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antisémitisme

  • Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte – Thierry Jonquet

    Ils-sont-votre-epouvante-et-vous-etes-leur-crainte_2.jpgAutomne 2005, la France découvre ébahie devant sa télé d’incroyables scènes de violences urbaines qui dégénèrent en émeutes, dans les banlieues parisiennes d’abord puis dans celles d’autres grandes villes de la métropole ensuite.  Le couvercle de la cocotte minute a brusquement sauté, révélant aux yeux du reste de l’Europe et même du monde, les territoires perdus de la république. D’un coup, c’est comme si tous réalisaient qu’il y avait un autre monde derrière les périphériques des centres villes, une autre réalité. Celle que décrit Thierry Jonquet dans son livre, celle qui a été le terreau de ces évènements. Le roi est nu : voitures, écoles, bibliothèques brûlées, agressions, dégradations, combats contre les forces de police, contre toute représentation de l’autorité légale.

    Que se passe t-il dans nos banlieues ? La réponse est dans ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte. Thierry Jonquet imagine Certigny, ville fictive qui figure l’une de ces banlieues qui ont explosé. Pour ceux qui n’aiment pas les cocktails, accrochez vous car le mélange est détonant. 3 zones de cette ville sont livrées à une criminalité différente, les putes pour Boubakar le magnifique, un gars d’origine africaine qui s’est acoquiné avec des anciens de la guerre de Yougoslavie, le hasch pour les frères Lakdaoui, d’origine maghrébine et l’héroïne pour Ceccati, un gars bien de chez nous. Au milieu, une population globalement d’origine immigrée et souvent déclassée, qui s’accroche comme elle peut pour s’en sortir. Et la police et le substitut du procureur qui ne peuvent pas grand-chose, malgré leurs tentatives, sinon se satisfaire de cet équilibre de la terreur  en attendant que tout ça saute.

    Polar ? Non, bien plus que ça : chronique sociale, récit d’une explosion annoncée. Les histoires de crime, de police ne sont pas l’essentiel, elles racontent juste ce qu’est devenu parfois l’univers de la banlieue que Thierry Jonquet décrit avec talent. Oubliez le thriller, même si l’auteur sait y faire en matière de narration prenante, d’affaires policières et même si on lâche difficilement le livre. Le décor est planté avec beaucoup de justesse pour que s’épanouissent des histoires humaines de la banlieue. C’est ça la force du roman et de Thierry Jonquet. Voici donc Anna Doblinsky, la jeune prof qui débarque dans le collège Pierre de Ronsard de Certigny, toute fraîche, à peine sortie de l’IUFM, peu de temps avant les émeutes.

    On est aux racines du mal, l’école. Posée au milieu de l’univers en déliquescence de Certigny, elle n’a plus rien de l’idéal qu’on s’en fait. Place à la dure réalité, violence, sexisme, communautarisme, ignorance, inculture, délinquance, trafics etc. Le mammouth déconne sévère et Thierry Jonquet est sans concession dans son portrait. Le collège Pierre de Ronsard ne peut se départir de Certigny et de tout ce qui s’y passe. C’est dommage pour Lakdar, Djamel, Moussa, ces gosses que l’on suit dans le sillage d’Anna Doblinsky. Leur monde qui ne leur épargne rien, c’est Certigny. Petit à petit, les mécanismes d’exclusion, de dérive sont actionnés par Thierry Jonquet jusqu’à écrire des destinées tragiques. Sans pitié, sans misérabilisme, sans sentimentalisme. Requiem pour l’angélisme.

    Le ton est noir, l’ambiance délétère et à chaque page, on sent qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de Certigny. L’actualité s’invite donc avec les émeutes, mais plus largement aussi avec l’islamisme qui rampe le long des barres HLM. C’est le vecteur de l’explosion. Il est là. Il fait sauter l’équilibre du crime à Certigny et joue sa partition aux moments des émeutes. C’est aussi la clé qui enclenche dans les histoires personnelles, la mécanique infernale, celle qui mène Lakdar et Djamel dans une impasse.

