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émigration

  • Austerlitz – W.G. Sebald

    Austerlitz.jpgAprès le formidable et original Les émigrants, je m’étais promis de poursuivre mon exploration de l’œuvre de W.G. Sebald. Voici chose faite avec la lecture d’Austerlitz. Ce dernier est à bien des égards proche des Emigrants et on peut même considérer d’une certaine façon que les deux œuvres s’inscrivent dans une forme de continuité.

    En effet dans Austerlitz, l’auteur allemand s’attarde sur le destin d’un homme qui a émigré comme les quatre protagonistes des Emigrants. A l’instar de ces derniers, Jacques Austerlitz est un juif qui a été victime de l’Allemagne nazie qui est à l’origine de son émigration forcée en Angleterre dès son plus jeune âge. Austerlitz est d’ailleurs une quête des origines puisque le héros éponyme part à la recherche de son passé et remonte le fil de ses souvenirs, bénéficiant de hasards, de circonstances favorables qui lui permettent de découvrir le tragique d’une histoire personnelle liée aux heures sombres de la seconde guerre mondiale et des exactions nazies. C’est ainsi que W.G. Sebald arrive donc à traiter de son thème favori comme dans les Emigrants en abordant donc la shoah à travers les origines de son personnage principal.

    Il serait néanmoins mensonger d’affirmer que cette quête et ce thème pourtant centraux occupent directement le cœur du récit. Toujours sur le modèle des Emigrants, W.G. Sebald met d’abord en scène la rencontre initiale du narrateur avec le personnage d’Austerlitz puis déroule très lentement les rencontres successives et fortuites, les longues conversations, le cheminement des deux hommes qui n’aboutit réellement à l’horreur nazie qu’au bout de trente ans et bien longtemps après le début du livre. Il y a comme un long processus de maturation qui est nécessaire avant d’éclipser le narrateur et pour donner chair au personnage d’Austerlitz.

    Le lecteur doit donc accepter de composer avec les échanges et digressions des deux hommes, notamment sur l’architecture, avant d’accéder enfin à la vérité. Celle sur l’enfance d’Austerlitz marquée par un phénomène d’acculturation et d’oubli lorsqu’il arrive en Angleterre, celle sur ses origines d’enfant juif exilé pour échapper à la déportation, celle sur les destins tragiques de ses parents et des juifs durant cette ère. W.G. Sebald s’attarde sur le portrait d’un homme plutôt effacé, victime d’une dépression qui n’est jamais directement expliquée par le flou sur ses origines. Un homme finalement plutôt chanceux de découvrir des origines après lesquelles il n’a d’abord pas couru -  sans que l’on sache dans quelle mesure cela est lié à la prescience de ce qu’il allait découvrir - avant qu’elles ne deviennent une obsession.

    Pour aller plus loin, disons-le sans ambages, Austerlitz n’est pas vraiment un livre facile. W.G. Sebald s’affranchit clairement des normes usuelles du roman et dessine un projet littéraire unique et spécifique qui nécessite une adaptation du lecteur. Déjà dans la forme, le récit est un bloc monolithique qui ne laisse pas le lecteur échapper à sa densité : pas de chapitres, ni de paragraphes, seulement un écoulement compact du texte. Dans la narration ensuite, c’est une structure relativement complexe avec, une conduite plutôt lâche du fil directeur, de nombreuses digressions donc, des descriptions extrêmement méticuleuses, un enchaînement des monologues et une chronologie saccadée alternant de manière parfois difficile à appréhender les allers-retours dans le passé ou n’hésitant pas à recourir à des ellipses.

    Pourtant, une fois dompté le texte, on ne peut qu’en apprécier l’originalité, comme les émigrants. Ceci n’est pas un simple récit. W.G. Sebald procède à un mélange des genres qui fait qu’on peut parfois avoir l’impression de ne pas lire un roman mais plutôt une enquête journalistique ou alors un journal intime ou encore un essai et j’en passe. La présence de photos  ou autres documents visuels qui ne sont néanmoins pas légendés y contribue. Ces derniers semblent illustrer le texte tout en gardant une certaine distance avec lui, générant un léger flou, quelque chose d’énigmatique et de perdu. Austerlitz est donc un objet littéraire non identifié dont l’intention est clairement de renforcer un aspect de réalité pour faire « exister » Jacques Austerlitz. Au fur et à mesure que l’on avance dans le roman, on est convaincu de la rencontre du narrateur avec ce personnage et son récit prend naturellement la couleur du témoignage et à force de souvenirs, d’histoires, de rêves et de conversations, acquiert une grande présence à même de frapper les esprits sur le thème du nazisme et du sort des juifs.

