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  • Congo - Eric Vuillard

    1549277-gf.jpgEn 1884, la conférence de Berlin organisée par le chancelier allemand Bismarck réunit quasiment toutes les grandes puissances occidentales pour ce qui est aussi connu historiquement sous le nom du « partage de l’Afrique ». C’est le début des ères coloniales que raconte à sa façon Eric Vuillard dans ce petit livre qui s’attarde donc, ainsi que le laisse deviner son titre, plus particulièrement sur le cas du Congo.

    Difficile de trouver un angle d’attaque original sur pareil sujet historique et en si peu de pages. Pourtant Eric Vuillard entreprend de nous raconter à sa façon, à travers quelques chapitres assez courts, l’essence et les conséquences de cette vaste entreprise. Il nous présente ainsi rapidement, le palais qui a accueilli la dite conférence, passe un peu de temps sur les représentants de la France à la conférence, glisse quelques mots sur le contenu des échanges puis esquisse un état des lieux de cette terre d’ébène (Albert Londres) devenue enfer de Dante au fil des percées occidentales. On survole vraiment l’histoire en arrivant parfois à glaner ci et là quelques anecdotes plus ou moins marquantes.

     Il faut peut-être se concentrer sur les portraits qu’Eric Vuillard utilise pour incarner cette période historique et réduire la focale sur les petites mains qui font l’histoire. Les destins de Fiévez – qui fait penser au Kurz d’un cœur de ténèbres (Joseph Conrad) - et Lemaire, tortionnaires ordinaires qui ont exploré l’Afrique et permis aux machines coloniales de prendre pied sur un tapis d’atrocités, donnent ainsi un peu de relief à un récit qui voit passer de manière finalement un peu quelconque des figures historiques tels Henry Stanley et Léopold II.

    Derrière tout ça, évidemment une dénonciation de la colonisation sur le mode du grotesque et de l’absurde. Avec un certain comique, Eric Vuillard se moque de l’histoire et de sa marche funèbre. Il y a quelque chose de l’Europeana de Patrick Ourednik dans la manière de raconter la grande histoire afin d’en faire sortir le ridicule. Le narrateur est moqueur, n’hésite pas à céder à la tentation du bon mot ou de la réflexion lapidaire, à relier cette époque aux vicissitudes contemporains dans un allegro enjoliveur un peu sentencieux par moments.

    Cette ballade en période coloniale souffre au final d’un relatif manque d’épaisseur et peine avec du recul à marquer le lecteur. C’est une oeuvre à l’air de déjà-vu, pas forcément déplaisante, mais qui s’efface devant la force, la richesse, l’originalité et le travail d’ouvrages récents qui ont empoigné avec plus de souffle la même matière : en vrac, le rêve du celte de Mario Vargas Llosa, l’Equatoria de Patrick Deville ou encore le Kongo de David Reybrouck. Autre chose quand même...

  • Au cœur des ténèbres – Joseph Conrad

    Heart of Darkness.jpgVoilà longtemps que je souhaitais lire ce classique de la littérature anglaise. Maintenant que c’est fait, je comprends pourquoi Au cœur des ténèbres est considéré comme une œuvre majeure. C’est d’abord un livre qui est porté par une atmosphère. Depuis le récit introductif à Londres, sur la Tamise, qui présente Marlow le narrateur, jusqu’à la fin de l’expédition au plus profond du Congo, les ténèbres rôdent, annoncées. Au fil du récit, un sentiment de malaise monte progressivement, en même temps qu’une réalité nouvelle se dévoile sous les yeux de Marlow. Le lecteur partage son hébétude et sa répulsion devant un environnement complètement hors normes.

    Ce que Marlow découvre et dénonce en abordant la côte africaine et en remontant le Congo, dans une ambiance brumeuse, c’est l’enfer de la colonisation. D’un côté, il y a les noirs victimes du racisme, qui subissent des violences, des exactions de toutes sortes et paient, accablés, un lourd tribut de souffrance à l’entreprise coloniale. De l’autre côté, il y a les blancs qui font preuve d’une réelle cruauté et d’un mépris à l’égard des noirs mais qui se retrouvent dans une autre galère, pas épargnés par les maladies et une nature peu clémente, souvent inadaptés, incompétents, dépassés par une aventure dont les enjeux économiques – le commerce de l’ivoire en l’occurrence – priment.

