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  • Le grand Quoi – Dave Eggers

    Le-grand-Quoi-un-roman-ravageur_portrait_line2-10925.jpgLe grand quoi, c’est l’histoire de Valentino Achak Deng, un réfugié soudanais exilé aux Etats-Unis. Lorsque le livre commence, le pauvre Valentino est agressé par un couple d’afro américains. Non contents de le dépouiller, ces derniers le tabassent, le séquestrent et lui donnent avec mépris des leçons à lui l’Africain. Amérique, univers impitoyable pensez vous ? Alors vous n’avez encore rien vu. Ecoutez Valentino s’adresser en pensée à chaque personne qu’il rencontrera durant cette mauvaise nuit, écoutez le raconter sa vie, sa trajectoire depuis Marial Bai au Soudan jusqu’à Atlanta. Vous allez entendre un récit incroyable qui à n’en point douter vous bouleversera.

    Valentino a 8 ans et mène une petite vie tranquille dans le sud Soudan, à Marial Bai, son village, quand éclate la guerre au Soudan. Obligé de s’enfuir pour échapper aux milices arabes murahaleen qui s’en prennent aux membres de l’ethnie Dinka, Valentino ne reverra plus sa terre natale, ni sa famille. Pire, le voici lancé dans un improbable périple pour la survie, en compagnie d’autres enfants – bientôt des centaines - et de quelques adultes. Il ne sait pas à ce moment là qu’il passera plus d’une quinzaine d’années sur la route, loin de chez lui. De son village jusqu’en Ethiopie puis au Kenya, d’un camp de réfugié à un autre, obligé de traverser le désert, la forêt, les eaux, d’affronter la faim, la maladie, la fatigue, le manque, le désespoir, les blessures, les villages hostiles, les assassins, les milices armées de toutes sortes.

    La vie de Valentino Achak Deng est une odyssée sanglante et cruelle qui jette une lumière sans fard sur la guerre du Soudan – bien au-delà du désormais connu conflit du Darfour – et sur le destin des enfants perdus. Pendant toutes ces années, chaque instant de vie de ces milliers d’enfants qui parcourent tous ces kilomètres est un miracle constant dans un enfer où un lion peut vous dévorer, une balle vous transpercer, une arme blanche vous découper, un cavalier vous réduire en esclave, un résistant du SPLA en enfant-soldat, et j’en passe. Fuite et attente donc. Jusqu’à ce que se dessine l’opportunité d’échapper définitivement à ce destin tragique, à cette fatalité.

    Ce récit fleuve enchaîne les péripéties à un rythme qui accroche le lecteur. Pas de répit pour ce dernier qui découvre et vit intensément ce conflit terrible. Les choses les plus cruelles et les plus horribles ne sont pas masquées pas plus qu’elles ne sont surexploitées. Elles sont racontées avec assez de recul et de distance pour ne pas accabler le lecteur et le noyer dans l’insoutenable mais pour acquérir une vraie tangibilité. C’est aussi possible grâce à l’écriture et la narration de Dave Eggers qui a décidé de ne pas faire de ce livre un simple témoignage mais bien un roman. C’est très important de le signaler. En lisant le grand Quoi, ce qu’on découvre, c’est aussi une voix, celle que Dave Eggers prête à Valentino. Une voix qui grandit, murit, s’affirme, s’émancipe tout au long du récit pour nous toucher, mais aussi nous interroger, nous interpeller. Cette voix qui nous transporte à l’intérieur de la vie de Valentino donne la sensation d’un dialogue permanent avec lui et son histoire personnelle.

    Il y a dans ce livre, des moments forts, poignants, des scènes drôles, des situations cocasses aussi, un maelstrom d’émotions. Il est passionnant de suivre, d’écouter Valentino, dans une mise à nu qui a le mérite de dépasser l’aspect individuel alors qu’en arrière-plan, l’histoire de la guerre du Soudan se dévoile, mêlée à des évènements et intérêts plus internationaux sur le long terme – Omar El Béchir, John Garang, le SPLA, Oussama Ben Laden, le Darfour, les attentats contre les ambassades américaines en Tanzanie et au Kenya, le 11 septembre, le pétrole etc. Je vous renvoie au livre pour comprendre le mystérieux titre du roman.

    Je salue le talent de romancier de Dave Eggers qui m’a donné à lire une œuvre de premier plan. Prix médicis étranger en 2009. Fort, assurément une œuvre déchirante d’un génie renversant –clin d’œil au titre du premier livre de Dave Eggers.

    Allez y jeter un coup d'oeilhttp://www.valentinoachakdeng.org/

  • La peau et les os - Georges Hyvernaud

    la peau et les os.jpgGeorges Hyvernaud a été mobilisé sur le front Nord de la France en 1939. Il ne s'attendait sans doute pas à être fait prisonnier aussi rapidement, sans vraiment combattre. Comme des milliers d'autres, il est conduit dans un Oflag, une prison de guerre, en Poméranie, où il va passer 5 ans. Voilà ce qu'il raconte dans La peau et les os, un témoignage bouleversant d'un homme à jamais brisé par cette épreuve.

