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apartheid

  • En attendant les barbares – J.M. Coetzee

    en-attendant-les-barbares.jpgEn attendant les barbares est une œuvre complexe et riche qui mêle la question du mal à celle d’autrui dans un climat d’ambiguïté angoissant.

    Tout d’abord, il y a le décor, les marches, un avant-poste à la lisière du désert qui se trouve aux frontières de l’Empire. Peu d’indications contextuelles sont données afin de pouvoir déterminer un lieu précis, une nation ou même une époque, ce qui en rajoute à l’étrangeté mais aussi à l’universalité et à la force du livre. L’endroit semble aux marges, quelconque, perdu dans le temps, empreint d’une atmosphère d’immobilité et de rusticité. Seulement voilà, les barbares menacent. C’est en tout cas ce qu’affirme l’Empire. Ils sont là, à nos portes entend-on alors qu’on ne les voit pas. Et si c’était une manière pour le pouvoir d’affirmer son autorité sur son territoire en agitant le spectre de l’invasion, en répandant le sentiment d’insécurité et la peur de l’autre ? Problématiques bien actuelles qui prennent cadre dans un univers proche de celui du Drogo du Désert des tartares (Dino Buzzatti).

    Le colonel Joll débarque donc aux marches, mandaté par les autorités de l’empire pour analyser la situation et mener les investigations et actions opportunes. Il faut essentiellement entendre par là faire des incursions dans le désert, capturer des individus sans défenses issus de peuples nomades extérieurs au territoire de l’empire et les soumettre à la torture sous le prétexte d’obtenir des informations. Alors que s’enchaînent les actes gratuits de violence, de maltraitance, de mutilations contre des innocents, la question se pose de savoir qui sont vraiment les barbares dans cette histoire ? Civilisation ou barbarie (C.A Diop)? Civilisation et barbarie. Interrogations auxquelles on ne peut échapper au regard de l’histoire des colonisations. J.M. Coetzee n’a pas besoin d’évoquer le contexte de l’Afrique du Sud de l’Apartheid pour que celui-ci s’impose de lui-même d’une façon ou d’une autre à l’esprit du lecteur.

    La figure du colonel Joll s’oppose à celle du magistrat, personnage principal du livre. Gouverneur des marches, respectueux des cultures extérieures à celle de l’empire, cet homme âgé est heurté par les actes du colonel Joll, lui qui essaie de comprendre « les barbares », de s’ouvrir à eux. Il garde en mémoire que ces derniers étaient là avant l’empire. Le magistrat ressent un sentiment de culpabilité, un sanglot de l’homme blanc (Pascal Bruckner) qu’il pense calmer dans une étrange idylle avec une des victimes du colonel Joll. Tentation de l’oubli, du reniement de soi. Les pages sur cette idylle ne sont pas les plus inoubliables du livre. Le désir de repentance pousse le magistrat à ramener la jeune fille chez elle. C’est un acte dont les intentions sous-jacentes ne sont pas totalement dévoilées. Être accepté par les barbares ? Etre tué, sacrifié ? Un signe de paix ?

    Pour l’empire, il n’y a pas de doute, c’est de la sédition. L’autorité de la ville est donc brutalement reprise par les hommes du colonel Joll. La dernière partie du livre est dure, crue avec des passages forts, une tension extrême. La torture est omniprésente, l’avilissement, général. C’est la terreur dans une atmosphère crépusculaire. La barbarie est déjà là, parmi nous, en nous. Elle menace de devenir la norme à chaque instant si nous cédons nos lumières. J.M. Coetzee arrive à échapper à l’écueil de faire du magistrat un héros. Il n’en est pas un comme il le dit lui-même plusieurs fois. Malgré son combat pour une certaine idée de justice, de civilisation, grande et totale est sa déchéance. A la fin, il n’y a pas vraiment de victoire. De la faiblesse, de l’effondrement, de la poussière, oui.  « Tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon) sera tenu par l’oubli. Personne ne réparera les torts commis mais tous les torts seront oubliés » écrit Milan Kundera dans la plaisanterie.

