16.09.2009
Pedro Paramo – Juan Rolfo
Lorsque la mère de Juan Preciado meurt, elle lui fait promettre de se rendre à Comala trouver son père qu’il ne connaît pas et qui les a abandonnés : Pedro Paramo. Dès les premières pages, on comprend que cette quête du père est complexe. En effet, Comala est un village désert, abandonné, dont tous les habitants semblent avoir péri ou disparu. L’unique alternative pour trouver Pedro Paramo est d’écouter les voix qui hantent le village. Elles racontent par fragments l’histoire du village et permettent à Juan Preciado de connaître la vérité sur son père et sur le village de Comala.
La véritable valeur de Pedro Paramo tient au procédé narratif du livre. Les voix des habitants décédés du village s’enchaînent, se mêlent s’alternent sans véritable ordre, ni réelle logique. Ce sont des fantômes qui habitent les lieux et qui prennent inopinément la parole pour conter des histoires à Juan Preciado. Ils envahissent son sommeil, ses rêves, son esprit, exhalent des murs, des pièces des maisons pour livrer un puzzle qui lentement se reconstitue. Avouons-le clairement, c’est assez déroutant comme procédé de narration, c’est parfois embrouillé, et le livre peut perdre en impact, mais c’est aussi original et empreint d’une atmosphère spéciale. En effet, Pedro Paramo est un livre dont l’ambiance a quelque chose du rêve éveillé, et du fantastique, mêlant présent et passé dans une brume difficile à définir. L’écriture aérienne de Juan Rolfo y contribue grandement et empêche le lecteur de totalement décrocher de l’enchevêtrement de toutes ces histoires.
Ces dernières montrent que le père de Juan Preciado, Pedro Paramo est tout simplement une espèce de tyran local qui a fait main basse sur le village de Comala et imposé avec l’aide de sa descendance, violence, viol et truandise. Un homme qui ne semble avoir du cœur que lorsqu’il s’agit de Susanna, l’amour de sa vie, partie. En fait rien de forcément transcendant. Souvent on a l’impression d’être dans l’anecdote, certes intéressante, même si des épisodes de la vie de Comala surnagent et marquent, comme l’arrivée d’une guérilla en route pour la conquête du pouvoir central par exemple. Les méfaits de Pedro Paramo défilent donc jusqu’à sa fin tragique.
Pedro Paramo n’est pas le chef d’œuvre attendu, mais c’est néanmoins un portrait original, un livre doté d’une identité propre et intéressant pour la technique narrative et le style de Juan Rolfo.
13:57 Publié dans Littérature Mexicaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : père, tyran, écriture
29.06.2009
Le livre de sable - Jorge Luis Borges
Publié en 1975, le livre de sable est un recueil de 13 nouvelles qui fait la part belle au fantastique et à l’onirique. C’est un livre qui n’est pas facile à appréhender et à côté duquel on peut passer sans faire attention. Ce parce qu’il est délibérément éloigné du conventionnel. Aux amateurs de passion, d’émotion et de lyrisme, il faut s’apprêter à affronter une narration sobre, sans fioritures, un style dépourvu de circonvolutions et une langue qui ne brille pas par son exubérance et sa complexité. Pour ceux qui sont effrayés par l’érudition, il faut reconnaître que le livre est truffé de références littéraires directes et indirectes qui aident à saisir l’intérêt des nouvelles et enrichissent leur contenu. Jorge Luis Borges, pédant ? A coup sûr, contrairement à ses propos affichés sur la quatrième de couverture. A vrai dire, il faut également s’affranchir du réalisme et de la linéarité et l’existence d’une intrigue pour commencer à apprécier ce recueil, pour pénétrer une atmosphère de folie et de rêve qui permettent de donner une densité profonde aux thèmes présents dans chaque nouvelle.
Si le livre de sable n’est pour moi pas un livre référence, pas une œuvre qui m’a vraiment touché, ou profondément marqué, Jorge Luis Borges apparaît comme un maître après lecture de ces nouvelles – il est indéniablement un fin connaisseur en termes de littérature et un excellent imitateur -, je dois reconnaître avoir été stimulé et parfois intrigué par les nouvelles dont je donne un avis détaillé ci-dessous. C’est parfois d’un vide abyssal, parfois d’une créativité remarquable. A chacun de se faire un avis…tranché ?
