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catastrophe

  • Zeitoun – Dave Eggers

    zeitoun.jpgCeci n’est pas un roman, avertit Dave Eggers en préambule de son livre. Quelques années après s’être immergé avec Le grand quoi dans l’histoire de Valentino Achak Deng, immigré soudanais aux USA à l’incroyable trajectoire, Dave Eggers récidive en s’emparant d’une autre histoire vraie. Cette fois-ci, il s’agit d’Abdulrahman Zeitoun, figure centrale d’une œuvre qui dépasse le simple témoignage pour livrer le portrait d'une certaine Amérique à travers la catastrophe causée par l’ouragan Katrina en 2005.

    Zeitoun est un immigré d’origine syrienne qui a réussi aux USA. Entrepreneur en bâtiment à la Nouvelle-Orléans, son travail est reconnu et apprécié. Plutôt à l’aise financièrement - il possède plusieurs maisons -, il est le mari comblé de Kathy, le père de trois petites filles et d’un fils adoptif, ainsi que le membre d’une chaleureuse fratrie disséminée dans le monde. Le rêve américain incarné donc qui va tourner au cauchemar avec l’arrivée de l’ouragan Katrina.

    L’exposition du livre est assez longue, le temps pour Dave Eggers de mettre en place, d’installer la figure de Zeitoun, un citoyen modèle, travailleur, plutôt heureux, à la trajectoire assez peu commune. Dave Eggers prend le temps de montrer ce qui va être bouleversé et cassé plus tard avec Katrina. Il installe aussi de cette façon un climat d’attente, d’hésitation, d’incertitude autour de l’ouragan. Ce n’est pas le premier qui frappe cet état alors jusqu’à ce que la catastrophe soit imminente, on comprend que la logique du départ, de l’évacuation, ne soit pas évidente.

    Lorsque survient la catastrophe, la famille de Zeitoun s’est exilée loin de son nid familial et seul Abdulrahman est resté. Officiellement parce qu’il souhaite prendre soin de ses biens touchés par l’ouragan, mais aussi parce qu’il minimise un peu l’apocalypse annoncée. En fait, aussi parce qu’il est têtu et mu par un étrange besoin de résister à la furia annoncée et d’apporter son aide à qui en aura besoin. Les passages sur la catastrophe et la dévastation sont sobres, ne cèdent pas à l’exhibitionnisme, au sensationnalisme ou à l’exagération. Les images sont frappantes sans recours à l’emphase – ce n’est sans doute pas pour rien que Dave Eggers cite La route de Cormac Mc Carthy en exergue.

    Dans une Nouvelle-Orléans inondée, Zeitoun enfourche son canot et sillonne les rues de sa ville. Il essaie d’aider ceux qui sont restés comme lui. Ici c’est un couple de vieux, là des chiens abandonnés, etc. Ce n’est pas un héros que met sous la lumière Dave Eggers, c’est un homme ordinaire et bon qui fait de son mieux pour les autres dans une situation extraordinaire. Marin a un moment de son existence, Zeitoun sur son canot retrouve quelque chose de son passé, l’élément aquatique, la liberté et la solitude dans la navigation, quelque chose de primaire mais d’essentiel qui est transmis au lecteur. Une certaine fraternité, un sentiment d’humanité sont partagés par les rescapés que rencontre Zeitoun.

    Ce portrait de citoyen ordinaire au parcours et à l’attitude peut-être un peu moins ordinaires, dans une situation inédite de catastrophe, se transforme en portrait d’une Amérique raciste, obnubilée par le terrorisme et tout à fait dysfonctionnelle lorsque Zeitoun est arrêté chez lui, dans une Nouvelle-Orléans ravagée, devenue une zone dangereuse avec les pillages, les maladies etc. Le pire qui soit arrivé à Zeitoun, c’est de tomber entre les mains des autorités. Situation kafkaïenne pour ce musulman pratiquant qui est suspecté de terrorisme et qui met le doigt dans un engrenage ahurissant: prison, humiliation, privation et j’en passe. Rien n’est épargné à Zeitoun par un système devenu paranoïaque, fou et absurde. Les dernières parties du livre nous montrent la situation désespérante que subit Zeitoun et son impact sur sa famille, les efforts de cette dernière pour qu’il sorte de ce gouffre.

    Dave Eggers montre qu’il y a quelque chose qui ne tourne plus rond au pays de l’oncle sam et que la machine politico judiciaire américaine est malade. Avec l’histoire de Zeitoun, il souligne certains dysfonctionnements de la société américaine mais surtout offre la parole à un sans voix. Un de ceux que les grandes machines administratives ou institutionnelles peuvent broyer à tout instant. Il se penche avec sobriété et minutie sur un destin personnel en même temps que sur une catastrophe marquante. Moins épique que le grand quoi, Zeitoun est une œuvre marquante qui parle d’exil, d’injustice, de courage, d’humanité, d’adaptation avec justesse et sobriété.

    Bon.