    Monde cruel.

  • Les africains, histoire d’un continent – John Iliffe

    9782081220591.jpgAvec cette somme, grande est l’ambition de John Iliffe qui se propose de jeter un regard en arrière sur l’histoire des africains et donc d’embrasser plusieurs millénaires dans une saga qui s’avère être une synthèse originale et un intéressant outil d’introduction et de vulgarisation.

    Le réel intérêt de cet ouvrage est de dessiner des permanences dans l’histoire africaine à partir de problématiques dont l’importance n’a pas toujours l’écho mérité lorsque l’on aborde l’histoire de l’Afrique. A ce titre, l’importance de la question démographique dans l’ouvrage est à relever. Pour John Iliffe, l’histoire de l’Afrique est en partie façonnée par une situation de sous peuplement qui prévaut quasiment jusqu’aux indépendances. La dynamique est la constitution de groupes, de sociétés et de cultures qui arrivent à relever le défi de la survie alimentaire dans un espace étiré et un environnement très hostile de surcroît (maladies endémiques, obstacles naturels). Il y a quelque chose d’ironique dans le fait que l’explosion démographique qui survient après les indépendances constitue une situation inverse et tout autant une entrave au développement du continent et un défi majeur à relever.

    John Iliffe offre donc une relecture thématique de l’histoire du continent. Les évènements historiques sont donc intégrés dans la description des processus de longs cours (mouvements migratoires, changements et transferts technologiques, transition démographique, etc.) qui ont façonné l’Afrique et apporté les réponses à ses problématiques. C’est sans doute là aussi, la principale faiblesse de l’ouvrage, notamment pour les personnes qui n’ont pas une connaissance minimale de l’histoire de l’Afrique. John Iliffe n’est pas centré sur les faits et les évènements et il est assez difficile pour les lecteurs d’arriver à reconstituer un récit évènementiel classique qui donnerait une visibilité plus claire à travers le temps et l’espace de l’histoire du continent. En peu de mots, on est parfois embrouillés et les repères sont parfois flous même si des évènements et des périodes majeures tels l’Egypte antique, les empires précoloniaux, la traite atlantique, la colonisation, l’apartheid, les indépendances, les plans d’ajustement structurel etc. sont bien entendus abordés.

    L’ouvrage de John Iliffe n’en demeure pas moins une porte d’entrée à conseiller à ceux que la trajectoire du continent intéresse. Cartes et frises chronologiques sont quand même recommandées en appoint.

  • Retour au pays bien aimé – Karel Schoeman

    retour-au-pays.jpgEcrit en 1972, Retour au pays bien aimé est une œuvre captivante aux multiples facettes qui en dit long sur le passé de l’Afrique du Sud et bien plus encore. Suite au décès de sa mère, George, Sud-Africain exilé en Suisse, revient sur la terre de sa petite enfance le temps d’un bref voyage. En une semaine, il s’agit surtout pour lui de revoir la propriété de ses parents, où il a si peu vécu, de retrouver peut-être quelques souvenirs, une partie de ces êtres chers disparus, un pan de leurs rêves, de leurs maux d’âme et de décider quoi faire de cet héritage.

    Retour au pays bien aimé est un roman sur le retour et l’exil, donc un roman sur la quête d’identité et les origines. George revient en Afrique du Sud, dans ce pays qui est censé être le sien, pour comprendre qu’il n’y a pas vraiment de retour possible, pas plus que de pays bien aimé. Karel Schoeman déchire le voile de la réalité. Le pays que George a rêvé, qu’il a imaginé n’est pas, n’est plus et ne lui apportera pas les réponses qu’il attend. C’est en territoire étranger qu’il se retrouve pour réaliser que son pays c’est peut-être la Suisse.

    Ou comment sont démasquées dans le même temps les mythologies propres à l’exil. Ce pays qu’attendait George, c’est celui dont il a aussi entendu parler toute son enfance. C’est celui que racontait notamment sa mère, celui qui lui manquait jusqu’à sa mort. Ce pays bien aimé, c’est ce territoire fantasmagorique que cultivent ceux qui sont loin de chez eux. Cette terre remplie de souvenirs, qu’ils façonnent, reconstruisent, malaxent jusqu’à en faire un eldorado qui les ronge de l’intérieur.