    Loin de l'héroïsme ou du front, du drame inhumain que racontent la plupart des livres concernant la deuxième guerre mondiale, Georges Hivernaud raconte sa bataille à lui dans cet Oflag. La misère de types ordinaires convoqués pour un extraordinaire auquel ils ne croient pas vraiment et qui se transforme en une interminable déchéance ennuyante. L'Oflag, c'est l'ennui, l'impuissance dans la promiscuité. C'est le révélateur de toute la bassesse de chacun libre de s'épanouir dans ce contexte de dénuement, de vide et d'exil hors du monde réel. Il n'y a rien à faire à l'Oflag sinon que de souffrir de la présence envahissante de l'autre et du manque du strict minimum. Pas vraiment de solidarité, ni de résistance, ici, juste une passivité qui ronge, un amour propre qui s'étiole et le temps qui, interminable, pèse de tout son poids dans un contexte d'humiliation, de privation, de chute et de frustration. Dans la peau et les os, plus que des géôliers allemands, l'absence de dignité est liée à la présence de tous ces autres prisonniers, eux aussi dans la fange.

     Georges Hyvernaud est revenu cassé de cette épreuve. Elle a généré une trop grande lucidité sur la nature humaine, ouvert une faille trop grande dans le tissu de la réalité et de la vie normale. Au-delà de l’expérience de l'Oflag, le regard sur le retour à la normalité est tout aussi cruel et désenchanté. Quelle normalité, quel sens après le camp ? Maintenant que la réalité est définitivement altérée par cette expérience. Quelle place pour autrui qui s'est révélé sous son plus mauvais jour ?

    Amertume et désespoir. Derrière les mots, la fêlure engendrée par cette expérience est brûlante. Le ton est désenchanté, les mots sont durs et froids, la souffrance suinte de chaque page dans la sécheresse du style. Pas de grandiloquence, ni d'excès pourtant, seulement de l'humilité et du détachement, de la modestie, de l'économie même. Le drame intérieur est perceptible dans une colère froide inextricablement mêlée à l’impuissance devant ce passé qui ne passe pas. Impossible semble l'oubli. Georges Hyvernaud sait qu’on ne peut pas raconter, partager tout, que le témoignage n'est pas forcément réparateur ou salvateur. Il sait que d'une certaine façon, la réalité est factice. Depuis son séjour à l'Oflag, il est d'une lucidité handicapante, il a mal à la vie, à l’homme, à la mémoire. Il n'est pas étonnant que ce livre n'ait pas rencontré le succès qu'il mérite dans l'euphorie de la libération. Il est trop douloureux. 

    Tout ce qui ne vous tue pas, ne vous rend pas forcément fort, Nietzsche a tort. La peau et les os est à lire impérativement.

  • Camp de concentration - Thomas Disch

    camp concentration.jpgOn ne peut pas dire que j’ai été particulièrement séduit par Camp de concentration. C’est à maints égards une totale déception. Dans un futur indéterminé, l’Amérique est en guerre et semble devenue un état en prise avec des démons totalitaires. En saurons nous vraiment plus ? Non. Quasiment rien sur cette guerre qui ne rechigne pourtant pas à l’utilisation de l'argument nucléaire. Guère plus sur cette Amérique qui serait en dérive au point d'enfreindre les lois les plus élémentaires des démocraties des sociétés occidentales telles que nous les connaissons.

    Louie Sachetti, écrivain contestataire est donc emprisonné à Springfield, lorsque débute le roman, il prend le chemin de camp Archimède ou il va être le jouet d’expériences secrètes. Quelle est donc la grande affaire qui occupe camp Archimède ? L’intelligence. Comment créer des génies. Difficile de ne pas penser à Des fleurs pour Algernon qui aborde le même sujet sous un angle différent. Seulement, le roman de Thomas Disch est bien moins intelligent, fin et émouvant que le chef d’œuvre de Daniel Keyes. Surtout bien moins construit. La problématique essentielle de Camp de concentration est de montrer la barrière ténue entre le génie et la folie, comment il est facile de basculer de l'un à l'autre, comment les deux génèrent la même incapacité de vivre en société. Elle est mal illustrée à travers des personnages et des comportements peu convaincants, des discussions qui n'intègrent pas tant de génie, ni de folie que ça. C’est peu de dire que le saupoudrage religieux utilisé dans tout le livre par Thomas Disch est très fatiguant et guère lisible. Ses procédés visant à persuader le lecteur de la folie géniale à travers le journal déjanté de Louie Sachetti laissent perplexes et ne sont pas vraiment révolutionnaires. 

    Difficile de dire que Camp de concentration est sauvé par le concept de camp tant l’univers concentrationnaire est peu rendu et étrangement exploité. Quant à la théorie selon laquelle le monde entier serait assimilable à un camp de concentration…Inutile non plus de se référer au dénouement quelque peu fumeux qui emprunte aux ficelles les plus grossières de la science-fiction pour faire dans le spectaculaire.

    Très décevant.