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économie

  • Le monde est clos et le désir est infini – Daniel Cohen

    Monde clos.jpegTout est dans le titre, un peu malthusien. L’équation qui se pose à nous est la finitude d’un monde dont nous épuisons visiblement de plus en plus les ressources et notre mode de vie consumériste qui semble ne plus connaître de limite. Voilà le double bind qui doit interpeller un monde économique (et politique) en grande majorité tourné vers la croissance économique comme remède magique à tous nos problèmes. Il n’y a là rien de neuf. Voilà plusieurs années que la croissance économique telle que nous la concevons est questionnée par les tenants du mouvement écologique ou de la décroissance. La croissance peut-elle vraiment être une fin en soi ?

    Le livre de Daniel Cohen a pour lui quelques mérites. Il a une écriture fluide qui est associée à une volonté didactique qui servent une construction claire et bien illustrée. L’économiste s’appuie sur l’Histoire et un récit simple pour revenir sur la trajectoire du progrès technique, des révolutions industrielles et de la croissance économique. Là où il devient moins classique, c’est dans son approche de la révolution numérique en cours qui semble particulièrement avare en termes de croissance en comparaison avec les précédentes, plus centrée sur l’optimisation, l’accessibilité, la refonte de l’existant que l’avènement du nouveau. Et si cette révolution numérique était néanmoins l’opportunité d’un virage salutaire ?

    Daniel Cohen joue la carte d’un optimisme un peu béat mais entraînant. Pour faire face au double bind décrit plus haut, la révolution numérique pourrait amorcer et accompagner des changements de paradigme économique qui s’imposent : primauté de la valeur d’usage, plus penser le progrès en bien-être, refonder l’état-providence, revivifier la démocratie, transformer nos modes de vie… Il est dommage que l’économiste en revienne aux fameux pays nordiques, en l’occurrence le Danemark, pour illustrer la possibilité d’une autre société. C’est un exemple éculé et qui mériterait plus de nuances. La déception pointe également concernant la maigreur des solutions proposées par Daniel Cohen : quelques idées générales jetées rapidement ci et là qui peinent à paraître concrètes ou qui relèvent du vœu pieux...

    Un bon compendium sur l’impasse économique de la croissance économique actuelle qui se lit facilement.

    A recommander aux novices sur la question.

    Pour les autres, il faudrait pousser un peu plus…

  • Extra pure – Roberto Saviano

    cocaïne,drogue,économie,mafia,guerreComment définir Extra pure ? Peut-être comme un long rail de coke, dont on ne sort pas tout à fait indemne. Tenter de tout dire sur la cocaïne et son trafic, voilà le défi que s’est lancé l’écrivain italien. Sans fard. C’est ainsi qu’on se balade un peu partout sur le globe en suivant la trainée de poudre blanche qui infiltre l’économie mondiale et laisse derrière elle une litanie de corps et une interminable coulée de sang.

    L’entreprise de Roberto Saviano est infiniment courageuse tant l’empire de la coke apparaît tentaculaire et impitoyable. Il faut s’armer d’une incroyable patience pour démêler l’inextricable enchevêtrement de personnes, d’intérêts et de circuits qui permettent à la cocaïne de nourrir les corps en même temps que les mafias, les cartels et les économies dans le monde entier. La minutie, la méticulosité de l’écrivain italien sont, à ce titre, remarquables, et lui permettent d’abattre un travail titanesque qui met à nu un univers barbare et cruel.

    Dans sa volonté d’être exhaustif, Roberto Saviano remonte d’abord aux origines : les champs de coca et la culture de la fameuse feuille. Il déroule ensuite la transformation de la coca en coke(s), ses circuits de transport et de vente qui mènent au cerveau du consommateur. Au passage la chaîne d’intervenants, depuis le producteur aux dealers en passant par toute une série d’intermédiaires de très mauvaise fréquentation, est détaillée, et le système d’irrigation de l’économie mondiale, de blanchiment d’argent mis en lumière.

    Pour ceux qui l’ignorent, Roberto Saviano explique à quel point la cocaïne a envahi le quotidien de la planète. Sa consommation est en expansion, touchant des couches entières de la population occidentale en Europe et aux USA, partant à la conquête de nouveaux marchés. Sa production a fait de l’Amérique latine, un sanglant théâtre, déstabilisant, fragilisant les pouvoirs des états aux profits d’individus ou de cartels sans foi ni loi et au détriment des individus. Son influence néfaste s’étend aussi à l’Afrique où elle exploite les défaillances des gouvernements en place pour tracer des circuits visant à contourner la lutte anti-drogue. En attendant l’Asie…

    Un des mérites de Roberto Saviano est de montrer à quel point le succès de la coke épouse notre époque, celle de la performance et du dépassement, celle de la mondialisation de l’économie aussi. Sur ce dernier point, le livre est particulièrement révélateur s’agissant du pouvoir de la coke de créer des empires, de nourrir l’existence de mafias dont la célèbre Ndrangheta calabraise, d’irriguer des pans entiers de l’économie, obscurs ou pas. A ce titre, les passages consacrés à la manière dont l’argent de la coke a permis de surmonter la crise financière de 2008 sont édifiants.

