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chagrin

  • Réparer les vivants – Maylis de Kerangal

    Réparer les vivants.jpgD’un côté, Simon, jeune homme de 19 ans, passionné de surf, parti avec deux amis pour une très matinale escapade à la rencontre d’une vague mémorable. De l’autre côté, Claire, une quinquagénaire atteinte de myocardite qui attend que l’organe d’un autre vienne suppléer son cœur malade et défaillant. Ce sera donc le cœur de Simon, victime banale d’un accident de van fatal à son cerveau sur le chemin du retour. Réparer les vivants est le roman du transfert de l’organe de Simon vers Claire, un roman sur le don d’organes, sur la chaîne médicale qui permet cette prouesse technique et qui lie à chacun de ses bouts, un chagrin et un espoir immenses.

    Le livre de Maylis de Kerangal a plusieurs mérites. D’abord, un titre superbe tiré d’une citation de Platonov « enterrer les morts et réparer les vivants » qui illustre bien son propos. Ensuite, la mise en lumière d’un sujet peu traité, plutôt technique sur lequel il se montre assez clair et documenté pour le grand public en tout cas. Les pages consacrées à l’histoire et à la technique de la transplantation d’organes sont passionnantes. Maylis de Kerangal n’en oublie pas pour autant les tragédies en cours derrière les actes médicaux et met au centre de son livre, l’aspect humain de cette histoire. Réparer les vivants, c’est avant tout le choc de la mort de Simon pour ses parents, le chagrin et l’incompréhension, la difficile acceptation du processus du don d’organes. C’est aussi l’attente de Claire, sa vie difficile sur la pente déclinante, comme en suspens, les petites histoires de tous ces soignants qui a un moment ou à un autre vont participer à cette course contre la montre qu’est la transplantation.

    En dépit de toutes ces qualités, Réparer les vivants ne m’a pas vraiment séduit. La faute en partie aux personnages secondaires, essentiellement ceux de la chaîne médicale de la transplantation. Intéressants sous un angle purement médical, permettant de développer le récit de l’acte technique et de toutes les procédures autour, ces personnages le sont moins dans leur vie privée, parfois artificiellement développée et même clairement nuisible au récit principal (ex: l’infirmière Cordelia). Censés apporter une respiration par rapport à un récit émotionnellement lourd, ils l’altèrent en réalité et jouent une partition qui peut sonner faux même si elle n’est pas inintéressante quand elle s’attarde par exemple sur la caste des chirurgiens. Les histoires de ces personnages secondaires participent par ailleurs à un essoufflement par intermittences du livre. Il est même possible de le trouver un peu longuet quand de véritables scènes fortes, charnelles, qui insufflent une vitalité et un rythme à la narration (la longue scène d’ouverture jusqu’à l’accident, celle du moment de la transplantation…) cèdent à ces histoires peu passionnantes et parfois un peu convenues.

    Après, il y a l’écriture de Maylis de Kerangal : des phrases longues, en circonvolution autour des émotions et de ses personnages. Elle fait mouche lorsqu’elle est aérienne, tenant la juste distance par rapport au processus de la transplantation, tourbillonnant autour des actes des différents protagonistes. Elle est néanmoins parfois un peu trop emmêlée, à des moments cruciaux, pour porter plus justement, plus fortement certaines émotions ou certaines attitudes de ses personnages.

    Ceci n’est pas le chef d’œuvre annoncé un peu partout.

    Avis mesuré pour un livre qui croule sous les prix littéraires.

  • Le fantôme d’Anil – Michael Ondaatje

    le-fantome-d-anil-michael-ondaatje.gifAnil a quitté le Sri Lanka à la fin de l’adolescence pour faire des études de médecin légiste en occident. Une quinzaine d’années plus tard, elle est de retour sous le mandat de l’ONU pour enquêter sur des crimes impunis.

    Alors, le fantôme d’Anil, roman de l’exil et du retour ? Un peu. Partie à dix-huit ans, Anil revient par bribes sur son enfance, son passé Sri Lankais, ses premières années à l’étranger. L’ensemble reste tout de même évanescent : des passages sur l’obtention de son nom qui a d’abord appartenu à son frère, sa célébrité en tant qu’espoir de natation, son mariage raté à l’étranger avec un Sri Lankais, etc. La mémoire, présente par éclats, laisse plutôt la place au présent, au décalage qu’Anil ressent par rapport à son pays. Le propos est classique sur l’exil et le retour et on peut rester sur sa faim sur ces thèmes. La vie d’Anil, passé et présent restent lointains.

    Pourtant, Michael Ondaatje prend du temps pour raconter l’histoire qu’Anil a eue avec Cullis, un écrivain scientifique marié. On ne peut pas vraiment dire que ce soit le plus intéressant du roman. C’est même banal et se détache du reste du roman même si on peut considérer que ça donne plus d’épaisseur au personnage d’Anil. Il en est de même pour l’amitié de cette dernière avec Leaf. Cela contraste avec l’absence relative du frère ou des parents d’Anil sur lesquels on n’en saura pas beaucoup plus.

    Peut-être parce que l’essentiel du roman est ailleurs, dans le travail d’Anil pour faire le jour sur les massacres, les exécutions, à partir de la découverte d’un cadavre récent enterré avec d’autres datant de plusieurs siècles. C’est le fil conducteur du roman qui permet à Michael Ondaatje de revenir sur le contexte politique et historique du Sri Lanka. Il fait jour, si besoin était, sur les massacres, les horreurs commis aussi bien par le gouvernement que par les rebelles, notamment les tigres tamouls. Si Anil vise le gouvernement à travers son enquête, très vite, les histoires qui émaillent le texte démontrent le marigot de l’enfer dans lequel l’ancienne Ceylan s’est embourbée pour devenir une terre d’exactions, dont tout le monde est finalement victime. C’est une des forces du roman ; tout comme les personnages.

    Ceux qu’Anil croise au cours de son enquête sont tous un peu déglingués. Et à chaque fois, c’est un peu la faute au terrible conflit qui ravage le pays et qui leur a pris quelqu’un, quelque chose et qui quand il ne les détruit pas, les laisse cabossés, au bord du chemin. Que ce soit Sarath l’ambigu anthropologue qui aide Anil ou son insomniaque de frère, Gamini le médecin christique ou encore Ananda le mineur, sculpteur et ivrogne notoire, etc. Il semble ne plus y avoir d’innocence possible, et c’est tout simplement effrayant de voir ces dérives humaines et la chute de l’île. Anil sillonne le Sri Lanka à la recherche d’une vérité sur elle-même et sur l’île qui semble évidente en même temps insaisissable.

    Michael Ondaatje  écrit avec le fantôme d’Anil un drôle de roman. Semblant parfois traîner en longueur ou plus précisément tourner en rond, il peut paraître par moments un peu elliptique sur des questions essentielles. Il n’en demeure pas moins un livre riche de personnages atypiques et touchants, saisissant par moments, habité d’une certaine poésie douloureuse et intéressant par rapport à la guerre civile du Sri Lanka.