    W.G. Sebald arrive à séduire également le lecteur patient par une écriture protéiforme. Cette dernière sait se faire technique et précise pour porter les descriptions, théorique et philosophique lorsqu’elle aborde de grandes questions métaphysiques et surtout mélancolique et nostalgique lorsqu’elle touche au cœur du roman et d’Austerlitz, ces origines marquées par le nazisme. C’est dans ces passages qu’elle a le plus d’impact sur le lecteur car elle se montre à même de porter le chagrin et la honte, les doutes et les inquiétudes. C’est par le biais de cette écriture par moments aérienne, sur un air de conversation privée, que W.G. Sebald arrive d’abord à accrocher le lecteur, à installer une atmosphère propice à son récit, à l’amener progressivement à embrasser son projet littéraire.

    Une œuvre singulière, qui peut en rebuter certains mais qui demande du temps pour révéler son caractère.

    Fort, spécial, original. A lire.

  • Avant la chute – Fabrice Humbert

    téléchargement.jpgLa Colombie, une famille d’agriculteurs est obligée de quitter la jungle pour prendre la route. Ils cultivaient des feuilles de coca que leur achetaient des guérilleros qui ont reculé devant l’armée nationale. Débute un long et sinueux trajet marqué du sceau de la tragédie qui voit la famille Mastillo se décomposer progressivement et les deux filles Norma et Sonia prendre la route de l’émigration pour les Etats-Unis en passant par le Mexique. Le Mexique, où le sénateur Fernando Urribal, puissant seigneur de l’état de Chihuahua, qui inclut la tristement célèbre cité de Ciudad de Juarez, voit son pouvoir s’ébranler. Son passé, loin d’être immaculé, et les aspects sombres de son ascension politique ressortent à la faveur d’une commission de lutte contre la drogue et le pouvoir des narcotrafiquants à l’heure même où ces derniers lui envoient des signaux négatifs. Comment contrôler ces seigneurs de guerre dont l’influence, à travers les réseaux de distribution, s’étend jusqu’en France ? La France où la famille du brillant petit collégien Nadir voit fondre sur elle une grande menace qui s’inscrit dans le décor socioéconomique tendu d’une banlieue parisienne.

    3 pays donc, la Colombie, le Mexique, la France et 3 destinées familiales qui finissent par se toucher, se fondre. Une symphonie bâtie autour du thème central de la drogue qui charrie avec lui ceux de la corruption, de la criminalité, de l’action anti narcotique, de la faillite étatique, de l’immigration, des réseaux clandestins de toutes sortes etc. Au final, c’est aussi et surtout de la mondialisation dont parle Fabrice Humbert, en montrant comment le trafic de drogue impacte aussi bien la vie de pauvres agriculteurs colombiens que celle des habitants des villes mexicaines ou des banlieues françaises. Impossible de faire l’économie d’une réflexion supranationale sur le sujet de la drogue comme sur d’autres finalement dans un monde interconnecté avec de tels flux de marchandises et de personnes. C’est un des mérites de Fabrice Humbert déjà signalé au sujet de son précédent roman la fortune de Sila : la volonté de s’emparer de la mondialisation, de l’illustrer et de montrer ses conséquences dans les vies quotidiennes.

    Comme dans la fortune de Sila, Fabrice Humbert tisse sa toile lentement. Il prend le temps d’élever patiemment ses personnages, espoirs et ambitions, avant de les projeter violemment dans une chute qui est dans le titre du livre. « C'est au moment où les êtres sont enveloppés de lumière qu'ils commencent à chuter. On croit qu'ils brillent alors qu'ils brûlent ». Il y a peu de place pour l’échappatoire sur les routes de l’émigration vers les Etats-Unis depuis l’Amérique du Sud, sur le chemin du pouvoir au Mexique comme ailleurs, dans la galère des banlieues poudrières de la France.

    De la même veine donc que le roman précédent de Fabrice Humbert, Avant la chute apparaît tout de même un peu moins abouti que celui-ci. Le lecteur averti de la fortune de Sila y verra la même recette suivie de très (trop) près, avec les mêmes défauts par ailleurs. Le roman n’est pas toujours maîtrisé au niveau du rythme avec quelques longueurs, notamment les passages du sénateur Urribal qui ont une visée didactique affirmée par rapport au commerce de la drogue – le travail documentaire est patent. Cette visée didactique que l’on peut grossièrement étendre à tout le livre affecte l’écriture qui est parfois scolaire ou relativement impersonnelle tout en étant fluide. Le dénouement et le mélange des trois histoires peut paraître également un peu précipité.

