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  • Amour et ordures – Ivan Klima

    Ivan Klima.jpgLa quatrième de couverture parle d’Amour et Ordures « comme le roman le plus important sur la Tchécoslovaquie d' " avant-Havel " ». Ce qui me laisse un peu dubitatif. Imaginez un peu, un auteur célèbre, tombé en disgrâce, qui devient éboueur dans Prague. Un quotidien de dur labeur pour celui qui se consacrait à l’écriture d’un essai sur Kafka avant d’embrasser cette réalité si prosaïque. Un homme confronté aux ordures qui a des choses à raconter sur la Tchéquie de la seconde guerre mondiale, vu qu’il a connu enfant le camp de concentration de Terezin. C’était avant le rideau de fer et la période communiste qui a assommé la réalité  avec une novlangue qui s’appelle ici le Jerk. Ça en fait donc des choses fortes à raconter pour un homme qui est en plus plongé dans une passion dévorante avec une maîtresse qui n’arrive pourtant pas à le convaincre d’abandonner sa femme.

    Il est juste dommage qu’Ivan Klima raconte tout ceci très mal. Amours et Ordures est un galimatias qui dévalorise ce matériau si riche en refusant d’y mettre de l’ordre ou de créer une véritable architecture narrative. Tout est balancé dans une logique de tout à l’égout qui épuise le lecteur et dilue son intérêt pour les thèmes de l’écrivain tchèque. Finalement, il y a un manque d’épaisseur dans la critique du régime communiste tout autant que dans l’évocation du camp de Terezin. Idem pour l’expérience d’éboueur qui souffre d’un bavardage inintéressant, souvent centré sur les anecdotes des collègues de travail. A la fin, ne reste de tout ça qu’un discours un peu fatigant sur Kafka et cette histoire de femme et de maîtresse qui n’a finalement rien d’extraordinaire et qui s’embourbe dans des situations pénibles et dans la redondance.

    Ivan Klima écrit parfois des choses assez belles, développe une réflexion brouillonne mais riche sur l’existence – notamment sur les ordures -, qui sortent le lecteur de sa torpeur. Ce ne sont cependant que des pépites dans un océan d’ennui et c’est bien difficilement qu’on atteint la fin du livre.

    Immense déception.

  • Une journée d’Ivan Denissovitch - Alexandre Soljenitsyne

    Denissovitch.jpgImpossible d’écrire sur Une journée d’Ivan Denissovitch sans évoquer son contexte d’écriture et de publication. Alexandre Soljenitsyne a été condamné au goulag en 1945 pour avoir critiqué dans une lettre, les compétences militaires de Staline. Il y a passé plus de dix ans avant de bénéficier de la politique de déstalinisation de Nikita Khroutchev pour être libéré et publier Une journée d’Ivan Denissovitch. Le roman décrit la journée type d’un Zek, le personnage principal éponyme, et délivre ainsi un des premiers témoignages littéraires des insupportables conditions d’existence des prisonniers du goulag.

    C’est d’abord à ce titre que ce livre est édifiant. Cette journée type est un calvaire sans nom qui commence aux aurores d’un hiver sibérien et qui s’accompagne de son lot de corvées, de souffrances, de privations et de galères. Longue est la liste de travaux et de pièges que recèle le simple quotidien pour un zek à la merci d’un univers brutal et mortel. Alexandre Soljenitsyne dépasse le cadre de la journée d’Ivan Denissovitch pour dessiner au-delà de la pénibilité du camp, les mécaniques de fonctionnement mais aussi de survie qui sont en place à l’intérieur du goulag. Tout est affaire de stratégies, d’habitudes, de méthode et d’expérience. Ce n’est qu’à ce prix-là qu’il est possible d’arriver à tenir, à apprécier même certains moments alors que l’espoir d’une libération future n’a aucune consistance.

