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biologie

  • Peste et Choléra – Patrick Deville

    peste-cholera.jpgYersinia Pestis. Voici ce qui reste pour les mémoires les plus méritantes d’Alexandre Yersin. Ce n’est pas complètement faire justice à un homme complexe, dont la destinée remarquable est l’objet du dernier livre de Patrick Deville. Après avoir couru sur les traces de l’ignoble William Walker en Amérique Latine, sur celle de Savorgnan de Brazza et des explorateurs en Afrique, puis d’Henri Mouhot aux alentours du Cambodge ? Patrick Deville s’attache à dessiner le portrait d’Alexandre Yersin et avec lui, celui de la naissance de la microbiologie et celui de l’Indochine.

     Impossible de ne pas être fasciné par la figure unique d’Alexandre Yersin. Médecin émérite, l’homme est un des membres les plus brillants de la bande à Pasteur qui bouleverse les sciences de la biologie et marque l’aube de la microbiologie à la fin du 19ème siècle. Alexandre Yersin n’a pas seulement découvert le bacille de la peste en 1894, mais aussi  la toxine diphtérique bien avant cela en 1886, à seulement 26 ans. Sa destinée aurait certainement été autre et peut-être moins passionnante ou plus glorieuse qui sait, s’il n’avait décidé après avoir vu la mer de devenir explorateur. C’est ainsi qu’entre 1891 et 1894, il mène des expéditions dans l’Asie française du Sud-Est : l’Indochine, Annam,la Cochinchine.

    Patrick Deville explore jusque dans les moindres recoins une vie hors des sentiers battus et une personnalité hors-normes. Alexandre Yersin, c’est le génie qui ne cherche pas spécialement la lumière et les honneurs mais qui sait en profiter et les utiliser. C’est le scientifique qui par ennui ou par dilettantisme finit par s’éparpiller dans l’acquisition autodidacte d’un savoir multiple, protéiforme plutôt que d’aller au bout d’une recherche spécialisée.  C’est le brillant esprit qui n’a que faire des choses matérielles et qui pourtant finit par être riche en devenant un immense producteur d’hévéa et en créant son propre petit empire, son propre monde, dans son paradis de Nha Trang, son utopie.

    Si Patrick Deville frôle parfois l’hagiographie, contrairement au sort réservé aux personnages de ses livres précédents, il n’en demeure pas moins que son livre et ce portrait restent fascinants. Ce n’est pas une biographie, c’est comme les ouvrages précédents, une porte ouverte sur l’histoire telle qu’on aimerait qu’elle soit toujours racontée. Comme une formidable aventure, comme un roman épatant qui s’écrit dans un nœud inextricable de coïncidences, de hasards, d’interactions humaines, dans l’inexorable marche en avant et le vacarme de la grande Histoire, depuis la défaite de 1870 jusqu’à celle de 1940. C’est tout simplement passionnant, alerte, écrit sur un ton léger, joueur, avec une réelle maîtrise du sujet.

    A force de naviguer dans le 19ème siècle, sur les 4 continents, Patrick Deville arrive avec un savoir-faire désormais évident – et un peu visible – à établir des parallèles entre les hommes, à dresser des ponts entre leurs histoires, à démêler les fils de l’histoire. Il faut savourer la manière dont il raconte Pasteur et sa descendance scientifique et jouir des clins d’œil qu’il fait à ses ouvrages précédents, évoquant le contexte d’un monde en pleine ébullition qui voit les explorateurs, les conquérants, les génies et les fous émerger partout. On voit passer plus ou moins régulièrement en fond, d’immenses figures comme Arthur Rimbaud, Céline, Stanley ou encore d’autres moins  évidentes comme Auguste Pavie, Paul Doumer ou Emile Roux

    On peut regretter que la structure du livre soit un peu moins complexe que celle des ouvrages précédents de Patrick Deville. Ce dernier a décidé de s’effacer presque complètement de son œuvre cette fois-ci. Son fantôme du futur et les références à l’époque actuelle ne remplacent pas les structures narratives, parfois alambiquées comme dans Pura Vida ou inspirées comme dans Equatoria. Malgré tout, Peste et Choléra semble promis à une flopée de prix en cette rentrée littéraire 2012 et ce n’est que justice, au moins pour ce qui est quasiment une tétralogie et une œuvre remarquable, quelque part entre la littérature de voyage, la biographie, l’exercice de style et l’Histoire