    Extra pure est une machine rigoureuse et précise dont l’intérêt est indiscutable. Le livre souffre cependant d’un excès de détails qui l’alourdissent considérablement par moments. Dans sa volonté de tout dire sur les guerres de la coke, Roberto Saviano se lance parfois sur de nombreuses pages dans des biographies de barons ou des descriptions précises de leurs règnes sanglants qui peuvent épuiser le lecteur. Cette orgie de détails peut plus globalement obscurcir le schéma d’ensemble de la galaxie de la coke que dessine Roberto Saviano. Et c’est dommage.

    Enfin, élément non négligeable, Roberto Saviano a été sévèrement attaqué pour plusieurs plagiats concernant Extra Pure.

  • Misère de la prospérité – Pascal Bruckner

    misère.jpgQu’est ce que l’économisme ? : « La glorification, par tous les camps d’une discipline qui prétend régir la société entière, nous transformer en hamsters laborieux réduits au simple rôle de producteurs, consommateurs, actionnaires » dixit Pascal Bruckner. Mais comment en est-on arrivé là ? C’est ce que s’attache d’abord à expliquer misère de la prospérité.

    La première partie de cet essai, intitulée « L’ennemi utile », dresse un (trop ?) rapide constat des failles du capitalisme (creusement des inégalités, dysfonctionnements financiers, etc.) depuis la chute du mur de Berlin. Il s’agit de montrer que la disparition de l’ennemi communiste a privé le capitalisme d’un rival stimulant, qui a pourtant joué un rôle crucial dans ses mutations positives. Les familiers de l’œuvre de Pascal Bruckner reconnaîtront l’idée phare de la mélancolie démocratique que l’auteur a transposé dans le domaine de l’économie avec pertinence.

    La disparition de cet ennemi est d’abord un challenge pour les contempteurs du capitalisme qui se retrouvent dans un certain désarroi intellectuel. Quelle voie maintenant pour la contestation ? Et Pascal Bruckner de dénoncer les écueils de l’anti-américanisme primaire, du rêve de Grand soir ou encore de l’alter-mondialisme, la facilité, la paresse de la contestation stérile et de la figure narcissique du rebelle. Il explique comment les ennemis du capitalisme restent enchaînés à ce dernier dans une réflexion et une logique purement économiques et ne nous proposent donc pas vraiment de portes de sortie viables hors de l’économisme.

    Il ne se jette par pour autant dans les bras des zélotes de l’ordre nouveau régnant. Il démasque ainsi dans la deuxième partie, « le nouveau messianisme commercial », issu du champ de ruines de la disparition de l’ennemi utile. Non, le marché ne peut pas tout, n’est pas tout, n’a pas la solution à tout, « n’est pas profondément conforme à l’ordre naturel » (Jacques Garello). Il ne va pas apporter le bonheur et la démocratie à tous. Loin de là. Pis, faire du marché et de sa logique le deus ex machina de l’ensemble des activités humaines, c’est ouvrir sous nos pieds un abîme.

    Le marché n’a pour horizon que l’accumulation et l’abondance. C’est une immense machine de récupération qui « accompagne la définition de l’homme comme un être essentiellement désirant ». En cela, il s’allie à l’individualisme contemporain dont il accélère les tendances narcissiques, solipsistes, et les inévitables écueils. Le moi est pitoyable lorsqu’il se réduit au face à face avec soi-même, et le consumérisme ne peut servir que de moyen de consolation voué à l’échec

    En fait, ce que Pascal Bruckner dénonce, c’est la transformation du capitalisme et du marché en ce qu’il appelle la dernière utopie. Il en appelle à un désenchantement de l’économie comme il en a été d’autres activités humaines. Cela lui semble bien plus raisonnable que les illusions dont on nous rabâche les oreilles sur les certitudes économiques et les miracles à venir de la main invisible, du marché.

    Ce qu’il nous propose, c’est de délimiter le champ d’intervention de la logique économique dans nos existences (notamment par le politique), de ne pas la laisser s’infiltrer dans tous les interstices des institutions défaillantes pour être l’unique grille de lecture et ne faire de l’individu qu’un consommateur. La solution n’est pas nécessairement d’être contre le marché, mais peut-être à côté, afin de le remettre à sa juste place, de se ménager la possibilité d’être aussi par exemple un citoyen et surtout d’ouvrir un champ de possibles autres que l’univers étriqué du consumérisme qui nous est proposé.

    Un essai mesuré, loin des imprécations anticapitalistes donc, d’une certaine justesse et comme toujours avec Pascal Bruckner accessible, teinté d’humour. Les familiers de son œuvre ne seront pas surpris et inscriront facilement misère de la prospérité dans la filiation de la tentation de l’innocence ou encore la mélancolie démocratique.