    En dépit de ces défauts, Avant la chute est un roman plutôt intelligent et assez prenant, qui n’hésite pas à empoigner son époque à travers des personnages épais, plutôt attachants et un thème central peu exploré en littérature générale en France.

    Le charme opère toutefois un peu moins qu'avec la fortune de Sila.

    OK.

    (Lien possible avec le film Traffic de Steven Soderbergh)

  • Brooklyn – Colm Toibin

    9782221113493.jpgDans l’Irlande des années 50, Eilis se voit offrir par l’entremise du père Flood une opportunité: émigrer aux Etats-Unis où l’attend un emploi de vendeuse dans un grand magasin.  C’est une occasion difficile à refuser pour la jeune fille dont la famille n’est pas au mieux financièrement. Le père est décédé, la mère déprimée et les trois fils ont fui le chômage pour l’Angleterre. Seule Rose arrive grâce à son travail de bureau et à son caractère à maintenir la barque familiale à flots. Mais n’est-ce pas justement à elle de saisir cette offre du père Flood ? Car à vrai dire Eilis ne veut pas partir.

    C’est une jeune fille innocente et confinée dans l’univers de son petit village que Colm Toibin arrache à une Irlande en difficulté. Son émigration n’est pas vraiment un choix, comme souvent, c’est un devoir, une obligation à laquelle elle se plie pour un hypothétique meilleur avenir et qui va la transformer. Colm Toibin laisse entrevoir au début du roman ce qu’aurait pu être la vie d’Eilis si elle n’était pas partie : son petit boulot à l’épicerie, ses cours de comptabilité censés lui ouvrir les portes d’un modeste emploi de bureau, la compagnie de sa mère, l’ombre de sa sœur, les sorties stéréotypées du samedi soir avec ses copines, les commérages du village et un mariage si possible avec l’un des bons partis du coin.

    Cette vie-là, c’est celle que Colm Toibin finit par lui offrir comme une tentation dans la dernière partie du roman. Le retour est une possibilité quasi aliénante pour l’exilé. Revenir, retrouver la vie qu’on aurait dû avoir, qu’on n’aurait jamais dû abandonner, qu’on souhaitait avoir, à laquelle on rêve encore parfois ? Chimère, car entre temps, Eilis a vécu à Brooklyn. Elle n’a pas seulement découvert un autre monde, elle a construit une autre vie avec d’autres possibilités. Elle s’est forgé un caractère à travers l’adversité - car l’émigration est une épreuve. Durant ses deux années, à peine, à Brooklyn, Eilis a mûri, construit sans s’en rendre compte un édifice rendu chancelant par le retour.

    Le roman de Colm Toibin est d’une lenteur et d’une méticulosité, qui vont de pair, pour faire saisir le chemin parcouru par Eilis. L’auteur irlandais excelle dans le détail des situations quotidiennes, dans la progression imperceptible afin d’épaissir le personnage et la trajectoire d’Eilis. C’est une héroïne obligée de livrer une multitude de combats quotidiens, minuscules ou pas, qui jalonnent son apprentissage. Il y a quantité de difficultés prosaïques liées à l’émigration, mais il y a aussi le mal du pays, les conventions des milieux émigrés, et son farouche désir d’émancipation. A travers tout le roman, il y a la volonté de cette fille d’être et de paraître libre, comme sa sœur, son modèle, dans un monde très corseté pour les femmes.

    Etre libre, un défi constant pour un personnage, fragile et touchant, souvent tenaillé par le doute. Doutes sur l’amour qu’elle découvre, sur ce qu’elle ressent, doutes sur son avenir professionnel, sur sa réussite scolaire pour lesquels elle consent bien des sacrifices pourtant, doutes sur sa capacité à braver les obstacles à son bonheur. Eilis est une jeune fille qui se bat pour devenir une femme, libre et moderne. Et c’est calmement, que Colm Toibin la pousse toujours plus loin en avant jusqu’à l’épreuve ultime dans cette dernière partie du livre où Brooklyn et son bout d’Irlande se font face à face.

    On peut trouver quelques longueurs au livre de Colm Toibin, penser qu’il accélère brusquement et joue un peu trop facile à la fin, il n’en demeure pas moins un joli portrait de jeune fille et un livre fin sur l’exil.

    OK.