14.12.2009

La route – Cormac Mc Carthy

the-road-cormac-mccarthy1.jpgL’apocalypse a eu lieu. D’elle, on ne saura pas grand-chose jusqu’à la fin du livre. Juste le sentiment de quelque chose de terrible, de violent, d’énorme et de radical qui a emporté tout sur son passage. Le monde tel que nous le connaissons n’est plus. Et c’est seulement ce qui compte. En quelques pages, on a compris. Voilà ce qui reste de ce à quoi nous sommes tant attachés : des cendres.

 

Rarement livre a porté aussi loin un univers aussi sombre et triste, une immense désolation, une ambiance post apocalyptique qui hante le lecteur même une fois les pages fermées. Le ciel est livré pour l’éternité à la grisaille alors que la saison ressemble aux prémisses d’un impitoyable hiver nucléaire. Pluie, neige, cendres et aux alentours, des forêts qui brûlent, des arbres qui chutent, des infrastructures qui ne sont plus, des campagnes abandonnées, des villes détruites, vides, fantômatiques, en totale déliquescence.

 

Putréfaction des choses, des objets, des corps, de l’univers entier qui tombe en lambeaux. Cette ambiance est pesante, angoissante, irriguée d’une tension permanente, de peurs protéïformes. Cette prégnante atmosphère de fin du monde est une réussite. Les règles ont changé et le monde n’est plus que menace et survie. Les hommes ? Des ombres qui rôdent, des bêtes qui traquent, des silhouettes qui font peur. Il n’en reste plus tant que ça et ils sont livrés à la violence, à la barbarie, à des instincts bas et indicibles. L’humanité est morte, l’animal social aussi. Ces êtres que l’on rencontre dans la route n’en sont plus. Prédateurs ou proies, quelque chose de l’idée que nous nous faisons de l’espèce semble être parti en fumée.

 

Peut-être est-ce ce quelque chose que les héros anonymes du livre appellent le feu. L’homme et le petit que nous suivons semblent les derniers vestiges de la dignité humaine. Dans un road trip (à pied et avec un caddie) désespéré vers le sud et la côte, ils luttent pour préserver quelque chose qui semble handicapant et voué à disparaître en ces temps obscurs. Ils ne veulent pas sombrer dans la bestialité, s’adapter, survivre, d’accord mais en conservant une certaine éthique, une idée de ce que l’homme doit être, mais qu’il n’est plus. Ils ne tiennent que par cette idée, être les gentils comme dit le petit, malgré la fin du monde, malgré le danger, pour mémoire, pour ne pas sombrer comme les autres.

 

Il y a quelque chose de profondément tragique dans leur cheminement, l’espoir vain chevillé aux entrailles, les principes soumis à rude épreuve à chaque instant par un univers d’une extrême hostilité. L’homme et le petit ne peuvent pas rester sur place, trop dangereux, alors ils marchent. La route est leur destin et une sorte de fin en soi, un exil hors du temps et du monde, dans la lutte pour vivre et résister. Un chemin dangereux ou rôdeurs, vandales, menacent, alors que la faim, le froid, la maladie les gangrènent. C’est d’une noirceur, d’une violence, d’un désespoir qui sont concentrés dans des scènes mémorables, de situations critiques qui ébranlent chaque fois un peu plus l’homme, le petit et le lecteur. Certains passages sont gravés dans le dur, avec une force visuelle et une charge émotionnelle intenses.

