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adultère

  • Etrange façon de vivre – Enrique Vila-Matas

    etrange-facon-de-vivre.jpgVoici un écrivain qui doit donner une conférence sur « la structure mythique du héros » et qui décide de la modifier le jour même de sa performance. La raison ? Un ultimatum de son amante, accessoirement sa belle-sœur, qui lui demande de plaquer sa femme et son fils pour la suivre, sous peine de disparaître définitivement avec un autre homme. Au lieu donc de sa conférence habituelle, bien rodée, cet écrivain décide donc d’écrire un nouveau discours à même d’influencer la décision de son amante qui sera présente dans la salle.

    En réalité, ce qu’il va vraiment faire, c’est surtout disserter bien trop longuement sur son ambition d’écrivain et son projet d’écrire un roman réaliste sur sa rue et ses habitants. C’est l’occasion d’une interminable analogie entre l’espionnage et l’écriture, le fil conducteur de cette journée qui s’écoule lentement entre souvenirs loufoques et micro-aventures abracadabrantesques qui arrachent pourtant difficilement un sourire. La vérité est que tout ça sonne faux et intéresse finalement peu : le grand-père fou, le père dépressif, le fils mentalement en retard, la femme aimante qui ne suscite pas la passion, l’amante intenable.

    Le dilemme intérieur du personnage qui a un choix cornélien à faire et qui essaie de se raccrocher à la littérature est finalement noyé au fond de cette nouvelle conférence qui essaie de puiser dans son travail d’écriture en cours et on comprend finalement que rien ne sortira de tout ça, sinon un peu d’érudition, quelques anecdotes et beaucoup d’ennui.

    Deuxième incursion dans l’univers d’Enrique Vila-Matas et une déception supplémentaire vis-à-vis d’une œuvre qui peine à concrétiser ses promesses. C’est le livre d’un écrivain qui veut écrire sur sa condition et sur son travail mais qui se voile derrière cette histoire de couple, se contente de bavardages, d’errances narratives faussement maîtrisées et très ennuyeuses.

    Une œuvre qui tombe à plat.

  • Le démon – Hubert Selby Jr

    1282938199.jpg“Harry n’enculait pas n’importe qui. Uniquement des femmes… des femmes mariées.” En matière d’incipit, il n’y a pas à dire, Hubert Selby Jr fait fort avec le démon. Il serait d’ailleurs dommage que cette entrée en matière plutôt explicite détourne les lecteurs potentiels du livre car ils passeraient à côté d’un excellent roman. Peut-être le meilleur d’Hubert Selby Jr.

    Mais qui est donc cet Harry ? Un homme qui s’approche le plus possible de l’idéal masculin moderne. Jeune et beau, en excellente condition physique, Harry est un élément d’avenir de la grande compagnie dans laquelle il travaille. Il est promis à une grande réussite et à une fortune auxquelles il n’échappera d’ailleurs pas, ambitieux comme il l’est. En effet, aucun obstacle n’empêchera ce bon fils de famille, qui fait la fierté de ses parents, d’arriver.

    Mais quel est donc le problème d’Harry alors ? Quel est donc ce démon qui donne le titre à l’œuvre ? Les femmes. C’est plus fort que lui. Harry souffre d’hypersexualité, pour utiliser un terme à la mode. Harry n’est pas du genre à se marier et à se coltiner la routine et les compromis conjugaux. Non, loin de lui tout ça, Harry veut baiser à tout va. Des aventures sans lendemain, à tout moment, dès que l’occasion se présente. Jouer, séduire, posséder, jeter. Jusqu’à la lie. Une obsession, une névrose. A la vue d’un sein, d’une jambe, d’une courbure de hanches, Harry défaillit.

    Le démon a été écrit en 1976, mais paraît tellement actuel d’une certaine façon. "Comment s’étonner que les hommes rechignent à s’engager quand des possibilités si nombreuses s’offrent à eux dans un moment de l’histoire où l’amour est devenu un marché réglé par l’offre et la demande" se demande Pascal Bruckner dans une critique du livre d’Eva Illouz Pourquoi l'amour fait mal. Pourquoi résister à toutes ces possibilités semble demander Harry ? Et encore, son univers n’était pas encore complètement (sur) saturé d’obsessionnelles images sexuelles, l’hyper sexualisation à outrance n’avait pas encore entièrement colonisé tout l’imaginaire de ses contemporains.

    Il serait cependant réducteur de résumer le démon à une dimension sexuelle. Le mal d’Harry est plus profond que cela. Il dépasse le simple cadre de la sexualité. Harry est victime d’une insatisfaction chronique liée à un ennui qui étend progressivement son champ à toute son existence : amour, travail, famille, loisirs. Une fois passé le moment euphorique d’une nouvelle action, d’un nouveau projet, d’un nouveau cap, le démon s’empare d’Harry. Il est littéralement gangrené par le besoin de retrouver une excitation paroxystique qui est difficilement compatible avec le long terme qu’impliquent les structures sociales comme la famille, le couple, le travail qui n’en procurent pas moins d’autres avantages et d’autres sensations qu’Harry arrive parfois à apprécier. La jouissance sexuelle pure obtenue au travers de cette hyper sexualité apparaît comme un palliatif à ces longues plages d’ennui que constitue l’ordinaire quotidien.

