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cannibalisme

  • La cène ou le dernier festin des cannibales – Hubert Haddad

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    Le 13 octobre 1972, le vol Uruguayan Air force flight 571 s’écrase quelque part dans la cordillère des Andes, entre l’Argentine et le Chili. Au moment du crash, la queue de l’appareil est rompue et 17 des 45 passagers qu’il transportait sont morts ou portés disparus. Les 38 qui en réchappent se retrouvent donc coincés dans un enfer de froid et de glace, coupés du reste du monde par la montagne. Seuls 16 d’entre eux survivront après deux mois et demi d’une épreuve terrible. Ces rescapés, essentiellement les membres d’une équipe de Rugby étudiante de Montevideo, se seront entre temps nourris des restes humains des victimes du crash.

    Cette histoire fascinante, c’est celle que relate Hubert Haddad sous la forme d’une fiction dans la cène ou le dernier festival des cannibales, celle du documentaire uruguayen les naufragés des Andes ou encore celle du film les survivants que j’ai tous les deux vus il y a de cela bien des années. Depuis que j’ai eu connaissance de cette (més) aventure, elle ne cesse de me hanter, tout comme Hubert Haddad qui a publié son roman en 1975, soit 3 ans seulement après les faits. Il explique dans une postface incontournable, le projet de ce livre et les interrogations qu’il aborde. Il n’a pas voulu laisser s’évanouir la face sombre du « miracle des Andes ».       

    L’écrivain tunisien centre son livre sur un journaliste, ivrogne mélancolique à la recherche d’un amour perdu, qui jusqu’au bout de l’aventure refusera obstinément de manger de la chair humaine. Cette figure (très) librement inspirée d’un des protagonistes de l’aventure est le point d’ancrage d’un autre possible, un idéal humaniste. Tout au long du livre, le reporter ne cède pas à la fatalité et à l’idée (cannibale) qui s’est assez rapidement insinuée dans les esprits. Il ne faut pas renoncer ou attendre les secours qui ne viendront plus – comme ils l’apprennent assez rapidement à la radio - mais tenter à tout prix une expédition afin de franchir la montagne pour retrouver la civilisation et revenir aider les autres.

    En n’acceptant pas de manger de la chair humaine, ce personnage se dresse comme le dernier rempart contre une forme de barbarie, une capitulation qui coûte peut-être ce que ces hommes, l’Homme, a de plus précieux : une certaine dignité, une certaine idée de la civilisation. La fin ne justifie pas les moyens. Le prix de la survie est donc trop élevé pour cet homme qui fait figure de résistant. Il ne s’agit pas de jeter l’opprobre sur les survivants. Non, car personne ne sait ce qu’il aurait fait en pareil circonstances. Pour Hubert Haddad, il y a néanmoins dans cette histoire des symboles qui méritent attention.

    Il pointe le rôle que le symbole de l’eucharistie a pu jouer dans ce drame. Il ne stigmatise pas la religion catholique mais montre comment le mystère de l’Eucharistie et la foi aveugle ont pu faciliter de tels actes. Durant toute la lecture, il y a un certain malaise à voir ces jeunes étudiants catholiques détourner d’une certaine façon, le message christique et le ramener à une réalité brutalement et horriblement prosaïque : manger. La fin du livre avec l’absolution que l’Eglise a apporté à ces actes – comme dans la réalité – prête à réflexion. Hubert Haddad montre comment ces jeunes rugbymen catholiques, issus de la bourgeoisie chrétienne, sombrent dans une mécanique déviante, dévoyant la religion, le sacro saint esprit d’équipe et avalisent une forme de terreur.

    La lecture la plus intéressante que l’on peut faire de cette aventure est la symbolique de l’idée capitaliste dans ce qui arrive aux survivants. Au lieu de s’entraider, de lutter ensemble jusqu’au bout, de tout tenter pour vaincre, jusqu’à périr, au lieu d’exalter l’esprit de sacrifice, le don pour les autres, de tenter l’exploit, dans la tradition la plus noble du sport, de leur sport, de ce que l’église catholique, la bourgeoisie éclairée ont de meilleur, ces hommes chutent dans l’abîme d’une loi de la jungle, de la fatalité, de l’économie ultra libérale. Périssent les vaincus et les plus faibles, qu’ils nourrissent l’horrible fuite en avant, la surchauffe de la machine, pour ceux qui restent, les plus forts, ceux qui le méritent. Quitte à ce qu’au bout ne reste plus qu’un désert, un paysage dur, impitoyable comme celui de la cordillère des Andes.

    Il ne faut pas aborder le livre d’Hubert Haddad sous l’angle d’un témoignage, d’une enquête ou d’un récit exact, minutieux des faits. C’est un roman. L’essentiel est ailleurs, au-delà de qualités littéraires indéniables, dans la réflexion à laquelle l’auteur nous invite devant la profondeur de la faille ouverte par cette aventure.

    Intéressant, la cène ou le dernier festin des cannibales est un livre qui peut ne pas séduire immédiatement mais qui interpelle fortement le lecteur.