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écologie

  • La servante écarlate – Margaret Atwood

    La-servante-ecarlate.jpgDans un futur indéterminé, l’Amérique est devenue un état totalitaire d’un genre bien particulier. Suite à l’effondrement du taux de natalité pour des raisons écologiques, les femmes ont été complètement asservies par un régime politique d’inspiration religieuse. Désormais, pour les femmes, seulement trois destins sont possibles, comme une métaphore des trois rôles traditionnellement attribués aux femmes dans les sociétés machistes. Elles peuvent être des épouses, les femmes officielles qui règnent sur les foyers ou les Marthas qui jouent le rôle de toutes sortes de domestiques ou enfin les fameuses servantes écarlates éponymes qui sont exclusivement dédiées à la reproduction.

    La servante écarlate est bien une dystopie féministe, même si Margaret Atwood récuse l’expression. Le régime oppressif qui asservit les femmes et qui les menace sans cesse d’une expulsion vers les colonies – enfer pollué qui n’est que suggéré et partiellement décrit – est bien une métaphore du joug masculin. Le personnage principal, Defred l’une des servantes écarlates, suit le cheminement classique des héros des dystopies. Elle déchire progressivement le voile qui recouvre la réalité de cette société dystopique avant de se rebeller et de tenter de s’y soustraire. Defred n’a pas toujours été une servante écarlate et a connu la période précédant le régime actuel, époque durant laquelle elle avait un mari et un enfant aimés.

    L’idée d’une dystopie féministe est brillante et même nécessaire. Il faut saluer l’intelligence de Margaret Atwood qui la met en scène en s’inspirant néanmoins des classiques du genre dystopique. La charge contre la société machiste et la réflexion sur la condition des femmes sont des éléments de poids qui participent de l’intérêt du livre et qui ont d’ailleurs contribué à sa réputation. Il faut ainsi rappeler que Margaret Atwood s’était fixé comme règle à l’écriture du livre de « ne rien mettre dans le roman que les êtres humains n'ont pas réellement fait ». Parmi les passages les plus réussis du livre figure d’ailleurs la description du lent glissement de nos sociétés actuelles vers ce cauchemar dystopique.

    Malgré la portée de ces thématiques féministes, la servante écarlate n’est pas un chef d’œuvre que je rangerai dans mon panthéon dystopique aux côtés des plus grands du genre, notamment 1984 ou encore le meilleur des mondes ou Nous, autres. En effet, La servante écarlate est un livre qui manque de souffle romanesque. Il est très monotone sur presque ses deux-tiers avant de vraiment prendre sa pleine dimension vers la fin du livre. Margaret Atwood n’arrive pas à donner assez de consistance à son régime dystopique et assez d’épaisseur à son héroïne principale qui est plutôt pâle devant le Winston Smith de George Orwell… Le livre patauge pendant un long moment sans arriver à bénéficier de ses rares péripéties et c’est bien dommage.

    Avis mitigé. Excellente idée, exécution moins inspirée…

  • Briser la glace – Julien Blanc-Gras

    Briser la glace.jpgFidèle de Julien Blanc-Gras, c’est avec un plaisir certain que je me suis jeté sur Briser la glace. Depuis Touriste, c’est une joie de pérégriner avec cet écrivain voyageur moderne et original. Que ce soit aux îles Kiribati comme dans le paradis (avant liquidation) ou encore en Amérique latine dans Gringoland, son premier roman. Avec Briser la glace, il part à la découverte du Groenland, explorant l’immense territoire d’outre-mer du Danemark par la côte, à bord d’un voilier, accompagné de deux marins aguerris et d’un peintre.

    Cette équipée est l’occasion pour lui de découvrir la navigation, plus particulièrement en eaux glaciales et parsemées d’icebergs. C’est surtout une immersion dans un univers polaire qu’il arrive à raconter avec l’intelligence, l’humour et la distance qui le caractérisent. Ce qui fait aimer Julien Blanc-Gras, c’est ce regard décalé mais non moins acéré qui raconte un peu l’extraordinaire mais surtout le quotidien en essayant de dire de manière juste, l’essentiel. Il n’est pas vraiment à la recherche du sensationnel et n’est pas un de ces intrépides aventuriers, souvent donneurs de leçons, et c’est toujours rafraîchissant.