    La critique de la société de consommation et la promotion d’un modèle existentiel unique et standardisé est manifeste. Harry apparaît comme un modèle, mais un modèle vicié, déglingué. Il semble avoir réussi, avoir coché toutes les cases à cocher, mais rien ne va. Il est consumé de l’intérieur. Bientôt consommer toutes ces femmes ne lui suffit plus. Il lui faut plus, plus fort, plus intense, plus plus tout simplement. Dans une escalade funeste. Comme un enfant gâté qui obtient tout ce qu’il veut, qui ne sait plus résister à ses pulsions – qui pour le coup ne sont pas vraiment celles d’un enfant. Progressivement, le démon se transforme, il mute et ne se limite plus à l’accumulation de conquêtes féminines. Plus obscur, il devient omniprésent et d’une présence lancinante. « Oh Seigneur, quelle pourriture ! Cette pourriture noire et suppurante qui le dévorait, et cette puanteur qui se dégageait de ses propres entrailles et lui emplissait les narines ». C’est une mécanique de lente autodestruction qui ne laisse qu’un champ de ruines sur son passage.  

    Harry est un personnage qui s’inscrit durablement dans la mémoire du lecteur. Vil mais attachant, il est d’abord drôle, un peu salaud, pour devenir ensuite pathétique, pitoyable et à la fin monstrueux. Un tel vide de sens, une telle course au néant ne peut qu’interpeller. Harry est un immense coup de pied donné par Hubert Selby Jr dans la face de l’idéal de vie du modèle capitaliste libéral triomphant. Il est aussi une blessure suintante que chacun peut chercher – et trouver- en son tréfonds, dans le magma d’insatisfaction que peuvent générer nos existences.

    Si le démon est un livre aussi percutant, aussi marquant, ce n’est pas uniquement par son propos, mais également par la force de l’écriture d’Hubert Selby Jr. C’est peu de dire qu’il prend le lecteur par les tripes. Il y a quelque chose de viscéral dans la manière dont il raconte la chute d’Harry. Sa voix est une petite musique entraînante, doucereuse qui sait alternativement prendre des accents moqueurs, pathétiques ou tragiques pour accompagner Harry. Hubert Selby Jr n’est pas inutilement cru ou vulgaire, il l’est pour faire mouche, pour faire mal. Il y a quelque chose de profondément chrétien, christique dans la manière dont il raconte ses histoires dans la plupart de ses œuvres. Tout est affaire de chemin de croix, de lutte pour le pardon, la rédemption. Tout est d'abord affaire de chute finale pour Harry comme pour d'autres de ses personnages.

    Et il faut reconnaître que c’est fort. Très, très fort.

  • Sukkwann Island – David Vann

    vann.jpgPrix Médicis étranger, prix des lecteurs de l’Express, prix de la maison du livre de Rodez et mille éloges, Sukkwan Island a fait cet automne un petit boucan qui a fini par me titiller les oreilles. Qu’y a-t-il donc dans le livre de David Vann ? L’histoire de Jim, un homme brisé, qui décide de se ressourcer, de se donner une nouvelle chance en s’exilant un an sur une île perdue quelque part en Alaska. Il n’y aura que lui, son fils Roy, qui a accepté à contre cœur de le suivre,  ses démons et mère nature.

    La première partie du livre permet de comprendre pourquoi Sukkwann Island a été édité chez Gallmeister et pourquoi il est classé dans la catégorie Nature Writing. Pour l’essentiel, il s’agit de suivre les péripéties de Jim et de Roy en pleine Robinsonnade. Où l’on découvre que cette folle aventure a été un peu mal préparée, et que surtout Jim n’est pas vraiment au point sur pas mal de choses pour la survie du duo. Et alors ? Rien de bien folichon à ce stade, Sukkwann Island suit son rythme. Les aventures plutôt foireuses s’enchaînent pour le duo et progressivement on découvre le mal être de Jim. C’est un homme à femmes qui a raté ses 2 mariages et qui s’accroche désespérément à Rhoda, la dernière femme de sa vie à qui il a fait subir ses infidélités.

    C’est la partie la plus intéressante du livre mais elle souffre d’un manque de réflexion et d’analyse. Finalement on reste à la lisière de ce qui tourmente tant Jim et jusqu’à la fin du livre on n’ira pas plus loin. Certes dans cette première partie, on est plutôt placés du côté de Roy, mais le livre pêche aussi sur la profondeur psychologique de l’adolescent. On manque l’occasion d’épaissir leurs histoires, d’avoir une essence plus forte qui densifierait la suite du livre et apporterait plus de matière à un évènement bouleversant qui se trouve à la charnière des deux parties du livre. On s’attarde surtout en fait sur les détails de la survie du duo sans que cela soit passionnant non plus ou empreint de cette force sauvage et de la pensée naturiste de certains romans classés dans cette catégorie de nature writing.

    La vérité est que j’ai surtout été déçu par la deuxième partie du livre qui accentue mon impression d’inaboutissement. Quand commence la deuxième partie, tout dérape. Je n’en dis pas plus pour le suspens et la surprise assez brutale au cœur du livre. La narration est du côté de Jim et on s’embarque avec lui dans un moment de folie qui dure. A ce moment là, David Vann trempe sa plume dans le glauque. Le début de la deuxième partie du livre n’est pas tant dur, noir que glauque et parfois faux. On est sûr que David Vann tient quelque chose, mais il n’arrive pas vraiment à le saisir ou à le faire ressentir. Pourtant, Sukkwann Island devient un cauchemar qui se prolonge dans ce qui était la vie de Jim bien avant son projet un peu fou.

    Le livre s’étire avec un peu de maladresse vers sa fin. Il y a des passages ratés comme la rencontre avec son ancienne femme, ceux à Ketchikan, malgré des accents de détresse et de perte qui peuvent toucher, des potentialités qui laissent un vrai goût de déception. Le dénouement est un peu prévisible et à la limite de la facilité et clôt un livre finalement quelconque, pour ne pas dire raté.

    Bof, bof...