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communisme

  • Viva – Patrick Deville

    61NByF+-UqL.jpgPatrick Deville est un écrivain voyageur bien singulier. Il ne s’agit pas pour lui d’arpenter de lointaines contrées exotiques pour s’appesantir sur les curiosités qu’il découvre, relever les particularismes locaux géographiques, culturels ou autres, critiquer sa patrie d’origine d’un point de vue externe. Non, ce que fait Patrick Deville, c’est investir un ailleurs lointain, en dégager quelque chose de difficile à définir en évoluant à travers des biographies, des temporalités, des évènements qui habitent encore, fondent et finalement définissent ces lieux. C’est donc un écrivain voyageur temporel, un écrivain voyageur biographique, mais aussi un écrivain voyageur araignée, car il tisse entre tous ces lieux, personnages et faits toutes sortes de liens plus ou moins ténus qui finissent par composer une savante et complexe toile impressionniste qui capte quelque chose d’essentiel, l’esprit d’un lieu, d’une époque, de quelques vies.

    Avec Viva, Patrick Deville s’inscrit donc dans la lignée de ses précédents ouvrages qui mettent en scène cette si singulière façon de voyager dans le temps, l’espace et les vies. Viva se raccroche à un cycle plus ou moins indéterminé, commencé avec Pura Vida, poursuivi avec Equatoria, Kampuchea et Peste et Choléra. Viva se déroule principalement au Mexique avec des ramifications en Russie, en Allemagne, en France, en passant par le Nicaragua etc. Il parle surtout de la dernière partie de la vie d’un Trotsky en exil et en sursis, de celle d’un Malcolm Lowry se battant avec le démon de la création pour accoucher d’Au-dessous du volcan bien que Diego Rivera, Frida Kahlo, B. Traven ou d’autres n’y fassent pas que de la figuration. C’est tout un beau monde qui se donne rendez-vous en cette fin d’entre-deux guerres au Mexique, le monde se prépare à un cataclysme d’une ampleur sans précédent et il ne reste déjà plus grand-chose de l’esprit révolutionnaire de 1917 qui hante le livre et les esprits des protagonistes.    

    Encore  plus labyrinthique que les derniers écrits de Patrick Deville, égrenant une grande quantité de personnages historiques et d’évènements, Viva reste néanmoins une fresque baroque maîtrisée qui n’hésite pas à sinuer, à se répéter, à s’emmêler pour marquer les esprits et dire la passion et l’intensité qui habitent ces acteurs et ces évènements. Il vaut mieux assurément avoir une certaine base historique solide et s’accrocher pour pouvoir apprécier à sa juste valeur la filature des gens et des évènements qu’effectue Patrick Deville. Sa voix est entêtante, revenant après moult pérégrinations vers l’essence de ce livre, le destin de deux hommes dévorés de l’intérieur par leurs passions. La révolution finira par emporter Trotsky tout comme l’alcool Lowry sans effacer complètement ces existences finalement dévouées à leurs œuvres. De certaines de ces pages se dégage une vraie tendresse - en même temps qu’une fascination – vis-à-vis de ces vies données à un absolu, la révolution pour Trotsky et le chef d’œuvre littéraire pour Lowry, alors que d’autres vies leur tendaient les bras.

    Un bon livre.

     

  • Limonov – Emmanuel Carrère

    limonov.jpgIl y a eu un tel bruit autour de ce livre qu’un doute vous saisit alors que vous êtes sur le point de le mettre dans votre panier de courses culturelles ou de le sortir de votre pile à lire ? Vous auriez tort de ne pas poursuivre votre geste. Pourquoi ? Parce qu’Emmanuel Carrère est un des écrivains français les plus intéressants que j’ai lus ces dernières années. Opinion dans laquelle il me conforte avec Limonov. Parce que la vie de Limonov telle qu’il la raconte vaut amplement le détour. D’autres vies que celle d’Emmanuel Carrère, d’autres que la mienne, que la vôtre. Assurément.