    Au-delà de cette atmosphère infernale et de la dénonciation de l’entreprise coloniale - malgré quelques relents racistes propres à l’époque de Conrad concernant les noirs et l’Afrique -,  Au cœur des ténèbres fascine surtout par la figure de Kurtz. Omniprésente dans le livre, celle-ci est une ombre dont tout le monde parle et vers laquelle vogue Marlow lentement et non sans dangers. Durant tout son périple, il n’est question que de Kurtz avec une certaine admiration mêlée de crainte. Cet homme remarquable, dont on n’a plus de nouvelles depuis un certain temps et sur lequel courent toutes les rumeurs, est en effet celui qui ramène le plus d’ivoire à partir de son comptoir au plus profond du pays. Ce nom ne cesse de retentir dans tout le livre comme une antienne magique. Et le lecteur de se demander qui est donc ce Kurtz, que lui est-il arrivé et qu’est ce qui fait de lui un homme si exceptionnel.

    Cruelle, la vérité révèle finalement le sens multiple du titre du livre. Joseph Conrad ne parle pas que des ténèbres du Congo, mais aussi de celles qui ont envahi le cœur et l’esprit de Kurtz. Présenté comme un homme de lumières et un génie universel, Kurtz devait être celui qui amène la civilisation aux sauvages noirs, un phare des valeurs et des idéaux de la civilisation occidentale en pleine jungle et en milieu hostile, un symbole de l’aspect positif de la colonisation. Las, c’est la barbarie qui a vaincu Kurtz devenu un misérable et pathétique chef de tribu aux pratiques inavouables, un mégalomane aux mains visiblement entachées de sang, adulé par des indigènes à sa solde. Tout son savoir a failli et ne lui a visiblement servi à rien. Sinon à devenir une figure ambigüe.

    La question sous-jacente est comment cela a-t-il été possible ? Pourquoi un tel échec, une telle transformation ? Sans doute parce que Kurtz avait en lui cette virtualité, cette folie, parce que l’entreprise coloniale et ses excès, son poste au cœur de la jungle congolaise l’ont rendu possible. Kurtz est une figure fascinante, le coup de maître qui a validé la pérennité de cette œuvre de Joseph Conrad jusqu’à inspirer notamment Francis Ford Coppola pour son Apocalypse Now ou encore Werner Herzog pour son Aguirre ou la colère de Dieu.  Il n’en demeure pas moins pour autant qu’au cœur des ténèbres n’est pas un de mes classiques préférés pour plusieurs raisons.

    Il me semble que le livre est légèrement déséquilibré dans sa construction. L’avant-dernière partie du livre consacrée à la rencontre entre Marlow et Kurtz est peu développée par rapport à celles qui précèdent, plus longues et qui suscitent de grandes attentes, ou même par rapport à l’épilogue. Tant de mystère autour de Kurtz et une si lente progression vers lui pour finalement peu de pages et peu de détails sur sa folie, sa dérive, son parcours, son histoire. « L’horreur, l’horreur », s’écrit Kurtz, en nous laissant un peu sur notre faim. Alors certes, la place est laissée pour tous les fantasmes et pour la création d’un mythe, mais le lecteur était en droit d’en attendre plus.

    A cela il faut également ajouter quelques bémols concernant la technique d’écriture de Joseph Conrad. Dans Au cœur des ténèbres, la langue est très imagée et possède une réelle puissance évocatrice qui est l’une des forces du livre tout en étant parfois brumeuse, flottante. Il faut dire qu’elle n’est pas toujours aidée par une narration qui est incertaine par moments, ni par un Marlow quelques fois englué dans des épisodes peu captivants ou face à des personnages finalement peu intéressants, qui ne servent qu’à ajouter une pierre supplémentaire à l’édifice de Kurtz.

    Un classique qui n’est donc pas dans mon panthéon.