1/ L’autre qui met en scène la rencontre fantastique du vieux Jorge Luis Borges avec son jeune moi sur un banc qui semble courber l’espace-temps peut se résumer à cette citation tellement banale et tellement profonde qui en est tirée : L’homme d’hier n’est pas l’homme d’aujourd’hui. Sur le thème de l’incommunicabilité, mais aussi du double, du caractère fluctuant du moi, cette nouvelle a quelque chose de dense et de mélancolique en montrant une rencontre de fantastique qui relève plus du regard en arrière. C’est une nouvelle intéressante et touchante.
2/Ulrica ou l’amour fugace d’une norvégienne qui disparaît comme dans un rêve, est une nouvelle qui semble un peu vide, sans émotion, sans profondeur autre que cette atmosphère onirique qui est comme une coquille vide au vu de cette histoire sans intérêt. Au dire de l’auteur la parenté formelle avec l’autre est à remarquer…Bof.
3/ Le congrès se veut une fable ambitieuse sur une entreprise si vaste qu’elle se confond avec le monde selon les dires de l’auteur. En fait ce qui transparaît vraiment, c’est la vacuité de l’entreprise dont il s’agit et son caractère un peu comique en raison du décalage avec l’atmosphère du récit.
4/ There are more things est un conte à la façon de H.P. Lovecraft et en ce sens une réussite. L’atmosphère, la manière dont le fantastique est amené et l’imaginaire qui lentement est porté jusqu’à un pinacle dont on ne saura rien. Bon exercice littéraire et bijou de fantastique.
5/ La secte des Trente ou quand Jorge Luis Borges s’essaie à inventer une hérésie…Très moyen et finalement pas si original que ça. L’auteur s’amuse le lecteur s’ennuie. Ca a le mérite d’être bref.
6/ La nuit des dons est restée non décryptée pour moi, même si un peu de la violence, de l’exaltation, de l’innocence qu’affirme vouloir faire passer l’auteur se ressent à la lecture.
7-8/ Le miroir et le masque ainsi qu’UNDR sont deux nouvelles qui se ressemblent et qui tournent autour du même thème : la recherche d’une sorte de mot ultime censé tout contenir et tout exprimer. Ces nouvelles ne sont pas tant réussies qu’intéressantes pour les idées qu’elles explorent brièvement sur le langage.
9/Utopie d’un homme fatigué est une nouvelle que je n’ai pas aimée. C’est simple l’utopie qui y est décrite me semble vide et sans intérêt, n’évitant pas quelques écueils. Quand au vieil homme, le moins qu’on puisse dire est qu’il est fatigué pour imaginer quelque chose d’aussi fade.
10/ Le stratagème est une nouvelle assez convenue qui part d’une observation un peu simpliste sur l’Amérique et le peuple américain pour mettre en œuvre une histoire d’ambition et de piège qui n’est pas si surprenante.
11/Avelino Arredondo part d’une histoire réelle, l’assassinat d’un président Uruguayen par un révolutionnaire. C’est une nouvelle assez classique qui dénote des autres mais qui est plutôt réussie et qui montre un exemple de détermination absolue, d’ascèse et de destin.
12/ Le disque est une nouvelle réussie, très brève sur le désir, l’envie et aussi l’avidité concentrés sur un objet. La nouvelle ressemble à un conte moral.
13/ Le livre de sable qui donne son titre au livre contient une idée brillante, celle d’un livre mystique aux propriétés uniques. Il y a de la folie et de la tension dans cette nouvelle intrigante et effrayante à la fois.
En résumé, environ la moitié des nouvelles m’ont réellement intéressé ou plu. Peut-être que j’attends un peu plus de Jorge Luis Borges.
21:15 Publié dans Littérature Argentine, Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, littérature, double, utopie
23.06.2009
Une rencontre - Milan Kundera
Dans la lignée, de l’art du roman, des testaments trahis et du rideau, Milan Kundera publie une rencontre, un recueil de textes portant sur des œuvres artistiques (littérature, peinture et musique) qui le touchent particulièrement et qu’il considère comme majeures. Les habitués des essais de l’auteur tchèque se retrouveront en terrain connu. Milan Kundera fait l’éloge d’œuvres dont il saisit et explicite la singularité et l’essence, la place dans l’histoire de l’art. Ces œuvres servent d’appui à une réflexion générale sur l’art, le roman, sur la modernité et l’humain. Ces essais offrent un éclairage sur la propre œuvre de Milan Kundera dont les thèmes chers et la vision artistique transparaissent dans ses éclairages. Milan Kundera a une analyse toujours originale, une réflexion d’une acuité toujours surprenante qui donne l’envie d’aller à la rencontre de ces œuvres qu'il plébiscite. Un artiste qui arrive à donner envie d’autres artistes.
