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barbarie

  • Au cœur des ténèbres – Joseph Conrad

    Heart of Darkness.jpgVoilà longtemps que je souhaitais lire ce classique de la littérature anglaise. Maintenant que c’est fait, je comprends pourquoi Au cœur des ténèbres est considéré comme une œuvre majeure. C’est d’abord un livre qui est porté par une atmosphère. Depuis le récit introductif à Londres, sur la Tamise, qui présente Marlow le narrateur, jusqu’à la fin de l’expédition au plus profond du Congo, les ténèbres rôdent, annoncées. Au fil du récit, un sentiment de malaise monte progressivement, en même temps qu’une réalité nouvelle se dévoile sous les yeux de Marlow. Le lecteur partage son hébétude et sa répulsion devant un environnement complètement hors normes.

    Ce que Marlow découvre et dénonce en abordant la côte africaine et en remontant le Congo, dans une ambiance brumeuse, c’est l’enfer de la colonisation. D’un côté, il y a les noirs victimes du racisme, qui subissent des violences, des exactions de toutes sortes et paient, accablés, un lourd tribut de souffrance à l’entreprise coloniale. De l’autre côté, il y a les blancs qui font preuve d’une réelle cruauté et d’un mépris à l’égard des noirs mais qui se retrouvent dans une autre galère, pas épargnés par les maladies et une nature peu clémente, souvent inadaptés, incompétents, dépassés par une aventure dont les enjeux économiques – le commerce de l’ivoire en l’occurrence – priment.

    Au-delà de cette atmosphère infernale et de la dénonciation de l’entreprise coloniale - malgré quelques relents racistes propres à l’époque de Conrad concernant les noirs et l’Afrique -,  Au cœur des ténèbres fascine surtout par la figure de Kurtz. Omniprésente dans le livre, celle-ci est une ombre dont tout le monde parle et vers laquelle vogue Marlow lentement et non sans dangers. Durant tout son périple, il n’est question que de Kurtz avec une certaine admiration mêlée de crainte. Cet homme remarquable, dont on n’a plus de nouvelles depuis un certain temps et sur lequel courent toutes les rumeurs, est en effet celui qui ramène le plus d’ivoire à partir de son comptoir au plus profond du pays. Ce nom ne cesse de retentir dans tout le livre comme une antienne magique. Et le lecteur de se demander qui est donc ce Kurtz, que lui est-il arrivé et qu’est ce qui fait de lui un homme si exceptionnel.

    Cruelle, la vérité révèle finalement le sens multiple du titre du livre. Joseph Conrad ne parle pas que des ténèbres du Congo, mais aussi de celles qui ont envahi le cœur et l’esprit de Kurtz. Présenté comme un homme de lumières et un génie universel, Kurtz devait être celui qui amène la civilisation aux sauvages noirs, un phare des valeurs et des idéaux de la civilisation occidentale en pleine jungle et en milieu hostile, un symbole de l’aspect positif de la colonisation. Las, c’est la barbarie qui a vaincu Kurtz devenu un misérable et pathétique chef de tribu aux pratiques inavouables, un mégalomane aux mains visiblement entachées de sang, adulé par des indigènes à sa solde. Tout son savoir a failli et ne lui a visiblement servi à rien. Sinon à devenir une figure ambigüe.

    La question sous-jacente est comment cela a-t-il été possible ? Pourquoi un tel échec, une telle transformation ? Sans doute parce que Kurtz avait en lui cette virtualité, cette folie, parce que l’entreprise coloniale et ses excès, son poste au cœur de la jungle congolaise l’ont rendu possible. Kurtz est une figure fascinante, le coup de maître qui a validé la pérennité de cette œuvre de Joseph Conrad jusqu’à inspirer notamment Francis Ford Coppola pour son Apocalypse Now ou encore Werner Herzog pour son Aguirre ou la colère de Dieu.  Il n’en demeure pas moins pour autant qu’au cœur des ténèbres n’est pas un de mes classiques préférés pour plusieurs raisons.

    Il me semble que le livre est légèrement déséquilibré dans sa construction. L’avant-dernière partie du livre consacrée à la rencontre entre Marlow et Kurtz est peu développée par rapport à celles qui précèdent, plus longues et qui suscitent de grandes attentes, ou même par rapport à l’épilogue. Tant de mystère autour de Kurtz et une si lente progression vers lui pour finalement peu de pages et peu de détails sur sa folie, sa dérive, son parcours, son histoire. « L’horreur, l’horreur », s’écrit Kurtz, en nous laissant un peu sur notre faim. Alors certes, la place est laissée pour tous les fantasmes et pour la création d’un mythe, mais le lecteur était en droit d’en attendre plus.

    A cela il faut également ajouter quelques bémols concernant la technique d’écriture de Joseph Conrad. Dans Au cœur des ténèbres, la langue est très imagée et possède une réelle puissance évocatrice qui est l’une des forces du livre tout en étant parfois brumeuse, flottante. Il faut dire qu’elle n’est pas toujours aidée par une narration qui est incertaine par moments, ni par un Marlow quelques fois englué dans des épisodes peu captivants ou face à des personnages finalement peu intéressants, qui ne servent qu’à ajouter une pierre supplémentaire à l’édifice de Kurtz.