    Bigger than Life disent les américains pour les vies telles que celles d’Édouard Veniaminovitch Limonov. Et c’est ce qui a poussé Emmanuel Carrère à s’en emparer. Pour se faire une très brève idée : fils d’un sous fifre du NKVD (l’ancêtre du KGB), Limonov sera truand puis jeune poète clandestin en URSS, avant d’émigrer aux USA où une vie misérable et clocharde précèdera une ère de stabilité en tant que majordome aux services d’un milliardaire. Ecrivain révélé et branché à Paris dans les Eighties, électron de la bande de l’idiot international de Jean Edern Hallier, il rejoindra la mère patrie à l’effondrement du communisme. Le début d’une énième vie, cette fois-ci tournée vers la politique, jalonnée de séjours en prison, de détours nauséeux par les champs de bataille de l’ex Yougoslavie et les anciens satellites de l’URSS. Un dernier chapitre dont la conclusion, d’actualité, est le combat contre Vladimir Vladimirovitch Poutine.

    C’est peu de dire qu’une telle trajectoire est fascinante, captivante. Une fois plongé dans la vie de Limonov, il est difficile de s’en extraire. Le livre peut se lire comme un roman d’aventures, tant il est riche en rebondissements, en péripéties, en retournements de situations. A chaque fois Limonov chute, perd, se trompe, n’y arrive pas, est défait, et on se dit qu’il est en bout de course, mais à chaque fois, il se relève, ne reste pas à terre, repart au combat, prend ce qu’il y a à prendre, sans regarder en arrière, sans renoncer. Ca n’arrête pas, haletant. Mais Où roules-tu petite pomme ? (Léo Perutz)

    Derrière les aventures, c’est le personnage Limonov qui saisit le lecteur, l’interpelle. Mu par une formidable énergie, fonceur, disposant d’un certain code de l’honneur, mais adossé à des idées, idéologies peu ragoûtantes, jusqu’au-boutiste, attiré par la lumière et la grandeur, ce type est une énigme, un mystère. Laissons la morale de côté. Limonov est une sorte d’Ubris incarné. Il veut tellement être quelqu’un de grand que c’en est pathétique, voire pathologique. Il ne s’agit pas ici seulement de célébrité comme en rêvent les candidats de la téléréalité. Non, c’est quelque chose de plus profond, une ambition proche du héros, du surhomme, un être à part, qui compte dans l’histoire, loin de la vie normale, simple. On l’entendrait presque se dire quelque chose comme Victor Hugo : "je serai Châteaubriand ou rien".

    C’est cette quête qui lui fait vivre cette vie d’enfer, qui en fait un fasciste, un homme qui s’acoquine puis embrasse définitivement des idées rétrogrades. Oui, d’une certaine façon, il y est arrivé au vu de sa vie, en comparaison de nos quotidiens rangés, pourrait-on se dire. En fait non, il n’y est pas arrivé au regard de son ambition et de son statut réel en tant qu’écrivain, homme politique ou quoique ce soit. "Une ambition dont on n’a pas le talent est un crime" qu’il disait d’ailleurs le Châteaubriand.

    Limonov n’est pas vraiment une biographie au sens classique du terme. C’est un de ces OLNI (objet littéraire non identifié) auxquels nous a habitué Emmanuel Carrère. Il ne fait pas que raconter la vie de son personnage principal. Cette vie, on la trouve d’ailleurs dans les propres livres de l’auteur Russe. Emmanuel Carrère interroge à travers Limonov, ce désir d’avoir une vie originale, d’aventurier. Il oppose cette vie à la sienne. Et comme dans ces derniers romans, n’hésite pas à se mettre en scène dans la création de ce livre, mais aussi dans la réflexion sur sa vie par rapport à la vie, à la trajectoire de Limonov. Un être aussi radical que ce dernier suscite une foule d’interrogations sur la morale, bien entendu, la destinée, mais aussi l’ambition, l’individu à l’épreuve de l’histoire et j’en passe.

    Limonov en tant que personnage présente en outre l’avantage pour Emmanuel Carrère d’explorer un sujet qui lui tient à cœur et qu’il connaît bien: la Russie.  Tout un pan de l’histoire de la Russie, depuis la fin de la seconde guerre mondiale jusqu’à l’éclosion de Vladimir Poutine en passant par les ères Brejnev, Andropov, Gorbatchev et Eltsine. Le destin de Limonov étant étroitement lié à celui de son pays, on navigue dans les eaux troubles du communisme, de la déstalinisation, de la glasnost, de la chute du communisme et de la période troublée et ultra libérale qui s’en est suivie. L’écrivain ne s’en contente pas, essayant à chaque fois de rendre le contexte dans lequel évolue son anti-héros : le petit milieu littéraire français des années 80, la Yougaslavie en pleine Balkanisation sanglante (pléonasme ?), le monde carcéral, etc.