Dans la rencontre, il parle donc de littérature, forcément. Il encense ainsi une œuvre dont il souligne l’originalité de la forme et la puissance du style : la peau (et Kaputt) de Malaparte. Admirateur transi de ces deux romans, je ne peux que renvoyer à l’analyse lumineuse faite par Milan Kundera. Il sort du purgatoire, une œuvre que j’apprécie particulièrement, les dieux ont soif d’Anatole France et mène dans le même temps une brillante réflexion sur les listes noires en art. Dans d’autres chapitres courts, il parle également de romans de Philip Roth, de Dostoiveski ou encore de Juan Goytisolo, de Céline, de Gabriel Garcia Marquez, etc. Peu importe qu’on ait lu ces œuvres ou pas, l’envie de les (r)ouvrir est là quand Milan Kundera y souligne la débâcle des souvenirs, la comique absence de comique ou encore l’amour dans l’histoire qui s’accélère etc. En quelques mots justes, l'essence de ces ouvrages est révélée.
Dans la rencontre, il est aussi question d’héritage artistique au delà du roman, de Rabelais à Xenakis, en passant par Beethoven, mais aussi d’exil (thème essentiel s’il en est pour l’auteur) à travers Milosz, Skvorecky et d’autres. Milan Kundera a ses petites habitudes, alors personne ne sera surpris de lire un énième (et fatigant à la longue) panégyrique du musicien Janacek...Ce qui sera peut-être le cas s’agissant du chapitre réservé à la littérature dite des îles avec une lecture intéressante de Chamoiseau ou de Césaire, des connections avec les surréalistes. Il parle aussi de peinture en offrant un décryptage de Francis Bacon et une rencontre avec Ernest Breleur.
Une rencontre est un essai brillant, pas très surprenant pour ceux qui sont familiers de l'auteur tchèque, mais plaisant et qui montre comment Milan Kundera sait donner à comprendre une œuvre, à la désirer. C’est une fenêtre intéressante, sur sa propre œuvre et sa conception du roman, sa perception de la modernité, qui ravira le lecteur averti et ceux qui pensent comme moi que Milan Kundera est un géant de la littérature qui sait en plus passer d’autres oeuvres.
12:42 Publié dans Essais, Littérature Tchèque | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture
U.S.A - Dos Passos
Mon enthousiasme est sans bornes lorsque je par le de U.S.A. Mes mots peuvent être hésitants alors que je veux transmettre ma passion concernant cette trilogie (42eme parallele; 1919 ou l'an premier du siecle; la grosse galette). U.S.A est un des livres que j'admire le plus, un cataclysme dans ma vie de lecteur. Une oeuvre d'une telle ambition doit retrouver la place qui est la sienne dans la Weltlitteratur. A l'heure où beaucoup d'auteurs se plaisent à s'affirmer comme écrivains sans prétention - traduisez sans ambitions littéraires, mais financières ou autres oui -, U.S.A mérite un panégyrique. John Dos Passos, dans une folie laborieuse et avec inspiration, a décidé de capturer - rien de moins que cela - les trente premières annees du vingtième siecle aux Etats-Unis. Folie réservée aux plus grands, Balzac, Zola ne la renieraient pas. Avaler, emprisonner et restituer trente ans de réalité dans une volumineuse trilogie!!!? Le pire est qu'il y arrive...
Avant de poursuivre, je veux m'étendre sur la méthode qui a autorisé ce tour de force. John Dos Passos réussit son pari en créant un projet narratif original et une technique littéraire inédite. U.S.A appréhende le pays éponyme selon trois focales différentes dans leurs visées et dans leur fonctionnement. La première est une tentative osée de capter la grande histoire et d'en faire le bruit de fond, l'arrière-plan du livre. John Dos Passos y arrive par un collage atypique de titres, d'articles de journaux, de chansons populaires, de messages publicitaires. La seconde focale plus classique est une narration romanesque qui utilise un angle normal en sautant d'un personnage à l'autre pour offrir un grand courant de consciences. C'est le coeur du roman. Enfin, la troisieme focale est un point de vue intime, plus étroit, plus autobiographique, sur la vie de l'auteur durant la période historique où est située le roman. Cette technique, déroutante au premier abord, est agrémentée de portraits de personnages célèbres de l'époque. Vu ainsi, on pourrait être rebuté, penser à une mécanique pénible, sauf qu'il y a un miracle de l'écriture, de la technique qui fonctionnent jusqu'à ce que le chef d'oeuvre démontre son formidable potentiel.