 

Pour le reste Cormac Mc Carthy laisse les émotions et les questions heurter brutalement le lecteur à travers des dialogues qui disent tout en peu de mots. L’essentiel est peut-être dans ces échanges ténus mais tellement denses et profonds entre l’homme et son fils. Ces phrases qui portent tout, disent ce qu’il faut faire, ce qu’il faut combattre, ce qu’il faut espérer, ce qui est mort, ce qui survit, ce qu’il reste et bien plus encore (le passé, leur futur, la mort, le bien, le mal, etc. L’homme ne tient que pour son fils, combien de temps ? Le petit ne tient que par la conviction inébranlable de ce qui est juste, une idée, un pressentiment niché au fond de son cœur et de son cerveau par ce même père. Parce qu’il en faut encore des hommes et des valeurs même après l’apocalypse. Il y a toujours de la vie qui reste même après que le diable soit passé. Tierno Monénembo, l’aîné des orphelins.

 

La route est un roman, juste, froid, dur et en même temps touchant dans cette relation exceptionnelle entre le père et le fils dans une situation hors normes. C’est un grand roman catastrophe dont l’ambiance est unique et, à la fois un roman d’apprentissage qui se penche sur ce qu’être un homme veut dire. L’écriture de Cormac Mc Carthy est sèche, tendue et acérée, au plus près de cette chute du genre humain, sans pathos, sans grandiloquence. Quand un livre est aussi marquant à la lecture et qu’à la fin, des images, des mots, des situations vous hantent encore, un seul mot : chef d’œuvre.

26.11.2009

Fournaise – James Patrick Kelly

9782070346530.jpgSur Walden, Les pompiers luttent contre les incendies volontaires allumés par les Pukpuks. Ces derniers, véritables martyrs, se transforment en torches humaines pour réduire en cendres les forêts de cette planète. Pourquoi ? Parce que les Pukpuks sont les habitants originaux de cette planète qui est devenu le lieu d’une utopie de type pastorale. Walden est un monde qui fait l’apologie de la simplicité, de la vie agricole, qui vénère d’une certaine façon la forêt et la nature, qui refuse le progrès technologique et essaie de rester fidèle à ce qu’étaient les hommes à l’origine. Car assez rapidement on comprend que les hommes se sont répandus dans les étoiles – les mille mondes – et se sont délestés de leur corps, ont essaimé en civilisations bien éloignées de ce que nous connaissons.

 

Fournaise est un livre raté qui ne tient pas les promesses entrevues à la lecture, ni celles de la quatrième de couverture dithyrambique. Il est très intéressant que James Kelly se soit inspiré de Henry David Thoreau pour imaginer Fournaise. C’est un hommage à cet écrivain qui prône le retour à la terre, à la simplicité et à la révolte solitaire contre l’injustice et dont l’œuvre majeure donne le nom à la planète du livre –Walden ou la vie dans les bois. Cependant à la lecture de Fournaise on reste sur sa faim en ce qui concerne l’utopie de cette planète. L’univers de Walden n’est pas vraiment décrit, on en sait un peu sur son histoire mais pas assez, il en est de même de son fonctionnement et de son environnement qui restent trop flous. Quant aux idéaux qui président ce monde, ils restent aussi assez sommaires.

 

Il est dommage que la révolte des Pukpuks ne soit pas mieux exploitée et plus développée, dommage que l’humanité qui réside dans les mille mondes soit aussi peu explicitée, saisie. En fait on a l’impression que James Patrick Kelly pose les bases du roman et passe à autre chose. Et cet autre chose est ce qu’il y a de moins intéressant dans le roman, c'est-à-dire une intrigue banale sur Spur l’un des pompiers qui rencontre fortuitement le Haut Gégoire de L’ung, un personnage de l’en haut, des mille mondes, qui veut découvrir Walden.

 

L’idée de ce mioche, le Haut Gégoire de L’ung, est mauvaise et parasite le livre dans la mesure où le personnage n’est ni drôle, ni intéressant et ne permet finalement pas de savoir grand-chose de l’en haut, ni d’apporter un regard réellement différent sur Walden. Il n’aide pas vraiment non plus à approfondir la quête de sens et de vérité de Spur sur son monde et sur la révolte des Pukpuks à laquelle sont mêlés ses proches. Tout ceci s’enchaîne sans conviction, avec trop de facilité et peu de crédibilité. En plus, à l'exception de Spur et dans une moindre mesure de son épouse, les personnages sont creux.

