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colonisation

  • Meursault, contre-enquête - Kamel Daoud

    Meursault.jpgDans l’étranger d’Albert Camus, quelques jours après la mort de sa mère, Meursault tue un arabe sur une plage d’Alger un dimanche après-midi. Une balle létale et plusieurs autres coups de feu sur un inconnu sans nom et sans visage. Cet homme à peine esquissé dans le roman d’Albert Camus est au cœur du livre de Kamel Daoud. Et si cet arabe anonyme, froidement abattu, n’était rien d’autre que le symbole du mépris de l’autochtone, de sa désincarnation dans l’esprit de l’occupant français ?

    L’écrivain algérien, Kamel Daoud, décide de s’y pencher et de redonner une dignité à cet arabe inconnu. Il retrouve ainsi un nom, Moussa Ouled El-Assasse, mais aussi un visage, un corps, une famille. Par l’intermédiaire de son frère, Haroun, « l’arabe » prend indirectement vie et quitte la marge du livre d’Albert Camus pour occuper le centre de Meursault, contre-enquête. L’interruption brutale de sa vie n’est pas qu’un détail mais un séisme qui a bouleversé la vie de sa mère et celle de son frère. Ils ne s’en sont jamais vraiment remis.

    Kamel Daoud tente le difficile pari d’écrire une œuvre en miroir de l’étranger. Un pari réussi avec une œuvre qui s’inscrit en creux du livre d’Albert Camus. Au-delà d’un simple artifice littéraire brillant, Meursault, contre-enquête ne cesse de faire référence à l’étranger avec beaucoup de subtilité (exemples : l’incipit : « Aujourd’hui, M’ma est encore vivante » ou encore le discours d’Haroun à l’imam en prison qui est très proche de celui de Meursault à l’aumonier…) pour prendre corps et sens, pour construire une passerelle entre les deux œuvres.

    Le jeu avec l’étranger est d’autant plus manifeste qu’Haroun raconte une histoire qui se heurte à une certaine absurdité. Notamment celle de la vengeance de son frère qui se révèle être un crime sans aucun objet. Un peu comme le meurtre de Moussa. Le livre est néanmoins plus que cela car il prend aussi appui sur le livre d’Albert Camus pour raconter l’Algérie coloniale mais aussi post-coloniale. Ainsi, Haroun narre près d’un demi-siècle d’histoire algérienne qu’il a traversée en appuyant là où ça fait mal.

    Ecrit dans une langue parfois lyrique, toujours dense et riche, Meursault, contre-enquête est un monologue qui ressasse un peu, qui est parfois boursouflé, un peu perdu dans les digressions ou dans les vapeurs d’alcool. C’est aussi un livre moins convaincant quand il lâche complètement le livre d’Albert Camus pour se lancer dans l’histoire d’amour d’Haroun ou par exemple dans la préférence de leur mère pour Moussa.

    Un bel exercice et un hommage à Albert Camus dont le nom n’est jamais cité.Encore plus appréciable pour les connaisseurs de l’étranger. Prix Goncourt du premier roman 2015, prix des cinq continents de la francophonie 2014

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  • Congo - Eric Vuillard

    1549277-gf.jpgEn 1884, la conférence de Berlin organisée par le chancelier allemand Bismarck réunit quasiment toutes les grandes puissances occidentales pour ce qui est aussi connu historiquement sous le nom du « partage de l’Afrique ». C’est le début des ères coloniales que raconte à sa façon Eric Vuillard dans ce petit livre qui s’attarde donc, ainsi que le laisse deviner son titre, plus particulièrement sur le cas du Congo.

    Difficile de trouver un angle d’attaque original sur pareil sujet historique et en si peu de pages. Pourtant Eric Vuillard entreprend de nous raconter à sa façon, à travers quelques chapitres assez courts, l’essence et les conséquences de cette vaste entreprise. Il nous présente ainsi rapidement, le palais qui a accueilli la dite conférence, passe un peu de temps sur les représentants de la France à la conférence, glisse quelques mots sur le contenu des échanges puis esquisse un état des lieux de cette terre d’ébène (Albert Londres) devenue enfer de Dante au fil des percées occidentales. On survole vraiment l’histoire en arrivant parfois à glaner ci et là quelques anecdotes plus ou moins marquantes.

     Il faut peut-être se concentrer sur les portraits qu’Eric Vuillard utilise pour incarner cette période historique et réduire la focale sur les petites mains qui font l’histoire. Les destins de Fiévez – qui fait penser au Kurz d’un cœur de ténèbres (Joseph Conrad) - et Lemaire, tortionnaires ordinaires qui ont exploré l’Afrique et permis aux machines coloniales de prendre pied sur un tapis d’atrocités, donnent ainsi un peu de relief à un récit qui voit passer de manière finalement un peu quelconque des figures historiques tels Henry Stanley et Léopold II.

