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algérie

  • Là où j’ai laissé mon âme – Jérôme Ferrari

    JF.png1957. La guerre d’Algérie. La torture. Le traumatisme de toute une jeune génération d’officiers français. Celui d’une nation qui a eu la sensation de s’amputer, en même temps qu’elle trahissait ses glorieux idéaux fondateurs qu’elle avait dû défendre seulement quelques années plus tôt face à l’Allemagne nazie. Retournement de l’histoire qui reste aujourd’hui encore une trace singulière dans la mémoire collective de la France. 1957 donc et deux visages dans le livre de Jérôme Ferrari : d’un côté, le capitaine Degorce, habile tortionnaire progressivement rongé par le remords, les doutes, la morale  et de l’autre côté le lieutenant Andréani, son ancien compagnon d’armes, tortionnaire convaincu de faire son devoir et déterminé à utiliser tous les moyens nécessaires dans ce but.

    Il ne s’agit pas d’un véritable duel entre les deux hommes. Cela aurait été bien trop théâtral. Il ne s’agit pas non plus de lancer une opération de disculpation de l’armée française. Cela aurait été simplement ridicule. Même la dénonciation de la torture n’est pas centrale dans le livre. La torture est surtout présente comme pivot de l’opposition de deux hommes, dont les trajectoires divergent pour offrir au lecteur le portrait d’une situation complexe qui a ouvert un abîme sous les pieds de ses acteurs. Ce livre ouvre l’âme tourmentée d’officiers qui se retrouvent  à faire des choix radicaux, et à mener une guerre sale bien loin de leurs ambitions initiales.

    Jérôme Ferrari entend rendre de la complexité à cette guerre, mais surtout aux hommes qui l’ont faite. La trajectoire du capitaine Degorce en est un exemple osé. Rescapé d’un camp nazi, il est défait à Dien Bien Phû avant de venir échouer en Algérie. Une trajectoire durant laquelle il perd tous les idéaux qui l’ont conduit à endosser l’uniforme et passe du statut de victime à celui de bourreau et d’oppresseur. Comment rester soi-même sur une telle pente et lorsqu’on finit dans un tel merdier ? Le capitaine Degorce tente par tous les moyens de s’en sortir et de retrouver un peu de sa dignité, mais la voie qu’il choisit est loin de faire l’unanimité.

    A vrai dire, en cette année 1957, il est un peu largué. Pas comme le lieutenant Andreani qui s’accroche à l’essence de son métier. Obéir à la hiérarchie, tout faire pour gagner la guerre, sans doute pour effacer les défaites précédentes, comme celle de Dien Bien Phû. Evoluer dans cette fraternité de sueur, de sang, de souffrance, faire parler la loi du plus fort, pour ne pas se déliter à l'intérieur. Est-ce toujours plus facile de foncer tête baissée, de prendre le sens qu’on nous donne que de douter ? Difficile à dire en l'occurence. Le personnage du lieutenant Andreani peut paraître moins complexe que celui du capitaine Degorce mais sans doute est-il au moins aussi symbolique.

    Assis sur ces deux personnages principaux, Là où j’ai laissé mon âme est un livre, porté par un certain lyrisme présent dans la voix du lieutenant Andreani et traversé par une foule de sentiments violents, qui captive le lecteur.

    OK.

  • Le village de l’allemand – Boualem Sansal

    village-de-allemand-09.jpgOu le journal des frères Schiller. Le sous-titre du livre de Boualem Sansal en révèle la structure. Le village de l’allemand est composé non pas d’un journal, mais de deux. Celui de Rachel, l’aîné des frères Schiller et celui de son frère cadet, Malrich, écrit après la découverte et la lecture du premier. Deux frères, deux trajectoires opposées que Boualem Sansal ne cesse de mettre en parallèle et de renvoyer l’une à l’autre. Deux chemins de jeunes immigrés algériens arrivés chacun à leur tour aux alentours de la dizaine d’années en France, confiés par leur père à leur oncle Ali et à sa femme. Rachel et Malrich, deux histoires françaises d’aujourd’hui donc, d’abord. Et c’est une lecture du livre de Boualem Sansal qu’il est important de ne pas oublier.

    Rachel symbolise un mythe de l’intégration à la française, le modèle de l’assimilé. Une success story qui en fait un jeune cadre dynamique immergé dans le businness industriel global au terme de brillantes études. Pour parachever le tableau, un pavillon, une jolie femme française de souche, et le tour est joué. De l’autre côté, il y a Malrich qui est lui plutôt du genre petit sauvageon de la république. De ceux qui sont coincés dans les banlieues poudrières, à zoner, à la recherche de petits boulots qui apparaissent comme les seules perspectives d’emploi au regard de leur échec scolaire, à côtoyer les peuples du monde entier venus s’échouer dans la patrie des droits de l’homme. Les frères Schiller se côtoient sans vraiment mêler leurs destins, trop dissemblables, comme deux France. Celle d’en haut et celle d’en bas, celle de l’autre côté du périphérique et celle des beaux quartiers, comme vous voulez. Un drame familial pour le drame de la France ?