    Un classique qui n’est donc pas dans mon panthéon.  

  • En attendant les barbares – J.M. Coetzee

    en-attendant-les-barbares.jpgEn attendant les barbares est une œuvre complexe et riche qui mêle la question du mal à celle d’autrui dans un climat d’ambiguïté angoissant.

    Tout d’abord, il y a le décor, les marches, un avant-poste à la lisière du désert qui se trouve aux frontières de l’Empire. Peu d’indications contextuelles sont données afin de pouvoir déterminer un lieu précis, une nation ou même une époque, ce qui en rajoute à l’étrangeté mais aussi à l’universalité et à la force du livre. L’endroit semble aux marges, quelconque, perdu dans le temps, empreint d’une atmosphère d’immobilité et de rusticité. Seulement voilà, les barbares menacent. C’est en tout cas ce qu’affirme l’Empire. Ils sont là, à nos portes entend-on alors qu’on ne les voit pas. Et si c’était une manière pour le pouvoir d’affirmer son autorité sur son territoire en agitant le spectre de l’invasion, en répandant le sentiment d’insécurité et la peur de l’autre ? Problématiques bien actuelles qui prennent cadre dans un univers proche de celui du Drogo du Désert des tartares (Dino Buzzatti).

    Le colonel Joll débarque donc aux marches, mandaté par les autorités de l’empire pour analyser la situation et mener les investigations et actions opportunes. Il faut essentiellement entendre par là faire des incursions dans le désert, capturer des individus sans défenses issus de peuples nomades extérieurs au territoire de l’empire et les soumettre à la torture sous le prétexte d’obtenir des informations. Alors que s’enchaînent les actes gratuits de violence, de maltraitance, de mutilations contre des innocents, la question se pose de savoir qui sont vraiment les barbares dans cette histoire ? Civilisation ou barbarie (C.A Diop)? Civilisation et barbarie. Interrogations auxquelles on ne peut échapper au regard de l’histoire des colonisations. J.M. Coetzee n’a pas besoin d’évoquer le contexte de l’Afrique du Sud de l’Apartheid pour que celui-ci s’impose de lui-même d’une façon ou d’une autre à l’esprit du lecteur.

    La figure du colonel Joll s’oppose à celle du magistrat, personnage principal du livre. Gouverneur des marches, respectueux des cultures extérieures à celle de l’empire, cet homme âgé est heurté par les actes du colonel Joll, lui qui essaie de comprendre « les barbares », de s’ouvrir à eux. Il garde en mémoire que ces derniers étaient là avant l’empire. Le magistrat ressent un sentiment de culpabilité, un sanglot de l’homme blanc (Pascal Bruckner) qu’il pense calmer dans une étrange idylle avec une des victimes du colonel Joll. Tentation de l’oubli, du reniement de soi. Les pages sur cette idylle ne sont pas les plus inoubliables du livre. Le désir de repentance pousse le magistrat à ramener la jeune fille chez elle. C’est un acte dont les intentions sous-jacentes ne sont pas totalement dévoilées. Être accepté par les barbares ? Etre tué, sacrifié ? Un signe de paix ?

    Pour l’empire, il n’y a pas de doute, c’est de la sédition. L’autorité de la ville est donc brutalement reprise par les hommes du colonel Joll. La dernière partie du livre est dure, crue avec des passages forts, une tension extrême. La torture est omniprésente, l’avilissement, général. C’est la terreur dans une atmosphère crépusculaire. La barbarie est déjà là, parmi nous, en nous. Elle menace de devenir la norme à chaque instant si nous cédons nos lumières. J.M. Coetzee arrive à échapper à l’écueil de faire du magistrat un héros. Il n’en est pas un comme il le dit lui-même plusieurs fois. Malgré son combat pour une certaine idée de justice, de civilisation, grande et totale est sa déchéance. A la fin, il n’y a pas vraiment de victoire. De la faiblesse, de l’effondrement, de la poussière, oui.  « Tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon) sera tenu par l’oubli. Personne ne réparera les torts commis mais tous les torts seront oubliés » écrit Milan Kundera dans la plaisanterie.

    Monde cruel.

  • Les naufragés du Batavia - Simon Leys

    batavia.jpgC’est un petit livre dont a accouché Simon Leys a défaut de l’œuvre géniale qu’il projetait d’écrire sur le sujet. Dommage qu’il ait été dépassé sur le même sujet par l’ouvrage de Mike Dash, dont il fait lui-même l’apologie en préface. Les naufragés du Batavia n’en est pas moins un livre recommandé pour ceux qui ne connaissent pas la tragédie de ce navire de la compagnie des indes néerlandaises.

    Dans un récit bref, intense et intelligent, très didactique aussi, Simon Leys explique comment la tragédie du Batavia a pu arriver. Expliquer les tenants, les aboutissants, les enjeux, les circonstances, la mécanique folle qui a conduit ce navire, fleuron de la navigation commerciale hollandaise du XVIIème siècle, à échouer au large de l’Australie et à voir les survivants se massacrer sous la férule d’un illuminé. 

    Synthétique, Simon Leys, n’en est pas moins précis et permet de comprendre et de découvrir cette histoire qui vaut le détour. Un récit intelligent, instructif et terrifiant.