 

Fournaise est un mauvais roman de science fiction malgré une idée originale qui n’est pas bien exploitée. Prix Nebula de la nouvelle 2007. Ah bon ?

17.11.2009

Bartleby le scribe – Herman Melville

9782070401406.jpgBartleby le scribe est une nouvelle d’Herman Melville parue au milieu du dix neuvième siècle et qui a connu une trajectoire ascendante pour s’échapper du recueil de textes dans lequel elle était, les contes de la véranda, pour finalement devenir le texte le plus connu de l’écrivain américain aux côtés de Moby Dick.

 

Qui est donc ce personnage de fiction désormais notoire ? Un jeune homme embauché par un homme de loi de Wall street, le narrateur, afin de recopier des textes. Après une brève introduction dans laquelle le narrateur présente une partie de son parcours, son activité et les 3 autres employés de son cabinet, Bartleby entre en scène. Apparaissant au début comme un besogneux appliqué et solitaire, ce nouvel employé glisse progressivement vers une attitude difficile à définir.

 

D’abord Bartleby ne préfère pas faire une tâche qui fait partie de ses attributions et puis petit à petit, il préfère faire de moins en moins de choses, et ce jusqu’à l’inactivité totale. Préférer ne pas faire, telle est sa propre formule. Non content de devenir complètement inutile, il semble se lancer dans un projet nihiliste, se nourrissant le plus chichement possible, dormant sur son lieu de travail, ne développant aucune activité susceptible de lui demander un effort, ne présentant d’intérêt visible pour aucune activité physique ou intellectuelle. Un poids mort.

Bartleby le scribe se lit vite et facilement, et à vrai dire il n’est pas besoin de s’attarder sur des questions stylistiques au sujet de cette nouvelle. En fait, la réussite du texte réside essentiellement dans le mystère concernant les motivations de l’attitude de Bartleby. Mystère qu’Herman Melville ne lève pas à la fin de la nouvelle et qui autorise toutes les interprétations. Bartleby se prête ainsi à de nombreuses appropriations et chacun est libre de plaquer sur cette figure littéraire ses propres désirs.

 

Cette sortie du monde, ce retrait hors de la vie ou ce repli extrême sur soi, ce mépris pour le commerce du monde et les us et coutumes inspirent ainsi de nombreuses lectures. Bartleby peut être vu comme un nihiliste, comme un anarchiste original, un misanthrope, un roi de l’absurde, un mystique, un ascète et j’en passe. La nouvelle étant située à Wall Street une lecture originale fait de Bartleby un résistant à l’asservissement au monde du travail, au règne de l’argent et au capitalisme conquérant.

 

Si j’ai un faible pour cette lecture, la mienne voit en Bartleby, une sorte de Diogène de Sinope, le cynique. Bartleby tente le pari d'une vie réellement indépendante et renonce à la comédie humaine, de sorte qu’il valide la phrase du maître es littérature Borges à son sujet 'Il suffit qu'un seul homme soit irrationnel pour que les autres le soient et pour que l'univers le soit'. C’est ça Bartleby.

17.09.2009

Kirinyaga – une utopie africaine - Mike Resnick

270135501.jpgKirinyaga est un recueil de 8 nouvelles encadrées par un prologue et un épilogue, rédigé par Mike Resnick pendant une dizaine d’années et multi récompensées par les prix de référence de la littérature de science-fiction (Hugo, Nebula).