    Il est possible à certains moments de se dire que Thierry Jonquet va trop loin, qu’il est quelque peu injuste dans sa vision de la banlieue, qu’il ne laisse aucune chance à ces personnages, qu’il donne du grain à moudre à des partis situés aux extrêmes de l’échiquier politique. C’est vraiment lui faire un mauvais procès et montrer une méconnaissance de l’état de certaines de nos banlieues, même s’il ne faut pas généraliser et ne pas non plus oublier le caractère fictionnel de cette œuvre. Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte est surtout une œuvre forte avec un souffle entraînant, une ambiance prégnante, des personnages fouillés, intéressants et qui dresse avec beaucoup de maîtrise narrative un constat impitoyable sur nos banlieues, sur ce qui s’y trame. A tous ceux qui ne s’aventurent pas au-delà du périphérique - et même aux autres-, lisez ce livre. En gardant à l’esprit le poème de Victor Hugo dont est extrait le titre du livre : 

    Étant les ignorants, ils sont les incléments ;

    Hélas ! combien de temps faudra-t-il vous redire

    Á vous tous, que c'était à vous de les conduire,

    Qu'il fallait leur donner leur part de la cité,

    Que votre aveuglement produit leur cécité ;

    D'une tutelle avare on recueille les suites,

    Et le mal qu'ils vous font, c'est vous qui le leur fîtes.

    Vous les avez guidés, pris par la main,

    Et renseignés sur l'ombre et sur le vrai chemin ;

    Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.

    Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ;

    C'est qu'ils n'ont pas senti votre fraternité.

    Ils errent ; l'instinct bon se nourrit de clarté (...)

  • Un juif pour l’exemple – Jacques Chessex

    jacques-chessex-un-juif-pour-l-exemple.jpgL’histoire que raconte Jacques Chessex se déroule en 1942 à Payerne, dans le canton de Vaud, en Suisse. C’est un fait divers qui l’a marqué alors qu’il était enfant. On a tué un juif pour l’exemple. En effet, Arthur Bloch, commerçant en bestiaux, a été la victime d’un crime atroce, qui est l’écho de l’horreur nazie et de la deuxième guerre mondiale dans la faussement neutre et paisible Suisse.

    Après le vampire de Ropraz, Jacques Chessex continue de ferrailler avec la mémoire de son canton pour en exhumer des histoires terribles. Comme s’il avait envie de troubler l’image paisible qu’on peut naïvement en avoir ou en donner. Peut-être pour tendre à ses concitoyens et à tous un miroir qui en dit finalement long sur l'infini de la bêtise humaine, en général.

    Le style est épuré, les phrases acérées et tranchantes. Jacques Chessex débarrasse également son récit de toutes fioritures. Il en fait une mécanique percutante, simple et directe qui donne un côté implacable au crime. Il y a une violence qui sourdre d’une langue et d’un texte pourtant économes en effets. A chaque fois, il suffit de quelques mots pour dire l’essentiel. L’écrivain Suisse vise juste.

    Il plante d’abord le décor. A l’intérieur, un contexte économique dégradé, le chômage etc. A l’extérieur, le IIIe Reich et son idéologie nauséabonde, en branle pour sa marche triomphante. Ensuite, viennent les protagonistes. Rien que du typique malheureusement. Un pasteur dévoyé représentant de la légation nazie, caution intellectuelle et morale, et de pauvres hères rongés par la frustration qui sert d’alibi à la haine pluriséculaire du juif.

    Voici Fernand Ischi, le garagiste Gauleiter et sa clique qui conçoivent et mettent à exécution leur horrible péché sous nos yeux. Un juif pour l’exemple, donc. Plongée dans les méandres du mal en gestation, puis à l’œuvre. Et toutes les questions que l’on ne peut éviter de se poser, assénées par Jacques Chessex. Noir lyrisme par moments. Où était Dieu ? Pourquoi ? Regrets ? Culpabilité ? Rédemption ? Un livre simple, taillé dans le dur. Petite réussite. 

  • Ô vous frères humains - Albert Cohen

    freres_humains.jpgAlbert Cohen avait dix ans et était heureux le jour où un camelot l’a traité de sale juif. A marseille, en 1905, dans la France d'Edouard Drumont - célèbre auteur de la France Juive. Dix ans seulement. C’est trop tôt pour supporter la différence. Trop tôt pour rencontrer une telle haine. C’est trop violent pour ne pas que cet enfant erre dans de noires pensées, éperdu de douleur, jusqu’à la tombée de la nuit.

    Albert Cohen raconte ce drame personnel en 1972 alors qu'il est devenu un écrivain célèbre. Il s’adresse directement aux antisémites, à nous, à tous ses frères humains - épitaphe de François Villon, frères humains qui après nous vivez. Il nous parle avec émotion de son drame personnel, du drame de la haine de l'autre, avec dans le rétroviseur les abominations que l'on sait. Il y a évidemment des passages poignants, bouleversants dans ce livre, mais je dois avouer que peut-être le tout est-il un peu trop larmoyant, mélodramatique pour moi et aussi un peu trop étiré malgré le faible nombre de pages de l'ouvrage ?

    Il est difficile de dire cela d’une telle expérience avec son arrière-fond historique et d'un grand écrivain, mais l'impression est tenace qu'Ô vous frères humains est en deçà de ce qu’il aurait pu être, un chef d’œuvre.