    J’ai entendu Arnaud Viviant dire au masque et la plume que ce qu’il y avait de remarquable chez Emmanuel Carrère depuis quelques livres, c’est son détachement de toute forme classique de récit ou de roman pour en arriver à cette liberté qui caractérise son écriture - loin de toute ambition stylistique superfétatoire - et sa narration. Couplée à un total dénuement du réel, des faits, à une grande finesse de l’analyse psychologique et à une intensité difficile à définir, elle fait d’Emmanuel Carrère, un écrivain remarquable et de Limonov un livre à lire.

  • La place – Ch’oe Inhun

    198315_4682714.jpgPour qui s’intéresse à la littérature Coréenne, difficile de passer à côté de La place – Gwanjang en version originale – le roman de Choe Inhoun. Au-delà du symbole de la littérature de la division, La place est un roman troublant qui mérite vraiment audience par le questionnement profond d’un individu en quête de sens, de plénitude, de vérité ou tout simplement à la recherche de sa place.

    La place de Myôngjun est – elle du côté de Pyongyang ou de Séoul ? C’est une des interrogations fondamentales placées au cœur du livre. Etudiant en philosophie, le jeune Myôngjun vomit, dans la première partie du livre, une Corée du Sud réactionnaire et pressée dans les bras d’un capitalisme dont il saisit le néant eschatologique et l’incapacité à faire pleinement sens tout seul. Sa place serait donc en Corée du Nord ? C’est ce qu’il a l’occasion de découvrir suite à des brutalités policières liées au fait que son père est un communiste vivant en Corée du Nord. Seulement, une fois échappé de l’autre côté du 38me parallèle, Myôngjun se retrouve confronté à un communisme corrompu auquel il n’adhère pas plus. Quelle autre voie qu’une terre neutre, un endroit ou ne plus être étranger, cette possibilité qui est offerte à certains combattants prisonniers à la fin de la guerre de Corée ? Peut-être celle que choisit finalement Myôngjun.

    Ce dernier est un personnage charismatique, tourmenté par le drame d’un pays qui embrasse son histoire personnelle et épouse d’abyssales interrogations intimes. Myôngjun est un enfant de la séparation,  de l’exil et du déracinement, le cul entre deux chaises – pour être trivial. Il est abandonné par son communiste de père parti chercher fortune au nord, il vit au Sud, accueilli par une famille amie qu’il risque de compromettre lorsque ses ennuis débutent. Englué dans une quête de sens alimentée par une sensibilité exacerbée, le jeune homme vit un exil intérieur, navigant entre les deux idéologies ennemies, lorgnant vers le cynisme et le nihilisme, toujours désenchanté.

    Myôngjun est aussi un héros romantique car la seule alternative qui se dessine devant lui pour échapper à son destin et à l’opposition capitalisme/communisme, n’est rien d’autre que l’amour. C’est peut-être là cette place lumineuse, cet endroit où il peut se tenir hors de l’aliénation et dépasser son mal être profond, taire ses interrogations. C’est la place qu’il cherche sans doute et qui n’échappera pas à la désillusion. Celle d’abord d’un premier échec avec Yunae, sa première tentative d’amour en Corée du Sud, vaine et ratée. Celle ensuite avec la danseuse Unhye, amour véritable et profond qui subit les coups de l’ambition de la danseuse, puis de la guerre de Corée. L’histoire et les logiques des deux pays ne laissent pas à Myôngjun l’opportunité de se réaliser dans la place qu’il a trouvée, celle de l’amour. Au point de le rendre cruel, lorsqu’il se jette dans la guerre, mais surtout désillusionné, brisé, vaincu à la fin.

    La place est un roman dense et profond qui touche par la noirceur et le pessimisme qui l’irriguent. Le tragique est au cœur de l’œuvre, dans l’Histoire et ses gros sabots, dans la quête de sens de son personnage principal. Il y a des passages d’une poésie qui exhale la dureté, la lucidité, la perte de repères et la mélancolie. Ils font de La place, une œuvre marquante. Tellement Coréenne, tellement humaine.

    A lire.