Elles parlent toutes d’une utopie mise en place par Koriba, un intellectuel Kenyan d’origine Kikuyu. Bien qu’il ait fait ses études dans les plus grandes universités anglo-saxonnes, ce dernier rejette l’occidentalisation du Kenya, qui en ce vingt deuxième siècle est devenu un univers sur urbanisé, pollué, envahi par la technologie, dont la faune a disparu. Koriba aspire donc à revenir au mode de vie traditionnel, ancestral des Kikuyus, avant que n’arrivent les occidentaux. Ce rêve devient réalité avec l’aide de l’administration Kenyanne qui autorise la fondation de la colonie utopique de Kirinyaga, une petite planète terraformée, qui porte le nom du mont Kenya à l'époque où y siégeait encore Ngai le dieu des Kikuyu. Sur Kirinyaga, Koriba est le Mundumungu, sorcier et autorité morale en charge de préserver cette utopie et de maintenir le mode de vie traditionnel des Kikuyus.

Kirinyaga est un ouvrage qui permet d’apprendre beaucoup de choses sur ce peuple Kenyan et ses traditions. Mike Resnick reconstitue le mode de vie pré colonial des Kikuyus. Chaque nouvelle permet de découvrir des coutumes, des mythes, mais aussi l’organisation sociale, l’articulation de la vie communautaire au sein de ce peuple, etc. Il fait revivre également la tradition orale des Kikuyus en truffant chaque nouvelle de contes traditionnels qui sont des outils d’apprentissage de l’existence, de transmission de sagesse pour ce peuple, de divertissement aussi, et un régal pour le lecteur.

A travers Kirinyaga, Mike Resnick mène en fait une brillante réflexion sur l’utopie. C’est l’un des propos majeurs de ce livre. Qu’est ce qu’une utopie ? Quand est-elle réalisée ? Comment la pérenniser ? Peut-elle évoluer ? L’utopie de(s) l’un(s) est-elle celle des autres ? Quelle place pour le monde extérieur dans une utopie - question d’autant plus primordiale à une ère de l’accès, du transport et de la communication, de la modernité ? Chaque nouvelle confronte Koriba à ces questions et montre ses différentes tentatives pour maintenir l’utopie Kirinyaga devant les assauts de la modernité. A un moment ou à un autre, le changement survient, la technologie s’infiltre, le savoir se métamorphose, le doute s’installe, la cohérence culturelle s’effrite. Et des questions spécifiques, propres à cette utopie africaine émergent.

Kirinyaga reproduit en quelque sorte le choc des cultures qui a eu lieu au moment où l’occident est entré en contact avec l’Afrique. Et à la suite reprend en toute logique des thématiques chères à la littérature et à la réflexion Africaines profondément marquées par ces évènements (cf. L’aventure ambigüe de Cheikh Hamidou Kane, Le monde s’effondre de Chinua Achebe ou encore d’autres). La problématique qui mène Koriba à la création de Kirinyaga est celle d’une grande partie de l’Afrique depuis son contact avec l’occident. Quelle place pour les traditions dans la culture moderne ? Comment être africain et pas seulement un occidental noir ? Comment ne pas se perdre ? Quoi prendre dans la culture de l’autre tout en préservant la sienne ? Comment ne pas céder devant la prouesse, la magie de la technologie ? Comment se réapproprier sa propre histoire et sa propre culture sans édulcorant, sans idéalisation et sans retour en arrière ?

La volonté de préserver l’utopie Kikuyu ouvre la voie à la tentation tyrannique chez Koriba. Ou comment l’utopie glisse vers la dystopie et comment Kirinyaga offre aussi le portrait d’un fanatique culturel, d’un extrémiste obscurantiste et d’un intellectuel fourvoyé. Au choix. Koriba est dépassé de toutes parts par les forces du changement, quand une petite fille apprend à lire et écrire quand des étrangers arrivent sur Kirinyaga, quand la médecine moderne vient le contredire, quand la vacuité de cet univers immobile et immuable ankylose une partie de la jeunesse, etc. Il sait que tout est dans la cohérence d’une culture et est prêt à tout pour conserver celle des Kikuyus.

