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cancer

  • La mer – John Banville

    index.jpgQue vient faire Max dans cette petite pension de la côte irlandaise où il a passé un moment de son enfance des décennies plus tôt ? Est-ce qu’il y vient vraiment pour se souvenir de cet été marquant durant lequel il a rencontré la famille Grace et avec elle, l’amour et le tragique ? Ou alors y vient-il simplement pour échapper à la solitude et pour faire le deuil de sa femme Anna, récemment disparue d’un cancer ? Un peu des deux forcément. Et c’est ainsi que John Banville crée un espace fluide empreint de peine, de douleur et de nostalgie au sein duquel, Max dérive d’un souvenir à l’autre, à la recherche d’une vérité et d’un apaisement qui ne cessent de se dérober.

     La mer est un roman lent dont il faut savoir apprécier la grâce. Celle-ci réside d’abord dans une écriture introspective, fine et poétique qui arrive à dire à la fois les moments intenses et les sentiments troubles qui habitent un Max qui scrute obstinément un passé ancien et récent douloureux. La langue de John Banville embrasse les sensations avec brio et arrive à dérouler progressivement, de concert le récit double de cet été unique avec la famille Grace et celui de l’agonie de sa femme. L’alchimie réside aussi dans cette atmosphère mélancolique, douce-amère, pas du tout larmoyante malgré tout le tragique que contiennent ces deux récits.

     La mer est bien plus qu’un simple roman d’apprentissage.  C’est un roman qui interroge avec délicatesse le sens de la mémoire, de l’existence et de l’expérience humaine en entremêlant l’amour et la mort dans un jeu subtil d’échos et de reflets à travers les années et ces deux récits. Il n’est pas question ici de grandes théories ou de longs développements, juste deux périodes de la vie d’un homme distantes de cinquante années, des silhouettes impressionnistes qui émergent de quelques souvenirs proches ou lointains,  pour finalement se demander en creux, ce qu’il reste de tout ça à la fin.

    Un livre assez beau, simple mais qui demande de prendre son temps, d’écouter la voix de son auteur et de se laisser imprégner par ses interrogations et son atmosphère pour l’apprécier à sa juste valeur.

     Prix Booker 2005

  • D’autres vies que la mienne – Emmanuel Carrère

    d'autres vies.jpgEn décembre 2004, un tsunami ravage le sud-est de l’Asie. Emmanuel Carrère est  au Sri Lanka à ce moment là et est  indirectement confronté à une de ses plus grandes peurs : la perte d’un enfant. Ce malheur, ce n’est pas à lui qu’il arrive mais à Delphine et Jérôme, un couple rencontré lors de ces vacances. D’autres vies que la mienne, un roman sur le deuil, la disparition d’un être cher ? Oui car Emmanuel Carrère raconte aussi la mort de Juliette, la sœur de sa femme, atteinte d’un cancer, qui survient peu de temps après son retour. Elle laisse derrière elle, un mari, Patrice, et 3 petites filles. Comment appréhender cette perte, comment survivre, que reste t-il de ceux qui sont partis ?

    Si Emmanuel Carrère part du deuil, de la mort d’une enfant et d’une femme, il dépasse ces sujets en racontant des vies, des histoires, avec tout ce qu’elles ont de banal, mais aussi d’extraordinaire. Il nous parle d’amitié en racontant celle de Juliette avec son collègue et mentor, le juge Etienne. Deux vies marquées par le handicap et le cancer qui ont une place conséquente dans le livre. Deux existences professionnelles tournées vers un combat judiciaire en faveur des personnes victimes de surendettement et des sociétés de crédit facile. Il nous parle aussi d’amour, celui de Jérôme pour Delphine, celui de Patrice pour Juliette. C’est fort, intense sans sombrer dans le pathos ou dans le simple témoignage.

    Ce qu’il y a de formidable dans ce livre, c’est la façon dont Emmanuel Carrère arrive à rendre les vies et les trajectoires de ces personnes. Ce ne sont pas des personnages, ils sont vivants, avec nous. C’est une prouesse de pouvoir capter avec autant d’intelligence et d’humanité, la réalité et l’essence de ces êtres. Au fil des pages, la vraie vie est là, et comme à chaque fois avec Emmanuel Carrère, on est dans le dur, au cœur des choses. S’il y a tant de profondeur dans ses portraits, dans ce qu’il raconte de ces personnes et de leurs vies, c’est parce qu’il est sans concession, qu’il déchire le voile mis sur le réel et les choses. Il a une acuité psychologique qui met à nu la trame de son existence et celle de ces vies.

    Ces vies justement, sont d’autres que la sienne, parce qu’elles se révèlent dépourvues ou libérées des démons de l’auteur. C’est peut-être ce qui a attiré Emmanuel Carrère. A la marge du livre, il est présent, se racontant en train d’écrire ce livre, mais aussi en train de vivre sa vie et de poursuivre son œuvre d’écrivain, d’essayer de guérir de ses fêlures intimes. Mais on est loin d’un roman russe. Il s’agit ici plus de mettre en rapport ces vies avec la sienne, comme des miroirs. D’autres vies que la mienne permet aussi d’apprécier la trajectoire d’Emmanuel Carrère et a une valeur singulière pour ceux qui sont familiers de son œuvre.

    D’autres vies que la mienne est un roman dur, vrai, bouleversant, dans le nu de la vie. Il témoigne des exceptionnelles qualités d’écrivain d’Emmanuel Carrère. Très bon.