    Il n’y a de pays bien aimé que dans le passé et c’est ce dont va se rendre compte George en atterrissant chez les Hattings dès le début du roman. Cette famille Afrikaner l’accueille alors qu’il est perdu sur la route de la ferme familiale. Eux sont restés quand les parents de George ont quitté le pays. Ils ont vu leur monde s’effondrer et souffrent eux aussi d’une autre forme d’exil, intérieur celui là. Ils ressassent le passé. Quelque part, ils souffrent du même mal que les exilés, comme s’ils avaient été expulsés de leur propre existence au lieu de l'être de leurs terres. Le passé ne passe pas d’autant plus qu’il était rutilant.

    Karel Schoeman fait évoluer George comme un zombie dans le dédale de ces problématiques existentielles. Les hattings et leurs voisins agissent comme les gardiens du feu sacré, ceux qui préservent la lumière de ce qui a été, prisonniers quelque part du passé et de ce pays qui n’existe plus et qu’ils ressuscitent sans cesse dans chaque dialogue, par mille évocations. La force de la nostalgie, de la mélancolie, du regret et du chagrin monte progressivement en puissance tout au long du roman pour devenir omniprésente, bouleversante, à la limite du supportable, dans un crescendo maîtrisé.

    Il y a quelque chose d’oppressant dans le décor où évolue George, chez les Hattings. Les vastes étendues du Veld Sud-Africain ne sont pas synonymes de liberté, d’horizons ouverts. Elles constituent la toile de fond d’un monde âpre et dur, quasi carcéral. Ces Afrikaners déroulent sous nos yeux, un univers communautaire, fermé, avec un retour à la terre, au monde paysan, à une existence rude et sèche marquée par un certain dénuement et – on le découvre à la fin – une certaine putréfaction.

    George ne peut pas être de ce monde et on le lui fait sentir. En même temps, il représente ce qui a été, mais aussi un vieux rêve, le retour de ceux qui sont partis, l’aide de l’extérieur. Il cristallise sur lui les rêves d’évasion dans le passé ou à l’étranger et l’affirmation du courage, de la foi, de la résistance de ceux qui sont restés alors que l’heure était à la fuite, au départ et à l’abandon du pays. D’ailleurs pourquoi sont-ils partis et comment ces Afrikaners se retrouvent ils dans la situation qui est la leur alors qu’on est en 1972 et que l’Apartheid bat son plein en Afrique du Sud ?

    C’est en se posant ces questions que l’on peut prendre encore plus conscience de la singularité de retour au pays bien aimé. Il s’est passé quelque chose en Afrique du Sud dans le roman de Karel Schoeman. Un évènement qui n’est jamais explicité et dont on ne sait rien jusqu’au bout du livre. On sait seulement qu’il a provoqué la décadence de cette famille d’Afrikaners et le départ de beaucoup d’autres vers l’étranger. La question raciale n’est jamais ouvertement posée mais rôde. C’est sans doute elle et le parfum de mystère autour de ces évènements qui charrient une ambiance teintée d’angoisse, de peur, une menace diffuse. Le monde de ces gens ne s’est pas effondré seul. Est-ce que le régime d’Apartheid est tombé ? Est-ce que les noirs ont réussi par la lutte armée à s’emparer du pouvoir ? Est-ce pour cela que ces Afrikaners vivent sur leurs terres loin des villes et villages ? A sa manière, originale, Karel Schoeman ne laisse pas la question centrale de ce « pays bien aimé » être absente de ce chef d’œuvre qu’est retour au pays bien aimé.

    Une œuvre forte, dense, dont les personnages et la puissance envahissent lentement le lecteur. Il y a quelque chose d’inconfortable dans ce livre, une intensité entre les lignes, quelque chose d’acéré qui nous triture au fil des dialogues et des situations vécues par George.

    A lire.