    Encore mieux, le drame de l’histoire. Les frères Schiller et les France se retrouvent réunis autour de leur passé commun, l’Algérie. Et c’est là que le livre de Boualem Sansal prend une dimension supérieure. Dans leur petit village d’Aïn Deb, près de Setif, les parents des frères Schiller sont assassinés, égorgés lors d’un raid islamiste. C’est à cette occasion qu’un terrible secret se fait jour. Rachel découvre que son père n’était rien d’autre qu’un ancien nazi, impliqué dans les camps de concentration, et qui a fini par atterrir en Algérie, où il a participé à la lutte pour l’indépendance avant de se terrer loin de tout, transformé en vieil homme, dignitaire de ce trou paumé en Algérie. C’est le cœur du livre, un moteur qui ne cesse d’impulser sa dynamique narrative au livre et ouvrir un vaste champ de réflexion.

    Le village de l’allemand, livre sur les origines alors ? Oui, aussi. Rachel ne pourra plus se départir d’un dévastateur tourment intérieur une fois, ce secret révélé. Les abîmes ouverts sous ses pieds ne lui laissent aucune chance. Il se retrouve face à la Shoah. C’est un thème d’autant plus important pour Boualem Sansal qu’il est nié, tu, manipulé, fantasmé, dans le discours officiel en Algérie – et pas uniquement là-bas -, mais aussi par certains dans les banlieues françaises, dans les consciences arabes – essentiellement à cause de la Palestine et d’Israël. « Il y a quelque chose dans la conscience qui en fait un piège pour elle-même » a écrit Witold Gombrowicz. La conscience de Rachel ne survivra pas aux pièges de questions insurmontables. Sommes-nous redevables des fautes de nos géniteurs ? Qui sont vraiment ces géniteurs que nous aimons ? Des questions qui rejoignent celle de la banalité du mal - Hannah Arendt -, de la responsabilité de chacun, du peuple allemand dans la Shoah, de la dénazification, de la justice vis-à-vis des coupables et des réseaux d’exfiltration d’anciens nazis.

    Sur la trace de Schiller père, la bête brune et l’Holocauste rongent Rachel et par l’intermédiaire de son journal, son jeune frère Malrich. Ce dernier suit la quête des origines, du sens et de l’expiation de son frère au plus près. Il essaie de comprendre ce dernier. Mais alors que Rachel est tout entier tourné vers le passé, Malrich lui regarde le présent et l’avenir. Il ne s’effondre pas et cherche d’une façon ou d’une autre à agir, à réagir. Dans un élan de « plus jamais ça », un processus de réflexion sur son quotidien, il en arrive à identifier ce qu’il estime être le nouvel extrémisme, la nouvelle peste qui peut faire advenir encore les horreurs du passé : l’islamisme. Le parti pris de Boualem Sansal à travers Malrich est radical. Il y a une analogie claire entre islamisme et nazisme qui est faite. Boualem Sansal s’attaque à ce mal qui a gangrené l’Algérie et qui rampe le long des murs des barres des cités françaises. Les mots sont d’autant plus durs qu’ils sont dans la langue d’un adolescent à l’expression simple et directe. Les fous de Dieu sont là et il ne faut pas les laisser faire, il faut les combattre, férocement, ici – en France - et là-bas – en Algérie - pense Malrich.

    Il est courageux de la part de Boualem Sansal de s’élever ainsi avec rage contre l’islamisme –lui qui vit encore en Algérie. Si le parallèle avec le nazisme et la Shoah est plus qu’audacieux, parfois dérangeant, impossible de nier que la barbarie a aujourd’hui dans certains cas le visage barbu des embrigadés et fanatiques de l’Islam. Et l’appel contre la mollesse, le recul, l’indulgence, l’angélisme – façon Munich 1938 pour rester dans le registre de la seconde guerre mondiale – est réellement à prendre en compte. La virulence de Boualem Sansal à l’égard de son pays dépasse d’ailleurs la question de l’islamisme avec les voyages effectués par chacun des frères Schiller en Algérie. Le portrait de l'Algérie, tâché par la corruption, la lâcheté, le militarisme, le clientélisme et la bureaucratie, n’est pas très reluisant, même s’il est sans doute salutaire.

    Plongé dans le journal des frères Schiller, difficile de ne pas ressentir la tristesse, le désespoir, l’horreur de Rachel ou encore la révolte, la rage, la colère de Malrich. C’est une stimulation permanente d’évoluer sur une corde raide dans cet entre-deux ouvert par Boualem Sansal entre l’Algérie et la France, mais aussi entre le nazisme et l’islamisme, entre un père et ses enfants, entre deux frères, deux voix distinctes. Le village de l’Allemand est un livre intrigant, audacieux et très profond, qui n’hésite pas à empoigner des thèmes forts comme la Shoah, l’islamisme et à nous mettre en garde.

    A lire.