On suit plus d'une dizaine de personnages qui représentent chacun - dans leur personnalité et leur évolution - une facette de la réalité de l'Amérique qui est décrite: du marin vagabond, au boursicoteur flambeur en s'attardant sur un soldat, un syndicaliste, un publicitaire ou encore un artiste. On les prend, on les abandonne en route, pour les retrouver plus tard, les voyant se rencontrer, s'influencer, se défier, se faner, s'élever, déchoir, s'aimer, former un tableau vivant et mouvant, pertinent de la société américaine de cette époque - et plus généralement des moeurs humaines. Ce tableau et ses personnages, ô miracle de la technique littéraire, se fondent dans une histoire commune qui elle-même s'engonce dans l'histoire avec la majuscule dont ils rendent un aspect particulier en retour d'une épaisseur rare. Déja impressionné, le lecteur découvre aussi que les personnages du roman, leurs idées et leurs trajectoires peuvent être mis en relation avec les portraits des personnalités célebres de cette époque qui émaillent le livre.
La mécanique est implacable, le génie pas loin. Je ne ressens même pas la nécessité de dire qu'il y a à l'interieur de cette création, l'amour, l'amitié, la haine, la rivalité, la grandeur, la décadence, la bassesse, la réussite, la misère, l'ambition et tous ces grands mots présents en minuscules dans nos existences et qui nous font palpiter. A la fin de ces louanges que j'assume pleinement, je ne peux que me demander comment a t-on pu laisser tomber un silence relatif (en France) sur une oeuvre d'une telle ampleur, d'une telle créativité et inventivité ? Chaque fois que je parle de U.S.A, je pousse un cri qui est une invitation à gravir cette montagne, une fois au sommet, le paysage, les idées et les sentiments n'ont pas d'egaux.
Magistral.
12:39 Publié dans Littérature Américaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : americana, écriture, histoire
Un guide aveugle et fou - Ahmed Dich
C’est l’histoire d’un jeune maghrébin qui décide de devenir écrivain envers et contre tout. Je vous laisse imaginer la montagne de difficultés que cela peut représenter. Seulement, obsédé par son désir de réussir son rêve, Ahmed Dich ne lâche rien et accepte d'aller de galère en galère. Il raconte la misère du quotidien de l'apprenti écrivain qu'il est, les petits boulots pour vivre, les anecdotes - celle avec Lucchini vaut son pesant de cacahuètes - pour percer dans un milieu difficile et hostile.
Le guide aveugle et fou du titre, c'est l'écriture, qui conduit l'existence d'Ahmed Dich. Ce livre est un témoignage brut qui possède une force d'attraction étonnante. Il y a une telle fraîcheur de ton, une telle naïveté ou innocence - comme vous voulez - dans la foi en l'écriture et en l'amour que c'en est vraiment touchant. AHmed Dich apparaît dans son récit comme un personnage entier, habité par sa vocation et entraîné dans une série d'aventures qui font d'un guide aveugle et fou, aussi un roman d'apprentissage.
Un apprentissage douloureux qui connaît son paroxysme au moment où la passion amoureuse d'Ahmed Dich pour Jenny, celle qu'il considère comme la femme de sa vie, se heurte d'une certaine façon à sa vocation. Tout lâcher, tout abandonner, tout subir pour ce guide aveugle et fou qu’est la littérature ? Jusqu'à sacrifier Jenny, l'amour, la vie normale ? Un guide aveugle et fou est plus qu'un banal récit de galères et d’ambition. Un livre simple, sincère et brut, vibrant de passion pour l'écriture.
