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barrage

  • Le convoi de l’eau – Akira Yoshimura

    9782742771509.jpgC’est un petit village niché au cœur des hautes montagnes du Japon qui avait réussi à rester secret et caché du reste des habitants du pays du soleil-levant. Avant un malheureux hasard de la seconde guerre mondiale, avant les ambitions énergétiques et la volonté d’édifier un barrage hydroélectrique dans cette zone, avant l’arrivée des ouvriers en charge de repérer le terrain et d’amorcer la transformation des lieux. Avant l’inondation programmée du village et de la vallée. Avant le grand chamboulement.

    Un monde s’effondre ? Un peu, mais pas complètement. Un monde s’évertue à survivre surtout. A ne pas périr malgré l’irruption brutale d’un élément exogène dans son univers protégé et clos depuis des temps inconnus. Akira Yoshimura rejoue le choc des civilisations et la violence de la colonisation au sein même du Japon. Ce hameau à l’écart du monde moderne jusque-là, perpétuant ses propres coutumes, semblant vivre à une autre ère, est confronté à la modernité et à un « autre » conquérant qui s’attaque à son environnement qui est le creuset de son identité. Il tente de préserver son environnement avant de finalement choisir une forme d’adaptation qui a sa part de violence interne.

    Akira Yoshimura a choisi de ne pas mélanger ces deux mondes qui se font face: les autochtones et les ouvriers. Il a plutôt opté pour le côtoiement, pour l’observation mutuelle à distance respectable. Ce qui donne une violence plus grande, une tension plus forte et une profonde incompréhension aux moments où ces mondes se croisent et se heurtent, chose inéluctable. Entre ces moments de choc règnent une étrange attente, une incompréhension, un scepticisme nimbé de suffisance du côté des ouvriers et un hermétisme mystérieux du côté des habitants du village, le tout dans un magnifique décor de nature en péril.

    C’est une des forces de ce récit, déployer ce site naturel avec une écriture fluide, aux descriptions sobres sur lesquelles glisse le lecteur pour s’immerger dans une atmosphère de paradis perdu traversée par la sourde tension de l’imminence de la fin, de l’anéantissement. Le lecteur est au plus près de la nature et de la catastrophe grâce, à des phrases ciselées, à un style dépouillé qui n’a pas besoin d’effets de manche car axé vers la recherche de la justesse dans la peinture de la nature comme des évènements et des sentiments.

    L’autre force de ce récit, c’est le personnage sombre et mélancolique au centre de ce récit. Il est la passerelle improbable entre ces deux mondes qui se regardent en chien de faïence. Il ne ressemble pas à la masse des autres ouvriers qui semblent mépriser le hameau et peu désireux de comprendre ses habitants. C’est un être marqué par un drame personnel qui recherche la solitude et l’éloignement loin de la ville et du monde moderne. Il est donc fatalement attiré, fasciné par ce hameau à l’écart de tout. Une partie des évènements que subissent les habitants du hameau entre en résonnance avec son histoire personnelle pour le conforter dans cette fascination. Progressivement ce hameau lui apparaît comme une inattendue perspective d’espoir face à ses démons intérieurs.

    Avec subtilité et tout en retenue, Akira Yoshimura parle également dans son livre succinct de sexualité, de mort, de couple, d’honneur, d’estime et de solitude. De beaucoup plus donc que ce que je décris plus haut.

    Un livre doté d’une force tranquille, d’une beauté discrète et d’une puissance feutrée.

    Bon.