Plus originale encore, la possibilité de voir aussi dans Kirinyaga, une utopie non seulement africaine mais aussi occidentale. Ce Kenya que rêve Koriba, est aussi celui dont rêvent les touristes occidentaux. Faune, flore, exotisme, recul technologique, étrangeté culturelle, peut-être même barbarie. Kirinyaga peut-être le rêve de touristes ou d'immigrants à la recherche d'authenticité, d'originalité, de différence, de choc. Il faut dire qu'une grande partie de l'Afrique se reconnaîtrait plus dans le rôle du fils de Koriba, un kenyan occidentalisé que dans celui dans lequel le rêve de Koriba tente de l'emprisonner.

Kirinyaga est une œuvre forte, dense et profonde qui ouvre la porte à un vaste champ de réflexions. C’est aussi un livre magnifique, empreint de beauté, de tristesse, de mélancolie, de solitude, car c’est le livre d’un monde, d’une foi, d’un homme qui meurent tout en étant celui de forces d’espoir, de connaissances, de changements qui ne cessent de chercher la voie pour éclore. Kirinyaga est un chef d’œuvre dont je recommande particulièrement la nouvelle Toucher le ciel.

23.06.2009

U.S.A - Dos Passos

usa_d2945.jpgMon enthousiasme est sans bornes lorsque je par le de U.S.A. Mes mots peuvent être hésitants alors que je veux transmettre ma passion concernant cette trilogie (42eme parallele; 1919 ou l'an premier du siecle; la grosse galette). U.S.A est un des livres que j'admire le plus, un cataclysme dans ma vie de lecteur. Une oeuvre d'une telle ambition doit retrouver la place qui est la sienne dans la Weltlitteratur. A l'heure où beaucoup d'auteurs se plaisent à s'affirmer comme écrivains sans prétention - traduisez sans ambitions littéraires, mais financières ou autres oui -, U.S.A mérite un panégyrique. John Dos Passos, dans une folie laborieuse et avec inspiration, a décidé de capturer - rien de moins que cela - les trente premières annees du vingtième siecle aux Etats-Unis. Folie réservée aux plus grands, Balzac, Zola ne la renieraient pas. Avaler, emprisonner et restituer trente ans de réalité dans une volumineuse trilogie!!!? Le pire est qu'il y arrive...

Avant de poursuivre, je veux m'étendre sur la méthode qui a autorisé ce tour de force. John Dos Passos réussit son pari en créant un projet narratif original et une technique littéraire inédite. U.S.A appréhende le pays éponyme selon trois focales différentes dans leurs visées et dans leur fonctionnement. La première est une tentative osée de capter la grande histoire et d'en faire le bruit de fond, l'arrière-plan du livre. John Dos Passos y arrive par un collage atypique de titres, d'articles de journaux, de chansons populaires, de messages publicitaires. La seconde focale plus classique est une narration romanesque qui utilise un angle normal en sautant d'un personnage à l'autre pour offrir un grand courant de consciences. C'est le coeur du roman. Enfin, la troisieme focale est un point de vue intime, plus étroit, plus autobiographique, sur la vie de l'auteur durant la période historique où est située le roman. Cette technique, déroutante au premier abord, est agrémentée de portraits de personnages célèbres de l'époque. Vu ainsi, on pourrait être rebuté, penser à une mécanique pénible, sauf qu'il y a un miracle de l'écriture, de la technique qui fonctionnent jusqu'à ce que le chef d'oeuvre démontre son formidable potentiel.