12:11 Publié dans Littérature Française | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, passion, apprentissage
Tante Julia et le scribouillard - Mario Vargas Llosa
Tante julia est une jeune divorcée, la mi-trentaine, qui revient au pérou pour se trouver un mari après des années en Bolivie. Peut-elle imaginer que ce sera le jeune Varguitas, son neveu par alliance de 18 ans, qui ne gagne même pas encore sa vie et rêve de devenir écrivain ? Rien, rien ne résiste à cet amour fou qui nait progressivement puis explose en faisant fi des conventions, des différences d'âge, de personnalités, de centres d'interêt, des difficultés financières et des pressions sociales et familiales. Ce n'est pas seulement beau et pur comme un roman à l'eau de rose, c'est fort, intelligent et subtil comme un petit chef d'oeuvre.
Mario Vargas Llosa se joue des clichés avec cette histoire d'amour impossible qui croît dans le secret, puis contre les difficultés, les oppositions, avant de fleurir dans une escapade folle de rebondissements, des péripéties qui la consacrent et clament une victoire du romanesque, de l'épique sur l'attendu, le préjugé, la fade normalité. Autour de ces deux tourtereaux gravitent des personnages consistants qui les aident à faire survivre leur amour mais qui donnent aussi une couleur très locale au roman.
Le roman se contenterait de tout ça qu'il serait bon, mais il est excellent parce que Mario Vargas Llosa fait de Varguitas, un ambitieux de l'écriture. Il peut ainsi aborder les thèmes chers à tout écrivain: la vocation, la peur de l'echec, la vie d'artiste et ses mille misères financières et la reconnaissance arttistique. Surtout, il arrive à mettre en contact Varguitas et son ambition de l'écriture avec un personnage unique: Pedro Camacho, auteur de génie de feuilletons radios qui enchantaient l'amerique latine de cette époque. Pedro Camacho est en quelque sorte une caricature de l'ambition littéraire totale, absolue, de la postérité, de la pérennité de l'oeuvre et du succès. Il permet de poser certaines questions sur l'art et l'écriture et de jouer d'une certaine opposition avec Varguitas.
Mario Vargas Llosa devient tout simplement brillant lorsque tout au long du roman, il décide d'intercaler des chapitres qui sont des exemples de ces feuilletons radios typiques d'amerique du sud et qui sont écrits par Pedro Camacho. Mario Vargas Llosa les parodie un peu tout en soulignant l'importance du phénomène. La fin de l'auteur Pedro Camacho et la lente désagrégation de ses feuilletons au fur et à mesure des chapitres est un pic d'inventivité et une métaphore sur la mort, la valeur d'une oeuvre, la vie d'un artiste, l'obsession d'un certain absolu. Que dire de plus de cette oeuvre qui très vite nous emporte sur ses longues phrases souples ? Que c'est un miracle de narration dans lequel la langue riche et habile ondule, oscille entre la suggestion, la légèreté et l'exagération, l'emphase pour notre plus grand plaisir.
Brillant.
11:47 Publié dans Littérature Péruvienne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : amour, passion, écriture
17.06.2009
Lila, Lila - Martin Suter
Que peut-il arriver d'extraordinaire à David Kern, serveur de 23 ans qui travaille dans un bar branché ? Acheter un vieux meuble chez un brocanteur et tomber amoureux de Marie, une cliente qui lui semble inaccessible. En effet, dans l'un des tiroirs du meuble, se trouve un manuscrit écrit par un homme qui a décidé de se suicider. David y voit seulement l'occasion de briller devant Marie et se fait passer pour l'auteur. Mais voilà que la machine s'emballe. Le livre est un chef d'oeuvre et rapidement il se retrouve comblé au-delà de toutes ses attentes. Le succès littéraire et Marie sont à lui.
Martin Suter aborde un de ses thèmes favoris, l'identité, à partir de cette imposture. Qui sommes nous vraiment, jusqu'à quel point nos actes se confondent avec, définisssent ou trahissent ce que nous sommes, pouvons nous être totalement autres, qui voulons nous être ou paraître ? Quels sont les motifs profonds de mes actes ? Le mensonge initial de David Kern ouvre un abîme sous ses pieds et fatalement, il se trouve confronté à toutes ces questions. Il est bien facile d'épouser le mensonge et de finir par le prendre pour la réalité mais le voile peut se déchirer à tout moment.
