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Littérature Américaine

  • La ménagerie de papier – Ken Liu

    La-menagerie-de-papier.jpgConvaincu par L'Homme qui mit fin à l'histoire, je me suis laissé tenter par ce recueil composé de 19 nouvelles de Ken Liu, auteur multi récompensé par les prix les plus prestigieux de la science-fiction.

    Le résultat est très inégal avec quelques nouvelles excellentes (comme La ménagerie de papier, Renaissance, Mono no aware, Le peuple de Pélé...) qui côtoient des productions plus ordinaires et même quelques écrits sans intérêt ou ratés (Emily vous répond, Nova Verba, Mundus Novus, la forme de la pensée…). Il faut néanmoins souligner l’ambition de Ken Liu qui s’essaie sans complexe à la plupart des thèmes de la science-fiction, en y insérant une bonne dose de créativité et un art plutôt maîtrisé de la narration. Quelques éléments de culture asiatique accompagnent ces nouvelles pour ne rien gâcher à l’affaire. Il est dommage que certaines nouvelles confinent au banal en raison d’une trop grande brièveté ou d’un manque de matière quand ce n’est pas d’une réelle originalité.

    Un recueil qui est recommandable, riche et porteur de pépites, sans pour autant emporter totalement l’adhésion.

     

    Pour le détail des nouvelles, dans le désordre :

     Renaissance : Excellente nouvelle sur un choc de civilisations entre la Terre et une autre civilisation autour de la personnalité. Une manière originale d’interroger les notions de conscience, de mémoire, de pardon. Nouvelle très inventive.

    La Ménagerie de papier : Nouvelle d’une grande beauté, qui donne son titre au recueil. Quelque part entre le fantastique et l’intime, cette nouvelle décrit une trajectoire individuelle marquée par la différence culturelle, l’intégration, l’apprentissage et la recherche identitaire.

    Avant et après :  L’exemple d’une nouvelle avec une idée forte sur l’avant et l’après d’un évènement majeur mais qui souffre finalement de sa brièveté ainsi que d’une exécution quelconque à travers un monologue intérieur finalement très pauvre.

    Emily vous répond : Dans la lignée de la nouvelle Avant et après, celle-ci est trop courte et trop banale pour arriver à traiter correctement son sujet : l’amour à une ère où il est possible de provoquer une amnésie sélective chez l’individu (idée empruntée à Eternal sunshine of a spotless mind ?)… Le choix de prendre la forme d’un courrier du cœur n’est sans doute pas idéal. La chute laisse insensible.

    Mono No Aware : Superbe nouvelle, dotée d’une grande intensité dramatique et émotionnelle et qui bénéficie de l’insertion réussie d’éléments de la culture traditionnel japonaise. Comment sauver une mission spatiale d’évacuation au prix de grands sacrifices.

    Le Golem au GMS : Nouvelle finalement plutôt faible basée sur un dialogue entre une petite fille et un Dieu. Elle est pénalisée par un humour et une ironie qui fonctionnent à peine. Le traitement original du thème du golem souffre par exemple de la comparaison avec la nouvelle Soixante-douze lettres de Ted Chiang…

    Les algorithmes de l’amour : Nouvelle assez poignante sur la perte d’un être cher. L’absence de point de vue novateur sur le thème du robot n’en altère pas la qualité.

    Nova Verba, Mundus Novus : Une nouvelle trop brève qui laisse sur la faim et qui n’exploite pas assez les possibilités autour du langage et de la découverte.

    Faits pour être ensemble : Une nouvelle finalement très conventionnelle et en deçà des enjeux que peut représenter l’emprise du big data et d’une compagnie dans le style d’un des GAFA sur les existences individuelles. 

    Trajectoire : Nouvelle plutôt convaincante et originale sur le thème de l’immortalité et de ses conséquences. Elle bénéficie d’un personnage principal et d’un angle intéressants. Les thèmes de la mémoire, de la longévité, de la parenté sont abordés avec intelligence et subtilité.

    La Peste : Une des meilleures nouvelles très brèves de ce recueil. Elle est percutante et arrive en peu de pages à évoquer une forme d’apocalypse, une évolution originale de l’humanité et le thème de l’incommunicabilité et de l’altérité.

    L'Erreur d'un seul bit : Nouvelle assez faible sur la croyance dans la religion. Un peu trop longue, la nouvelle se perd dans un charabia informatique et reste assez plate.