  • La cène ou le dernier festin des cannibales – Hubert Haddad

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    Le 13 octobre 1972, le vol Uruguayan Air force flight 571 s’écrase quelque part dans la cordillère des Andes, entre l’Argentine et le Chili. Au moment du crash, la queue de l’appareil est rompue et 17 des 45 passagers qu’il transportait sont morts ou portés disparus. Les 38 qui en réchappent se retrouvent donc coincés dans un enfer de froid et de glace, coupés du reste du monde par la montagne. Seuls 16 d’entre eux survivront après deux mois et demi d’une épreuve terrible. Ces rescapés, essentiellement les membres d’une équipe de Rugby étudiante de Montevideo, se seront entre temps nourris des restes humains des victimes du crash.

    Cette histoire fascinante, c’est celle que relate Hubert Haddad sous la forme d’une fiction dans la cène ou le dernier festival des cannibales, celle du documentaire uruguayen les naufragés des Andes ou encore celle du film les survivants que j’ai tous les deux vus il y a de cela bien des années. Depuis que j’ai eu connaissance de cette (més) aventure, elle ne cesse de me hanter, tout comme Hubert Haddad qui a publié son roman en 1975, soit 3 ans seulement après les faits. Il explique dans une postface incontournable, le projet de ce livre et les interrogations qu’il aborde. Il n’a pas voulu laisser s’évanouir la face sombre du « miracle des Andes ».       

    L’écrivain tunisien centre son livre sur un journaliste, ivrogne mélancolique à la recherche d’un amour perdu, qui jusqu’au bout de l’aventure refusera obstinément de manger de la chair humaine. Cette figure (très) librement inspirée d’un des protagonistes de l’aventure est le point d’ancrage d’un autre possible, un idéal humaniste. Tout au long du livre, le reporter ne cède pas à la fatalité et à l’idée (cannibale) qui s’est assez rapidement insinuée dans les esprits. Il ne faut pas renoncer ou attendre les secours qui ne viendront plus – comme ils l’apprennent assez rapidement à la radio - mais tenter à tout prix une expédition afin de franchir la montagne pour retrouver la civilisation et revenir aider les autres.

    En n’acceptant pas de manger de la chair humaine, ce personnage se dresse comme le dernier rempart contre une forme de barbarie, une capitulation qui coûte peut-être ce que ces hommes, l’Homme, a de plus précieux : une certaine dignité, une certaine idée de la civilisation. La fin ne justifie pas les moyens. Le prix de la survie est donc trop élevé pour cet homme qui fait figure de résistant. Il ne s’agit pas de jeter l’opprobre sur les survivants. Non, car personne ne sait ce qu’il aurait fait en pareil circonstances. Pour Hubert Haddad, il y a néanmoins dans cette histoire des symboles qui méritent attention.

    Il pointe le rôle que le symbole de l’eucharistie a pu jouer dans ce drame. Il ne stigmatise pas la religion catholique mais montre comment le mystère de l’Eucharistie et la foi aveugle ont pu faciliter de tels actes. Durant toute la lecture, il y a un certain malaise à voir ces jeunes étudiants catholiques détourner d’une certaine façon, le message christique et le ramener à une réalité brutalement et horriblement prosaïque : manger. La fin du livre avec l’absolution que l’Eglise a apporté à ces actes – comme dans la réalité – prête à réflexion. Hubert Haddad montre comment ces jeunes rugbymen catholiques, issus de la bourgeoisie chrétienne, sombrent dans une mécanique déviante, dévoyant la religion, le sacro saint esprit d’équipe et avalisent une forme de terreur.

    La lecture la plus intéressante que l’on peut faire de cette aventure est la symbolique de l’idée capitaliste dans ce qui arrive aux survivants. Au lieu de s’entraider, de lutter ensemble jusqu’au bout, de tout tenter pour vaincre, jusqu’à périr, au lieu d’exalter l’esprit de sacrifice, le don pour les autres, de tenter l’exploit, dans la tradition la plus noble du sport, de leur sport, de ce que l’église catholique, la bourgeoisie éclairée ont de meilleur, ces hommes chutent dans l’abîme d’une loi de la jungle, de la fatalité, de l’économie ultra libérale. Périssent les vaincus et les plus faibles, qu’ils nourrissent l’horrible fuite en avant, la surchauffe de la machine, pour ceux qui restent, les plus forts, ceux qui le méritent. Quitte à ce qu’au bout ne reste plus qu’un désert, un paysage dur, impitoyable comme celui de la cordillère des Andes.

    Il ne faut pas aborder le livre d’Hubert Haddad sous l’angle d’un témoignage, d’une enquête ou d’un récit exact, minutieux des faits. C’est un roman. L’essentiel est ailleurs, au-delà de qualités littéraires indéniables, dans la réflexion à laquelle l’auteur nous invite devant la profondeur de la faille ouverte par cette aventure.

    Intéressant, la cène ou le dernier festin des cannibales est un livre qui peut ne pas séduire immédiatement mais qui interpelle fortement le lecteur.

