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art

  • La porte bleue – André Brink

    cvt_La-Porte-bleue_5167.jpegDavid est marié à une femme blanche et n’a pas d’enfants. Professeur, cet Afrikaner à la vie stable est aussi artiste peintre et s’adonne à sa passion dans un atelier privé qui est son refuge. Cet honnête homme qui a à priori tout pour être heureux semble pourtant à la recherche d’autre chose sans pouvoir clairement le définir et encore moins l’atteindre. David est un homme un peu corseté par le contrôle social et par une forme de lâcheté ou de laisser aller qui le bride. Il n’arrive pas à se jeter entièrement dans la peinture, à embrasser la vie d’artiste et à quitter sa femme Lydia.

    C’est plus loin dans le roman d’André Brink que s’éclaircit ce désir d’autre chose qui ronge à très petit feu David sans pour autant l’étouffer. Un épisode de son passé démontre qu’il a déjà eu le courage qui lui manque maintenant. Mais pas assez pour aller au bout de sa logique. C’est probablement pourquoi il est un peu retombé dans une situation, un confort très éloigné de ses ambitions. La possibilité d’une alternative, d’autre chose, c’est ce que représente la porte bleue de son atelier qui donne le titre du livre. Cette porte qu’il ouvre un jour pour tomber sur une femme noire et deux enfants inconnus qui semblent être son épouse et sa progéniture !

    La porte bleue c’est l’ouverture sur une autre dimension ou David vit une autre vie. André Brink ne tranche pas sur ce que vit David. Ce dernier doit accepter ce nouveau contexte dans lequel il se débat avant de finir par céder et de le mettre en perspective avec sa vie et son passé. Progressivement, il va essayer d’embrasser cette nouvelle vie et dépasser ses peurs et ses angoisses. La réalité derrière cette porte bleue est une opportunité pour vivre une autre vie, pour briser les carcans d’une société sud-africaine et Afrikaner qui ne lui permet pas de s’épanouir pleinement.

    Intéressant, le livre d’André Brink est une critique à peine voilée d’une société Afrikaner corsetée par les conventions et marquée par le racisme. Il est plus généralement une subtile incitation à essayer de vivre sa vie rêvée sans céder à « la pression immense de l’esprit de tous sur l’intelligence de chacun ». (Tocqueville). Facile à lire et intrigant, le livre est également dérangeant par séquences. D’un Kafkaïen pas toujours maîtrisé, la porte bleue manque tout de même d’un petit quelque chose pour être pleinement convaincant.

  • Art – Yasmina Reza

    Art reza.jpgAprès la grande déception que fut la lecture de trois autres pièces de théâtre de Yasmina Reza, je n’étais guère enthousiaste à l’idée de poursuivre l’exploration de l’œuvre de la dramaturge, fut ce avec Art qui est considéré par certains comme son chef d’œuvre. Pourtant, cette pièce s’avère en fin de compte plutôt meilleure que les autres sans pour autant modifier réellement l’opinion mitigée que j’ai de l’œuvre de l’auteur.

    Art, c’est l’histoire de trois amis qui s’écharpent et questionnent leur amitié et leurs personnalités respectives à cause de l’acquisition de l’un d’entre eux : une toile, entièrement blanche en apparence, achetée à 200 000 francs. Comment Serge a-t-il pu céder à la folie de cet achat ? Alors qu’Yvan se garde d’en penser grand-chose, Marc lui n’hésite pas à attaquer frontalement Serge sur l’indécence de son achat mais également sur sa valeur artistique même. Virulente, l’attaque de Marc blesse intimement Serge et les entraîne dans une joute verbale acerbe et violente qui emporte Yvan et ne les laisse pas indemnes. Voici venue l’heure pour chacun des trois amis de se juger et de se faire des reproches qui ne montrent que trop bien à quel point ils se connaissent et s’observent, se jugent.