    Il y a quelque chose de terrible à réaliser que cette insupportable journée décrite par Alexandre Soljenitsyne, est en fait une journée plutôt positive pour son héros parce qu’il a déjà réussi à la traverser sans encombres, à rester vivant et même à trouver des éléments qui pourraient servir pour les jours prochains. C’est ce sentiment  qui fait comprendre pleinement la banalisation de l’horreur, l’acceptation d’une destinée cruelle, la défaite d’individus écrasés par un système violent et monstrueux. Tout aurait pu être bien pire. Ne pas mourir est déjà une victoire. Et probablement la seule possible en ces lieux.

    Témoignage incontournable et précieux, une journée d’Ivan Denissovitch est un livre court mais dense qui marque autant par la figure du zek Choukov et son quotidien qu’il déroute parfois par son style sec, très épuré et par moments confus.

  • Certaines n’avaient jamais vu la mer – Julie Otsuka

    Otsuka.jpgDurant l’entre-deux guerres, plusieurs milliers de femmes japonaises ont quitté leur pays pour rejoindre les Etats-Unis. Elles ont traversé le pacifique pour aller épouser des compatriotes déjà installés en Amérique. Si elles ont choisi de se lancer dans une telle aventure, de prendre un mari sur une simple photo ou des lettres convoyées par une marieuse, c’est qu’elles avaient toutes diverses raisons de quitter le Japon. Ce qu’elles ne savaient pas, c’est qu’elles avaient été trompées, se retrouvant finalement mariées à de pauvres immigrés japonais aux statuts de larbins, débutant une dure vie de labeur et d’exil qui se termine par leur internement dans des camps spéciaux suite à l’attaque de la base américaine de Pearl Harbor par les japonais en 1942.

    Julie Otsuka raconte la trajectoire de toutes ces femmes en huit chapitres brefs qui sont chacun centrés sur des éléments clé de leur histoire. Le roman débute par la traversée du pacifique, raconte leur première nuit « maritale », passe entre autres par la découverte des blancs, la naissance de leurs enfants, pour se terminer par l’épisode historique de leur internement. La romancière parle ainsi des douleurs de l’exil, des espoirs déchus d’une vie meilleure, des existences difficiles marquées par les épreuves et le dur labeur. Ce sont des destins de femme marqués par le racisme, la violence, l’échec, la honte. Des femmes qui ne peuvent plus retourner dans leur pays, essaient tant bien que mal de trouver leur place dans leur nouveau pays, dans leur nouvelle vie  Elles s’adaptent comme elles peuvent tout en essayant de transmettre leur culture à des enfants qui, inéluctablement, s’éloignent, se révèlent en partie étrangers à elles, américains.

    Julie Otsuka ne s’intéresse pas à une de ces femmes en particulier. Elle s’intéresse à toutes. Elle utilise ainsi systématiquement la première personne du pluriel : « nous ». C’est une destinée commune qu’elle dessine à la manière d’un kaléidoscope, associant les détails de la vie de la vie de plusieurs d’entre elles, les variantes autour des mêmes moments de leurs vies. Ces vies existent toutes en même temps, sont placées sur le même pied d’égalité, enchaînées, apparaissant comme autant de voix qui s’entremêlent pour dire à la fois leurs différences au cœur d’une tragédie commune. De temps en temps, dans ce flot de murmures, s’échappe particulièrement une voix, mise en avant par une typographie en italique. Elle semble s’incarner, se détacher, pour cristalliser un moment, un sentiment, un ressenti précis ou symbolique.

    Julie Otsuka arrive à éviter le piège du pathos alors qu’elle raconte des tragédies. Elle met en lumière de manière sobre et convaincante ces vies anonymes et l’épisode historique de l’internement de milliers de japonais durant la seconde guerre mondiale. Elle nous captive à travers des pages quasi incantatoires, psalmodiques, qui suivent leur propre rythme. C’est avec une force tranquille, après des pages parfois très belles, que nous arrivons à un épilogue fort et poignant qui fait disparaître les japonais et laisse la parole aux autres, aux blancs.

    Émouvant. Bien.