On suit plus d'une dizaine de personnages qui représentent chacun - dans leur personnalité et leur évolution - une facette de la réalité de l'Amérique qui est décrite: du marin vagabond, au boursicoteur flambeur en s'attardant sur un soldat, un syndicaliste, un publicitaire ou encore un artiste. On les prend, on les abandonne en route, pour les retrouver plus tard, les voyant se rencontrer, s'influencer, se défier, se faner, s'élever, déchoir, s'aimer, former un tableau vivant et mouvant, pertinent de la société américaine de cette époque - et plus généralement des moeurs humaines. Ce tableau et ses personnages, ô miracle de la technique littéraire, se fondent dans une histoire commune qui elle-même s'engonce dans l'histoire avec la majuscule dont ils rendent un aspect particulier en retour d'une épaisseur rare. Déja impressionné, le lecteur découvre aussi que les personnages du roman, leurs idées et leurs trajectoires peuvent être mis en relation avec les portraits des personnalités célebres de cette époque qui émaillent le livre.

La mécanique est implacable, le génie pas loin. Je ne ressens même pas la nécessité de dire qu'il y a à l'interieur de cette création, l'amour, l'amitié, la haine, la rivalité, la grandeur, la décadence, la bassesse, la réussite, la misère, l'ambition et tous ces grands mots présents en minuscules dans nos existences et qui nous font palpiter. A la fin de ces louanges que j'assume pleinement, je ne peux que me demander comment a t-on pu laisser tomber un silence relatif (en France) sur une oeuvre d'une telle ampleur, d'une telle créativité et inventivité ? Chaque fois que je parle de U.S.A, je pousse un cri qui est une invitation à gravir cette montagne, une fois au sommet, le paysage, les idées et les sentiments n'ont pas d'egaux.

Magistral.

Un bébé pour Rosemary - Ira Lévin

rosemary.jpgRosemary emménage avec son ami Guy dans un vieil immeuble New-yorkais dans les années 60. Ils font fi de la mauvaise réputation du lieu qui aurait abrité entre autres des rites de magie noire. Ce qui s'avère être un bon choix puisque Guy commence enfin à percer dans le cinéma en tant qu'acteur, que les voisins sont chaleureux, très attentionnés et surtout que Rosemary tombe rapidement enceinte. 

Rosemary's baby est un livre très lent qui a un atout majeur pour lui: son atmosphère. Très vite, le lecteur ressent quelque chose de malsain autour de ce couple. Il y a comme une ombre qui rôde autour d'eux. Quelque chose cloche et dérange le lecteur qui arrive rarement à échapper à une sensation d'inconfort et de mauvais pressentiment. Le talent d'Ira Lévin est de ménager son suspens et de faire mariner son lecteur dans cette atmosphère progressivement plus oppressante.

Dans Rosemary's Baby, on est très loin de l’exubérance rédhibitoire ou de l’imaginaire foisonnant qui sont souvent accolés au fantastique.  Le socle ici est bien réel et la narration de facture classique. Seulement voilà, le lecteur ne peut s'empêcher de se demander qui sont ces voisins trop attentionnés, voire envahissants ? Que veulent-ils vraiment, quelles sont leurs intentions ? Les soupçons sont omniprésents et l'inquiétude gagne concernant le couple. Qu'arrive t-il à Guy ? Et à Rosemary ? Et leur bébé ?

Il est vraiment dommage que le livre s'étire sur la fin et que le dénouement soit plutôt raté, peu convaincant. Cela met un grand bémol à ce qui est néanmoins une petite réussite dans le genre fantastique. 

Un homme - Philip Roth

un-homme-roth-phil.jpgL’enterrement d’un homme. Qui a-t-il été ? Un honnête et créatif publicitaire venu sur le tard, durant sa retraite, à sa passion: la peinture. Un fils et un frère de confiance pour sa petite famille juive new-yorkaise : une mère attentionnée, un père bijoutier, honnête homme travailleur et religieux vers sa fin, un grand frère touché par la grâce de la fortune et de la réussite. Un homme marié trois fois, une première fois avec une femme difficile à vivre qui déchargera aussi sa rancune par l’intermédiaire de leurs deux fils, une deuxième fois avec une femme merveilleuse qui lui donnera une fille pleine de tendresse mais qu’il trompera et une troisième fois avec la dernière aventure extraconjugale de son précédent mariage qui se révèlera être une femme complètement larguée, incapable de lui apporter ce dont il a besoin.