Comment David Kern va t-il s'en sortir pour préserver ce qu'il a si miraculeusement acquis ? Là est le suspens sans cesse ménagé et renouvellé par Martin Suter qui possède un réel savoir faire en la matière. Il arrive à déguiser ses romans sous les oripeaux du polar. Il place des coups surprenants, déjouant les attentes du lecteur, aggripant ce dernier dans une certaine tension psychologique. Voici ainsi apparaître un clochard alcoolique qui prend assez aisément le contrôle de David Kern. Qui est-il, que veut-il, vers quoi pousse t-il le jeune homme, quelle place pour lui dans l'univers du jeune auteur ?
Car David Kern est piégé par le succès littéraire qui n'était pas forcément prévu dans son programme. Il est maintenant embarqué dans le milieu littéraire dont Martin Suter livre une description pas forcément très reluisante. Ses charges à peine voilées contre la société Suisse font place à un regard critique sur la cuisine des livres, les mécanismes, les luttes qui régissent un milieu atypique. C'est piquant et moqueur envers les éditeurs, les auteurs, les libraires et même le public.
Lila, Lila est un livre qui dépasse la simple critique du monde littéraire et les thèmes classiques autour de l'identité de Martin Suter. Si c'est le meilleur roman de Martin Suter, c'est parce qu'il arrive en plus à écrire une histoire d'amour forte en évitant l'affligeante banalité, l'eau de rose et les clichés. Il faut garder à l'esprit durant toute la lecture que David Kern fait tout ça pour Marie. Et se rendre compte du mélange explosif fait par l'auteur entre amour et imposture. De qui l'on tombe vraiment amoureux ? Qu'est ce qu'on aime chez l'autre ? Quel autre dans la mesure où le jeu de séduction implique un jeu subtil et dangereux de masques ?
Il y a quelque chose de profond et de juste, de douloureusement lucide aussi dans les pages sur les interrogations de David Kern au sujet de ce qu'il vit avec Marie. L'aime-t-elle vraiment pour ce qu'il est ou pour tout ce qui lui est tombé dessus avec ce manuscrit ? Très bon livre.
16:27 Publié dans Littérature Suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, amour, imposture
Les testaments trahis - Milan Kundera
Milan Kundera écrit ses essais comme ses romans, même technique, même saveur pour le lecteur. A chaque fois, c'est tout un art du roman, une vision de la littérature qui est exposée. Et c'est peu de dire qu'elle est exigeante. Milan Kundera trace avec une certaine raideur, un ton péremptoire qui peuvent en agacer quelques-uns, le canevas du roman dans ce qu'il a de spécifique, d'unique, depuis Rabelais. C'est cette aptitude au comique, à la liberté pour déchirer le voile du réel et explorer toutes ses possibilités. Ce cheminement en compagnie de l'auteur tchèque nous mènent vers des combats dont il est coutmier.
Il faut lire Milan Kundera sur la traduction littéraire pour peut-être saisir la profondeur de l'enjeu. Il faut le lire sur l'interprétation kitchissime qui est faite de certaines oeuvres, notamment celle de Kafka, et découvrir par là-même ses lectures enrichissantes de ces oeuvres. Dans chaque livre quelle que soit sa nature, Milan Kundera entre en empoignade violente avec la modernité, comme un aigri pourront dire quelques récalcitrants, comme un penseur à l'esprit perspicace et acéré oserai-je. Il suffit de se reporter aux passages sur la vie privée entre autres. Dans les testaments trahis, Milan Kundera s'attarde plus que de coutume sur la liberté de tout auteur par rapport à son existence et son oeuvre qu'il offre en patûre à la postérité, au public, aux critiques, au monde. C'est cette thématique qui est au centre de l'ouvrage et qui sert de fil conducteur à l'ensemble des neufs chapitres.
Dans les testaments trahis Milan Kundera fait une large place à la musique, art dans lequel il n'est pas profane. Aussi faut-il entendre toutes ces problématiques dans un sens très large. Difficile de résumer la richesse de ces essais. On ne peut que signaler une fois de plus à quel point lire Milan Kundera est un challenge excitant pour les passionés de littérature et de musique. Et ceci même s'il peut être irritant dans ses assertions à la hache, même si on peut refuter son approche de l'oeuvre de George Orwell, du rock etc.
Stimulant.