    La querelle autour de la valeur de l’art contemporain n’est ici qu’un prétexte même si elle n’est pas anodine. Elle s’intègre parfaitement dans l’univers bourgeois qui est au centre de l’œuvre de Yasmina Reza. C’est un élément moteur de la pièce dont la puissance et l’intérêt restent néanmoins limités car la réflexion autour de l’art contemporain reste d’un niveau assez superficiel et n’est que secondaire.

    Le thème principal de la pièce reste surtout celui de l’amitié autour duquel l’auteur brode une série de questions : de quoi sont vraiment constituées nos amitiés ? Sur quoi tiennent-elles ? Quelles parts d’égoïsme, de manipulation intègrent-elles ? Quelle valeur sociale pour l’amitié ? Autant de questions et bien plus qui sont surtout traitées en mode mineur, sous le mode de la comédie, seulement corrosive par moments, avec une petite mécanique plutôt efficace par séquences mais globalement prévisible.  

    Vraiment pas de quoi crier au génie non plus.

    OK.

  • L’œil du purgatoire – Jacques Spitz

    L'oeil du purgatoire.jpgPoldonski est un peintre ambitieux et vaniteux qui aimerait toucher au génie mais qui n’entrevoit que la médiocrité. Abîmé dans une aigreur envers son entourage et le monde entier, la jouissance des plaisirs charnels ne suffit plus à l’écarter de l’idée du suicide. C’est à ce moment-là qu’il est l’objet d’une expérience folle qui va radicalement transformer son expérience de la réalité. Son nerf optique, infecté par un bacille lui permet de voir l’avenir des choses périssables, chaque jour un peu plus loin dans le temps. Un monde s’effondre pour le peintre qui voit la pourriture et le néant gangrener un univers de moins en moins tangible et gérable au quotidien pour lui. Partout, des ruines, des cendres, des cadavres, des squelettes et bientôt uniquement de la poussière et du néant. La désintégration totale.
    Le présent vieilli, le concept autour duquel est bâti le roman, est vraiment original et vaut à lui tout seul le détour. C’est un véritable tour de force que de poursuivre jusqu’au bout cette idée d’une perception nouvelle de la réalité. Jacques Spitz en renouvelle l’intérêt et en tire le maximum avec des trouvailles épatantes (l’utilisation de la photographie, la mise en scène d’un monde des idées…). Avec beaucoup d’habileté cette idée est aussi utilisée pour créer une expérience esthétique unique et assez troublante autour des thèmes de la décomposition, de la mort, de l’invisible et du vide.
    Le livre est en effet d’une force visuelle saisissante avec des images remarquables et des descriptions mémorables qui déroulent cet univers qui s’étiole. Une atmosphère de chute, sombre, putride même, exhale de l’aventure d’un Poldonski qui s’enfonce dans le désespoir et dans la marginalité au fur et à mesure que sa vue se dégrade ou plus exactement dégrade le monde. Le lecteur est totalement immergé, happé dans cette illusion optique qui possède une beauté morbide et captivante et qui est également utilisée comme ressort par Jacques Spitz pour mener une réflexion subtile sur différents thèmes.
    L’œil du purgatoire s’interroge ainsi sur l’art, posant des questions sur son évolution (décomposition ?) sur l’essence du génie. Le regard unique que ce dernier peut poser sur le monde, en décalage avec ses contemporains, sa solitude face à son époque, sont illustrés par l’expérience visuelle vécue par Poldonski. La réflexion dépasse largement le thème de l’art pour aborder plus généralement le rapport à autrui: par l’intermédiaire du corps, mais aussi par l’expression d’une misanthropie qui est paroxystique au début du livre ou encore par le dénouement dont il ne faut rien révéler. La mort, omniprésente, est en fait l’opportunité pour Jacques Spitz d’aborder sous un angle original, des thèmes classiques.

    Chef d’œuvre élégant et dérangeant.