    Le peuple de Pélé : Très bonne nouvelle sur le mode d’une brève épopée d’exploration spatiale humaine, avec un zeste de politique. Elle bénéficie d’une bonne exécution de son idée centrale et d’un final fort. Intelligent.

    L'Oracle : Sur le thème de la prédestination et de la précognition, une nouvelle assez classique mais plutôt bien écrite et plaisante qui vaut le détour.

    Les Vagues : Nouvelle finale un peu brouillonne sur l’acceptation de la mortalité et l’évolution de l’espèce humaine vers une autre forme radicalement différente. Les personnages n’arrivent pas à porter cette nouvelle qui est en définitive désincarnée.

    La Plaideuse : Nouvelle de bonne facture, en mode enquête policière originale et incluant des éléments de culture asiatique. Plaisante, sans plus.

    Le Journal intime : La lecture du journal intime de son mari bouleverse la vie de Laura. Nouvelle assez faible qui n’arrive pas à dire quelque chose de pertinent ou d’original autour du couple, de la perte de repères et de confiance. Un peu artificielle.

    La Forme de la pensée : Une des longues nouvelles du recueil. Un raté malgré la grande ambition de Ken Liu. Un condensé pas assez original et maîtrisé autour de la rencontre avec une espèce à l’intelligence radicalement différente. La réflexion autour du langage n’est pas brillamment illustrée et la profonde remise en question de l’humanité reste évasive. Déception.

    Le Livre chez diverses espèces : Idée plutôt intéressante et résumée dans le titre de la nouvelle. Une certaine inventivité et de l’amusement autour du livre et donc de la pensée, du langage et de la mémoire. Rien d’inoubliable non plus…

  • Un thé au Sahara – Paul Bowles

    Paul Bowles.jpgAu milieu des années quarante, trois américains, Port, Kit et Turner partent en voyage dans le nord de l’Afrique. Qui sont-ils ? On le sait vaguement au fur et à mesure qu’ils progressent vers le désert, en territoire inconnu. Port et Kit forment un couple de riches artistes désenchantés, en pleine errance psychologique, qui espère que ce voyage va les sauver d’un ennui profond et mortifère. Ils sont accompagnés par leur ami Turner qui est amoureux de Kit. Ce trio amoureux n’arrive jamais à dégager autre chose que du vide, celui de leurs existences. Finalement sans réelle épaisseur, ils ne suscitent qu’un désintérêt, si ce n’est un agacement grandissant au fil des pages. A l’instar des quelques personnages secondaires qui croisent leur chemin.

    Les pérégrinations de Port et Kit dans une Afrique du Nord au sortir de la deuxième guerre mondiale ne compensent nullement le vide des personnages. Paul Bowles les fait pourtant voyager dans des conditions difficiles et dans un milieu potentiellement hostile, mais rien n’y fait. Tout sonne creux et faux, tant ce voyage vers le Sahara est loin de l’esprit de la découverte, de l’aventure ou de la rencontre. Il est pollué par le néant et les préjugés que véhiculent les personnages. A vrai dire, Paul Bowles ne s’intéresse pas vraiment au monde que traversent ses personnages et réduit ainsi le potentiel de son livre à ces derniers et donc à peau de chagrin.

    L’ensemble reste néanmoins peut-être supportable malgré une pluie de clichés jusqu’à la dernière partie du livre et à la mort de Port. C’est là que tout se gâte irrémédiablement. La chute de Kit qui laisse son mari agonisant pour s’enfoncer dans le désert, pour devenir entre autres l’esclave sexuelle d’un bédouin, est parfaitement ridicule. Pas à tant cause de la réalité que Paul Bowles décrit que de la manière dont il le fait. Est-il encore possible de lire pareilles bêtises soixante après qu’elles aient été écrites ? La mise en scène de la folie de Kit est empreinte d’un racisme et d’un sexisme qui laissent pantois même s’ils sont plus que latents dans tout le livre... Qui peut encore accepter cette vision d’une femme, sexuellement accomplie par un exotisme de pacotille auprès d’un arabe et d’un noir, qui est dans l’acceptation – pas loin de l’exaltation…-  de la pure soumission et du viol ? Pas moi.

    Déconseillé. Mauvais, long et ennuyeux.

    PS: A voir ce que ça a donné devant la caméra de Bernardo Bertolucci…