11:44 Publié dans Essais, Littérature Tchèque | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture
15.06.2009
Le rideau - Milan Kundera
Milan Kundera propose un véritable cours de littérature en sept parties. Avis aux amateurs, laissez-vous entraîner dans une leçon peu académique et peu orthodoxe. Le maître-mot ici est la passion de l’art du roman. Milan Kundera s’adresse à tous ceux qui ont la chose littéraire dans les viscères, ceux pour qui elle n’est pas un simple divertissement ou un passe-temps. Il les invite dans un cheminement personnel par lequel il leur fait découvrir sa lecture, des chefs d'oeuvre et de la nature de cet art particulier qu’est le roman.
Il essaie de définir ce qu’est le roman, pourquoi il est si spécifique, dans la littérature d’abord et par rapport aux autres arts. Il veut comprendre le roman et l’introduit dans une perspective historique d’abord puis géographique ensuite. L’idée est de saisir les évolutions de cet art dont les buts peuvent se résumer au fait de chercher à aller dans l’âme des choses. Mais qui sont donc ces gens qui cherchent le sens dans la chose écrite? Comment conçoivent-ils leur quête, leur travail, leur recherche? Il s’agit d’explorer toutes les problématiques, tous les enjeux face auxquels se trouvent l’art du roman et ceux qui le produisent. Quelles sont les menaces qui pèsent sur lui, ses faiblesses inhérentes, mais aussi ses potentienlaités infinies ?
C’est une réflexion intelligente, érudite et pertinente qui ne néglige pas le plaisir de lecture, ni les références. C’est un appel à la découverte, à la connaissance et l’amour de cet art singulier qui se pare des oripeaux de la docte leçon. C’est aussi une façon de comprendre l’œuvre de cet auteur majeur qu’est Milan Kundera, de découvrir ses influences, de percevoir sa lecture de l’histoire des arts, du sien et du monde moderne. La réflexion n’est jamais faible comme toujours et l’exigeance d’airain. On n’est pas obligé d’être en totale adhésion, seulement de reconnaître une réflexion vigoureuse et vivifiante qui ne saurait laisser indifférent le lecteur. Quand l’analyse et la compréhension de la littérature (du roman plus particulièrement) atteint le niveau de la littérature, force est de reconnaître le coup de maître.
14:54 Publié dans Essais, Littérature Tchèque | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, littérature
12.06.2009
Le gène du doute - Nicos Panayatopoulos
Dans un futur proche, le test zimmermann permet de déceler le gène de l'artiste et met ainsi fin à des siècles de doute. Finies, les hésitations! Grâce aux tests, les auteurs en puissance échappent aux démons intérieurs et aux éternels questionnements. Ils ont la confirmation scientifique de leur vocation et de leur talent. Ceci constitue une révolution qui ne fait pas que bouleverser les donnes économiques et sociales du milieu éditorial, littéraire, mais celles de l'art en général, de la condition d'artiste, de l'audience etc.
A partir de cette géniale hypothèse de science-fiction, l'auteur grec déroule sous nos yeux un univers artistique effrayant, régi par la certitude. Les conséquences multiples et inattendues de cette nouvelle donne sont explorées à fond et utilisées comme ressorts efficaces pour dessiner une intrigue passionnante, intelligente et surtout un futur cauchemardesque pour ceux qui ont un rêve d'artiste. La réussite du livre est de mettre au coeur de son hypothèse un sujet ambitieux : le doute et l'artiste. Quand devient-on artiste? Comment? Quelle signification au succès ? à l'ignorance du public, au silence critique ? Comment déterminer la valeur réelle d'une oeuvre devant les innombrables subjectivités ? Et l'immortalité dans tout ça ? Pour qui écrit- on ? Pourquoi? Comment faire face à la remise en question de soi-même, du monde qu'impose l'art ? Comment gérer le doute placé au coeur même de la création ?
Le livre s'intéresse à toutes ces questions en militant pour un doute salvateur. Son héros, James Wright, l'artiste moribond dont la confession constitue l'essentiel du livre, est un homme qui refuse de se soumettre au test zimmermann. Il entre en résistance devant ce nouveau despotisme et est confronté aux pires démons de la création ainsi qu'aux pires dérives du système né du test Zimmermann. Avec ce personnage, l'auteur dénonce donc les dérives de la littérature, du milieu littéraire, avec perspicacité. Tout ça est d'une lucidité attachante. Voici l'artiste cherchant à se comprendre, à se réaliser face à ce monstre redoutable, son meilleur allié et ennemi: le doute. Très bon.
12:05 Publié dans Littérature Grecque, Science-Fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, littérature, succès