Voilà pour ce qui est de l’histoire de cet homme. Rien de particulier, ni d’exceptionnel, même si le savoir-faire d’écrivain de Philip Roth fait de cette vie matière à roman, à réflexion, à émotion, dans une facture très classique. L’essentiel, le cœur du roman est ailleurs, sa force aussi. Un homme est un peu l’histoire de la vieillesse, de la décadence du corps, cette chute si douloureuse. Il n’est ici question de cet homme et de sa vie, de ses souvenirs, que pour mieux mettre en exergue, cette faillite, ce massacre qu’est sa vieillesse, empreinte du sceau de la solitude, du remords, du regret, mais aussi de la douleur, de la souffrance physique.

Philip Roth écrit un roman sans concession sur une tragédie moderne, apparue avec l’allongement de l’espérance de vie : la banalité du troisième âge. Le titre du livre « Everyman » veut tout dire. C’est ce à quoi nous sommes tous plus ou moins destinés dans la mesure où nous avons la chance de vivre assez longtemps. Ce combat contre son propre corps et contre sa propre vie, contre cette biographie qu’on a fabriquée bon gré, mal gré, est terrible. Il y a, omniprésente, cette angoisse de la mort, cette force qui nous oblige à tout organiser en fonction d’elle, à vivre avec elle au quotidien, à tout repenser. Les nombreux tracas médicaux, physiques, la douleur psychologique de la conscience de l’imminence de la fin et du déclin sont admirablement rendus et mis en scène par Philip Roth qui s’appuie de manière efficace sur la vie de cet homme. Il appuie partout où ça fait mal pour finalement créer le portrait d’un vaincu quelconque livré à lui-même, à son corps, à sa vie, à la mort.

Simple, solide, efficace, intelligent. Bon roman.

Une affinité véritable - Saul Bellow

bellow.jpgUne affinité véritable, est le premier roman de Saul Bellow que je lis. C'est la singulière histoire d'un amour long de quarante ans entre Harry Trellman, fortuné quinquagénaire qui s'est établi à Chicago et Amy Wrustin, son amie d'adolescence qui s'est mariée, a divorcé et est désormais veuve de son meilleur ami, Jay. C'est à l'occasion du déplacement du cadavre de ce dernier à un autre emplacement qu'ils se retrouvent.

Saul Bellow décrit avec finesse un lien unique entre deux personnes entre qui il y a toujours eu quelque chose sans que rien ne se passe vraiment. Maintenant que tout cela semble un peu vain, ils tirent quelque chose de particulier, "une affinité véritable" peut-être de ce sentiment. Harry Trellman en profite pour dresser à sa façon un bilan de sa vie.

La légèreté et la verve de Saul Bellow sont réjouissantes dans ce petit livre rythmé. Il offre quelques portraits piquants et des personnages excentriques dont Harry Trellman, un homme détaché, désabusé, lucide sur lui-même, son univers. Il y a beaucoup de moquerie et d'humour dans ce livre qui n'a pas d'ambition excessive.

S'il fait passer un moment agréable de lecture, une affinité véritable s'évanouit aussi rapidement de la mémoire par manque d'aspérités, de densité et de matière. Comme si Saul Bellow avait seulement voulu s'amuser et avait un peu jeté négligemment cette histoire sur le papier sans creuser véritablement cette affinité véritable, ni même l'univers qui l'entoure. Pas indispensable.