    Dans ce périple, il essaie de faire émerger sous nos yeux les paysages uniques du Groenland avec son climat glacial, ses icebergs, ses nuances de blanc, sa faune de phoques, de baleines. On a notre quota d’images et d’aventures nautiques. Le récit de voyage est aussi mâtiné d’histoire pour raconter un peu plus du Groenland, avec ce qu’il faut de pédagogie pour être passionnant sans être chiant.

    Julien Blanc-Gras ne se contente pas de fournir des images et des histoires. Avec son sens aigu de l’observation, il profite de sa rencontre avec la population locale (ou quelques spécimen étrangers) pour raconter sans y toucher aux difficultés que rencontre cette population confrontée à la disparition de leur culture traditionnelle face à une culture mondialisée et plus particulièrement celle du Danemark. Il dit le piège intérieur qui fait le lit de l’alcoolisme et de bien d’autres maux qui gangrènent une société qui a pourtant survécu et s’est adapté à un milieu très hostile.

    La voici maintenant confrontée à des enjeux d’envergure. Une autonomie qui pourrait ouvrir les voies de l’indépendance et surtout les questions environnementales et écologiques pour eux qui sont aux premières loges du réchauffement climatique avec entre autres la fonte de la banquise. Comment résister aux sirènes du reste du monde devant leurs ressources et préserver quelque chose de leur mode de vie et de leur identité ?

    Fin, drôle, dépaysant.

    Bien.

  • Journal intime d'une prédatrice – Philippe Vasset

    Prédatrice.jpgDeuxième volet du triptyque envisagé par Philippe Vasset, ce journal intime d’une prédatrice vient donc après le réussi journal intime d’un marchand de canons dont il suit le modèle. L’idée de ces ouvrages est de partir de faits ou personnages réels et d’une enquête de terrain pour construire une fiction qui dépasserait la vérité pour dénoncer les dérives du capitalisme rapace et décomplexé actuellement à l’œuvre dans notre contexte de globalisation.

    Après le marché des armes, Philippe Vasset reste audacieux en donnant pour intrigue principale à son livre, la trajectoire d’un fonds d’investissement sans scrupules qui a pour but d’exploiter économiquement les conséquences du réchauffement climatique et la fonte des glaces dans la région arctique. C’est l’occasion d’une peinture acide de ces milieux financiers sans vergogne et une critique acerbe de la course effrénée au profit, au-delà de toute autre considération, morale ou même de bon sens.

    Le livre de Philippe Vasset est convaincant dans sa description des mécanismes économiques des fonds d’investissement tout comme dans la mise en lumière des perspectives de profit existantes et des entreprises évoluant dans le contexte qu’il décrit. Philippe Vasset est documenté et sait parfaitement de quoi il parle jusque dans les détails, cela n’échappe pas au lecteur. Ce dernier ne peut qu’être intrigué en même temps qu’horrifié par le cynisme, l’avidité le goût du pouvoir et la bassesse qui constituent le marigot quotidien des personnages du livre.

    A ce titre la prédatrice éponyme du livre est symbolique de la nécessité de la fiction dans l’entreprise de Philippe Vasset. Personnage sans identité ni patronyme, simplement « Elle » ou « la reine des glaces », la prédatrice est l’incarnation fantasmée des conquérants voraces de la fortune et du pouvoir économique. Elle est une construction repoussante, figure de la dominatrice égocentrique, inhumaine, vouée à Mammon et au narcissisme nourri aux mamelles de la communication et de la mise en scène.

    Habile romancier, Philippe Vasset adopte le point de vue du factotum, de l’assistant à tout faire de ce personnage détestable pour en faire le portrait. Comment être aux premières loges tout en restant dans l’ombre ?  Un point de vue d’autant plus intéressant que cet indispensable aide à tout faire, à tout moment, est une figure de la transparence, de la servilité, dont le besoin d’exister, de paraître, de prendre la place est inversement proportionnel à celui de « la reine des glaces » avec qui il forme un contraste saisissant.

    Roman pas complètement maîtrisé, au formalisme parfois un peu lourd, hésitant entre le loufoque et le factuel, quelque fois un peu excessif et plutôt précipité dans son dénouement, le journal d’une prédatrice est néanmoins un livre troublant, captivant et intéressant. Cynique et doté d’un certain humour, il ose prendre à bras le corps des questions contemporaines et aigües que délaisse habituellement la fiction, osant nous parler de l’entreprise, de l’économie, de la mondialisation et des dérives du capitalisme financier.