtrisée et n’exploite pas tout son potentiel mais est au-dessus de bien d’autres nouvelles du recueil.

    L’exil de Barnabé : Une relecture des fleurs pour Algernon, façon Mike Resnick. Une bonne idée de départ et une nouvelle assez touchante qui souffre néanmoins de la comparaison avec l’original..

    Les Quarante-trois dynasties d'Antarès : Une nouvelle plutôt juste qui critique en réalité le tourisme de masse et qui jette un regard triste sur les empires africains déchus. OK sans être très originale.

    Sept vues sur la gorge d'Olduvaï : Une nouvelle de science-fiction de facture classique qui revient sur le caractère et la destinée de l’homme, depuis les cavernes jusqu’à la conquête d’autres mondes et sa disparition. La nouvelle recèle quelques bonnes idées et est plutôt bien exécutée…

  • Viol, une histoire d’amour – Joyce Carol Oates

    viol - une histoire d'amour.jpgLe 4 juillet, fête d’indépendance des Etats-Unis dans la petite ville de Niagara Falls, Tina Maguire, une trentenaire divorcée, rentre avec Bethie sa fille de treize ans d’une fête un peu arrosée. Pour rentrer plus vite, elles passent par le parc de Rocky Point en plein milieu de la nuit. Mauvais choix. Leur vie est changée à tout jamais. Plus rien ne sera pareil après car Tina subit un viol collectif sous les yeux de sa fille et est laissée pour morte dans un hangar à bateaux situé dans le parc. Les agresseurs ? De petites frappes de la ville sous l’emprise de la drogue à ce moment-là et que Tina connait. Voilà comment deux vies sont détruites.

    Ce récit de Joyce Carol Oates est extrêmement puissant. Il prend le lecteur aux tripes dès les premières lignes et ne le lâche plus jusqu’à la fin. Il raconte à travers des scènes étouffantes, tout long de chapitres incisifs, dans un style direct et préservé de tout excès ou de pathos, une tragédie aux multiples tenants. Le livre est parfois d’une dureté difficile à soutenir, brut, dans l’épure. Il interpelle autant le lecteur que les personnages sur ce drame qu’ils vivent et sur l’impact qu’il a sur leurs corps, leurs psychismes et leurs vies. On est au plus près des personnages, immergés dans le poisseux de ce viol et de ses suites, de ses conséquences.  

    Joyce Carol Oates ne s’en tient pas uniquement au viol et aux traumatismes qui y sont liés. Elle interroge le regard de la société sur ce crime et sur la liberté des femmes. C’est ainsi qu’à son procès, Tina Maguire est victime de sa réputation : une femme attirante, mère mais libre, qui aime les hommes n’est-elle pas un peu coupable de ce qui lui est arrivé ? Le poids du cadre du drame prend ainsi un peu plus d’importance. Dans cette petite ville de l’Amérique profonde, il n’est peut-être pas si facile d’être une femme comme Tina Maguire. Tout comme il n’est pas si facile de manquer de moyens. Ce que comprennent ses agresseurs qui s’offrent le meilleur avocat, à prix exorbitant, pour s’assurer d’être acquitté par cette justice quasiment à deux vitesses que Joyce Carol Oates pointe du doigt.

    La critique de la société américaine est féroce en même temps que Joyce Carol Oates démontre une maîtrise de la narration. Elle n’hésite pas à parfois pencher du côté du polar dans le style, dans la conduite de son intrigue et dans son dénouement pour emporter son lecteur. Elle ne laisse pas vraiment la parole à ses personnages mais c’est pour mieux suggérer l’indicible et appréhender l’épreuve du viol. Le titre, provocateur, est aussi révélateur de la volonté critique de Joyce Carol Oates tout comme de la noirceur du roman qui n’épargne rien au lecteur.

    Dur, maîtrisé, efficace. Très bien.