    Derrière tout ça, évidemment une dénonciation de la colonisation sur le mode du grotesque et de l’absurde. Avec un certain comique, Eric Vuillard se moque de l’histoire et de sa marche funèbre. Il y a quelque chose de l’Europeana de Patrick Ourednik dans la manière de raconter la grande histoire afin d’en faire sortir le ridicule. Le narrateur est moqueur, n’hésite pas à céder à la tentation du bon mot ou de la réflexion lapidaire, à relier cette époque aux vicissitudes contemporains dans un allegro enjoliveur un peu sentencieux par moments.

    Cette ballade en période coloniale souffre au final d’un relatif manque d’épaisseur et peine avec du recul à marquer le lecteur. C’est une oeuvre à l’air de déjà-vu, pas forcément déplaisante, mais qui s’efface devant la force, la richesse, l’originalité et le travail d’ouvrages récents qui ont empoigné avec plus de souffle la même matière : en vrac, le rêve du celte de Mario Vargas Llosa, l’Equatoria de Patrick Deville ou encore le Kongo de David Reybrouck. Autre chose quand même...

  • Là où j’ai laissé mon âme – Jérôme Ferrari

    JF.png1957. La guerre d’Algérie. La torture. Le traumatisme de toute une jeune génération d’officiers français. Celui d’une nation qui a eu la sensation de s’amputer, en même temps qu’elle trahissait ses glorieux idéaux fondateurs qu’elle avait dû défendre seulement quelques années plus tôt face à l’Allemagne nazie. Retournement de l’histoire qui reste aujourd’hui encore une trace singulière dans la mémoire collective de la France. 1957 donc et deux visages dans le livre de Jérôme Ferrari : d’un côté, le capitaine Degorce, habile tortionnaire progressivement rongé par le remords, les doutes, la morale  et de l’autre côté le lieutenant Andréani, son ancien compagnon d’armes, tortionnaire convaincu de faire son devoir et déterminé à utiliser tous les moyens nécessaires dans ce but.

    Il ne s’agit pas d’un véritable duel entre les deux hommes. Cela aurait été bien trop théâtral. Il ne s’agit pas non plus de lancer une opération de disculpation de l’armée française. Cela aurait été simplement ridicule. Même la dénonciation de la torture n’est pas centrale dans le livre. La torture est surtout présente comme pivot de l’opposition de deux hommes, dont les trajectoires divergent pour offrir au lecteur le portrait d’une situation complexe qui a ouvert un abîme sous les pieds de ses acteurs. Ce livre ouvre l’âme tourmentée d’officiers qui se retrouvent  à faire des choix radicaux, et à mener une guerre sale bien loin de leurs ambitions initiales.

    Jérôme Ferrari entend rendre de la complexité à cette guerre, mais surtout aux hommes qui l’ont faite. La trajectoire du capitaine Degorce en est un exemple osé. Rescapé d’un camp nazi, il est défait à Dien Bien Phû avant de venir échouer en Algérie. Une trajectoire durant laquelle il perd tous les idéaux qui l’ont conduit à endosser l’uniforme et passe du statut de victime à celui de bourreau et d’oppresseur. Comment rester soi-même sur une telle pente et lorsqu’on finit dans un tel merdier ? Le capitaine Degorce tente par tous les moyens de s’en sortir et de retrouver un peu de sa dignité, mais la voie qu’il choisit est loin de faire l’unanimité.

    A vrai dire, en cette année 1957, il est un peu largué. Pas comme le lieutenant Andreani qui s’accroche à l’essence de son métier. Obéir à la hiérarchie, tout faire pour gagner la guerre, sans doute pour effacer les défaites précédentes, comme celle de Dien Bien Phû. Evoluer dans cette fraternité de sueur, de sang, de souffrance, faire parler la loi du plus fort, pour ne pas se déliter à l'intérieur. Est-ce toujours plus facile de foncer tête baissée, de prendre le sens qu’on nous donne que de douter ? Difficile à dire en l'occurence. Le personnage du lieutenant Andreani peut paraître moins complexe que celui du capitaine Degorce mais sans doute est-il au moins aussi symbolique.

    Assis sur ces deux personnages principaux, Là où j’ai laissé mon âme est un livre, porté par un certain lyrisme présent dans la voix du lieutenant Andreani et traversé par une foule de sentiments violents, qui captive le lecteur.

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