  • La route – Cormac Mc Carthy

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    L’apocalypse a eu lieu. D’elle, on ne saura pas grand-chose jusqu’à la fin du livre. Juste le sentiment de quelque chose de terrible, de violent, d’énorme et de radical qui a emporté tout sur son passage. Le monde tel que nous le connaissons n’est plus. Et c’est seulement ce qui compte. En quelques pages, on a compris. Voilà ce qui reste de ce à quoi nous sommes tant attachés : des cendres. 

    Rarement livre a porté si loin un univers aussi sombre et triste, une immense désolation, une ambiance post apocalyptique qui hante le lecteur même une fois les pages fermées. Le ciel est livré pour l’éternité à la grisaille alors que la saison ressemble aux prémisses d’un impitoyable hiver nucléaire. Pluie, neige, cendres et aux alentours, des forêts qui brûlent, des arbres qui chutent, des infrastructures qui ne sont plus, des campagnes abandonnées, des villes détruites, vides, fantômatiques, en totale déliquescence. 

    Putréfaction des choses, des objets, des corps, de l’univers entier qui tombe en lambeaux. Cette ambiance est pesante, angoissante, irriguée d’une tension permanente, de peurs protéïformes. Cette prégnante atmosphère de fin du monde est une réussite. Les règles ont changé et le monde n’est plus que menace et survie. Les hommes ? Des ombres qui rôdent, des bêtes qui traquent, des silhouettes qui font peur. Il n’en reste plus tant que ça et ils sont livrés à la violence, à la barbarie, à des instincts bas et indicibles. L’humanité est morte, l’animal social aussi. Ces êtres que l’on rencontre sur la route n’en sont plus. Prédateurs ou proies, quelque chose de l’idée que nous nous faisons de l’espèce semble être parti en fumée. 

    Peut-être est-ce ce quelque chose que les héros anonymes du livre appellent le feu. L’homme et le petit que nous suivons semblent les derniers vestiges de la dignité humaine. Dans un road trip (à pied et avec un caddie) désespéré vers le sud et la côte, ils luttent pour préserver quelque chose qui semble handicapant et voué à disparaître en ces temps obscurs. Ils ne veulent pas sombrer dans la bestialité. S’adapter, survivre, d’accord mais en conservant une certaine éthique, une idée de ce que l’homme doit être, mais qu’il n’est plus. Ils ne tiennent que par cette idée, être les gentils comme dit le petit, malgré la fin du monde, malgré le danger, pour mémoire, pour ne pas sombrer comme les autres, pour que quelque chose en reste, de ce monde qui n'est plus. 

    Il y a quelque chose de profondément tragique dans leur cheminement, l’espoir vain chevillé aux entrailles, les principes soumis à rude épreuve à chaque instant par un univers d’une extrême hostilité. L’homme et le petit ne peuvent pas rester sur place, trop dangereux, alors ils marchent. La route est leur destin et une sorte de fin en soi, un exil hors du temps et du monde, dans la lutte pour vivre et résister. Un chemin dangereux sur lequel rôdeurs, vandales, menacent, alors que la faim, le froid, la maladie les gangrènent. C’est d’une noirceur, d’une violence, d’un désespoir qui sont concentrés dans des scènes mémorables, des situations critiques qui ébranlent chaque fois un peu plus l’homme, le petit et le lecteur. Certains passages sont gravés dans le dur de notre mémoire avec une force visuelle et une charge émotionnelle intenses. 

    Pour le reste Cormac Mc Carthy laisse les émotions et les questions heurter brutalement le lecteur à travers des dialogues qui disent tout en peu de mots. L’essentiel est peut-être dans ces échanges ténus mais tellement denses et profonds entre l’homme et son fils. Ces phrases qui portent tout, disent ce qu’il faut faire, ce qu’il faut combattre, ce qu’il faut espérer, ce qui est mort, ce qui survit, ce qu’il reste et bien plus encore (le passé, leur futur, la mort, le bien, le mal, etc. L’homme ne tient que pour son fils, combien de temps ? Le petit ne tient que par la conviction inébranlable de ce qui est juste, une idée, un pressentiment niché au fond de son cœur et de son cerveau par ce même père. Parce qu’il en faut encore des hommes et des valeurs, même après l’apocalypse. Il y a toujours de la vie qui reste même après que le diable soit passé. Tierno Monénembo, in l’aîné des orphelins. 

    La route est un roman, juste, froid, dur et en même temps touchant dans cette relation exceptionnelle entre le père et le fils dans une situation hors normes. C’est un grand roman catastrophe dont l’ambiance est unique et, à la fois un roman d’apprentissage qui se penche sur ce qu’être un homme veut dire. L’écriture de Cormac Mc Carthy est sèche, tendue et acérée, au plus près de la chute du genre humain, sans pathos, sans grandiloquence. Quand un livre est aussi marquant à la lecture et qu’à la fin, des images, des mots, des situations vous hantent encore, un seul mot : chef d’œuvre.