 

Tortilla Flat - John Steinbeck

tortilla%20flatsmall.jpgA Monterrey, en Californie, durant l’entre-deux guerres, une grande histoire d’amitié, simple et touchante. Celle de Danny et de ses comparses Pilon, Pablo, Big Joe, le pirate et compagnie. Cette gentille bande de hères sans attaches mène une vie de vagabondage, totalement libre, rythmée par la quête perpétuelle d’un peu d’argent pour pouvoir s’offrir de quoi boire du vin et profiter un peu de la vie. Seulement quand Danny hérite par un heureux hasard de deux maisons, assez rapidement, s’organise une espèce de vie en communauté autour d’un idéal simple d’hospitalité, de convivialité, de fraternité, d’oisiveté et d’un peu de roublardise. Les aventures comico-tragiques liées à ce nouveau statut, à cette nouvelle vie, s’enchaînent, essentiellement liées aux questions matérielles. Comment avoir assez d'argent pour pouvoir se payer un festin et un peu de vin, ou passer la nuit sous un toit, etc.

Tortilla Flat n’est pas le chef d’œuvre de John Steinbeck, mais un livre qui peut-être agréable à lire en raison des personnages attachants, de l’accumulation d’anecdotes plus ou moins drôles ou du ton moqueur et malicieux, des vrais moments de bonheur et de tristesse qui l'émaillent. La réelle valeur du livre tient pourtant dans la question que pose indirectement l’auteur à travers l’histoire de cette bande d’amis : dans quelle mesure les idéaux purs peuvent-ils résister aux questions matérielles ? Ce qui est en jeu dans Tortilla Flat, c’est une amitié indéfectible, un amour simple de la vie, des autres, un idéal de liberté et d’existence qui unissent cette bande d’iconoclastes un peu anarchistes qui doivent faire face aux instincts primaires, aux besoins vitaux de chacun aux coups durs de toutes sortes, ainsi qu’à l'agressivité d'une société matérialiste, très éloignée d’eux, dans ses ambitions et son fonctionnement.

Ravelstein - Saul Bellow

RavelsteinNovel.jpgLe dernier livre paru de Saul Bellow a enthousiasmé la presse qui est quasi unanime. Je dois avouer cependant qu'après lecture, Ravelstein s'est révélé comme une déception.

Le livre est apparemment le portrait d'Allan Bloom, intellectuel, brillant et atypique, ami de Saul Bellow. Personnellement, ne connaissant pas ce professeur certainement émérite, je suis à côté de toutes les polémiques qui ont eu lien avec la justesse de la représentation d'Allan Bloom sous les traits d'Abe Ravelstein.  Le portrait de ce professeur atypique et original ne me renvoie donc qu'au personnage de fiction.

C'est un héros qui figure apparemment un archétype chez Saul Bellow. Un intellectuel juif perdu dans une singularité qui est source de souffrance dans un quotidien un peu déglingué. En fait, il ressemble à un de ces personnages extraordinaires que l’on souhaiterait rencontrer au moins une fois dans sa vie, si ce n’est le fréquenter régulièrement comme le narrateur. Dans sa description du personnage, Saul Bellow laisse effectivement entrevoir un personnage à même de plonger dans les pires outrages et excès que de s'envoler vers des hauteurs artistiques ou philosophiques.

Seulement voilà, il se trouve que Saul Bellow illustre mal le génie de ce personnage. Il le dit plus qu'il ne le fait sentir, vivre ou penser. D'une certaine façon, le génie de Ravelstein reste éloigné, comme lorsque quelqu'un vous parle d'une chose ou d'une personne formidable dont vous n'avez aucune idée et que vous vous contentez d'acquieser. On n'est pas au contact de Ravelstein. C'est peut-être la faute de la construction du livre qui est un galimatis d'anecdotes plus ou moins empilées dans le désordre.

Alors, c'est Saul Bellow, donc évidemment, il y a beaucoup de culture et d'idées dans ce livre, il y a une certaine élégance du style, verve et légèreté. Cependant, le rythme plus ou mois saccadé et le désordre plus ou moins maîtrisé de l'ensemble, les passages quelconques sur la maladie du narrateur ou encore sur sa femme, affaiblissent réellement l'oeuvre.

 Rien de foudroyant.  

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