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corée

  • Home – Toni Morrison

    noir,ségrégation,racisme,pauvreté,guerre,Corée,violenceLes années 50, aux USA. Frank, un soldat noir de retour de la guerre de Corée (1950-53), prend le chemin de la Géorgie, dans son Sud natal. Il part retrouver le seul être vivant qui lui importe vraiment, sa sœur Cee, gravement malade et mourante. C’est un pauvre hère que nous suivons dans l’Amérique raciste de ces années post deuxième guerre mondiale. La fin de la ségrégation est encore quelques années devant et de retour du front, Frank remarque que rien n’a changé pour lui et les noirs de ce pays: un quotidien de misère, de violence, un environnement étriqué, marqué par les discriminations.

    C’est un portrait tout en subtilité de cette Amérique que fait Toni Morrison. Il n’y a pas d’argumentation frontale, pas de mise en lumière exacerbée concernant les travers de l’Amérique ségrégationniste de la guerre froide. Ce n’est pourtant pas qu’un paysage en arrière-plan du périple de Frank. Il faut simplement faire attention aux détails (s’assoir à l’arrière du bus, aller dans des hôtels ou restaurants réservés aux noirs, ne même pas pouvoir avoir des chaussures normales, etc.) qui révèlent cette Amérique profondément inique et la condition des noirs de l’époque.

    Pour ceux qui ne seraient pas touchés par ces détails sur le racisme ordinaire de cette époque, il y a tout simplement le parcours de Cee, marqué par la solitude, l’échec, la précarité, le déracinement et conclut par le drame – presqu’une fatalité - qui finit par la frapper. Il y a aussi les souvenirs d’enfance de cette dernière et de son frère. Surtout un souvenir en particulier, celui qui sert d’incipit au récit et qui le clôt également dans une boucle narrative symbolique et réussie. Il inscrit les deux personnages dans un mouvement vers la rédemption, la conjuration des démons et la reconquête de la dignité.  

    Le roman de Toni Morrison est une oeuvre hantée. L’ombre du mal est toujours présente en filigrane, avançant masquée sous les traits de ce bon docteur chez qui Cee est engagée, sous ceux de cette petite coréenne que Frank voit évoluer parmi les décombres. Ce roman est un cauchemar impitoyable qui habite ses personnages, Frank et Cee, qui ont été baladés d’un malheur à l’autre, et qui sont maintenant au bord du précipice, traumatisés, mais finalement debout. Une œuvre épurée, acérée  qui touche par sa justesse et sa sobriété.

    Bien.

  • Pour l’empereur - Yi Munyol

    poster_48212.gifAinsi en a décidé Lettré Chong à la naissance de son fils, dans le village perdu des Pierres-Blanches, aux confins de la Corée, en ce dix-neuvième siècle finissant : son fils sera le prochain empereur de la péninsule. Dusse- t-il tout sacrifier à cette ambition. Dusse-t-il tordre la réalité pour qu’elle se conforme à ce désir peu raisonnable et peu fondé. Il n’y aura pas d’autre alternative pour son fils dont pour l’empereur raconte donc l’existence.

    A travers ce faux récit, cette fausse reconstitution de la vie d’un empereur, Yi Munyol s’attache à démonter la littérature hagiographique concernant les empereurs dont il adopte les codes pour mieux les détourner. Plus généralement, c’est une charge moqueuse contre les légendes, leurs naissances et leurs utilisations à des fins politiques ou même privées. Les différents épisodes peu glorieux de la vie de cet empereur fantoche sont déguisés, transformés et magnifiés dans un exercice littéraire de magnification et d’édification d’une épopée fallacieuse. A chaque aventure, Yi Munyol mentionne le point de vue des détracteurs de son empereur pour mieux les dénigrer. C’est une façon détournée de révéler la vérité sur cette légende, de lever un coin du voile et donc de garder  une distance critique et humoristique par rapport au récit principal.

    Il y a quelque chose de Don Quichotte, mais aussi un peu du prince Mychkine et de Giovanni Drogo chez cet empereur d’opérette. Elevé dans cette mystique de la prédestination et dans la perspective d’une grande destinée, c’est un naïf, épris de justice, complètement déconnecté de la réalité, désireux de coller le plus possible au rôle écrit pour lui. Il va ainsi passer son temps à accumuler les déconvenues et à attendre son heure de gloire qui ne viendra jamais alors même qu’il vit une période charnière de l’histoire de la Corée.

    En effet, si les aventures de l’empereur sont factices, Yi Munyol les inscrit dans un cadre historique réel, sur une période qui court depuis la fin du dix-neuvième siècle jusqu’aux années 70. Pour l’empereur couvre ainsi les évènements majeurs qui ont bouleversé l’histoire récente de la Corée : l’effondrement de la dynastie Yi et la colonisation par le Japon Meiji, la seconde guerre mondiale, l’indépendance, la guerre de Corée et la partition, entre autres. C’est une période difficile pour la Corée qui justifie la mission de l’empereur dans le rôle du sauveur à la tête de la révolte.

    Un sauveur pathétique et  grandiloquent, engoncé dans un savoir et une culture dépassés qui permet à Yi Munyol d’aborder de manière indirecte des questions qui traitent de la culture traditionnelle coréenne face à la modernité. Questions dont la portée peut-être élargie. Quel est encore le sens de toute cette mythologie, de tout ce savoir ancestral  - le livre est truffé de références culturelles qui rendent indispensables les notes de fin de livre - et cette façon de vivre dont l’empereur se veut le porteur face à une Corée qui ne cesse de changer, de se moderniser et de s’ouvrir aux influences étrangères, à l’occidentalisation ? Impossible de nier qu’une partie du ridicule de l’empereur tient justement à son caractère passéiste et dépassé. Il ne s’agit pas ici seulement de folie ou d’illusion même si ce sont des éléments centraux du livre.

    Souvent à la lecture du livre, on se dit que quelqu’un ou quelque chose va bien finir par tirer le pseudo-empereur de ce rêve éveillé et le ramener à la réalité brutale des changements irréversibles en cours dans son pays, de sa quasi-folie, mais non. Il y a comme une fatalité de cette destinée tracée par Lettré Chong, son père, comme une malédiction impossible à renverser, qui le maintiennent dans cette illusion grotesque, parfois au prix de petits miracles. En même temps, peut-il en être autrement ? Mieux, doit-il en être autrement sachant que sortir de cette mystification équivaudrait pour l’empereur à l’effondrement même de son existence, une défaite du sens qui ne pourrait signifier que la victoire totale et irréversible de ses ennemis et ceux de la Corée.

    Avec Pour l’empereur, Yi Munyol confirme une force narrative déjà démontrée dans Le poète ou dans Notre héros défiguré. Ambitieuse sur le plan littéraire, cette œuvre empoigne avec subtilité l’histoire récente de la Corée pour délivrer un récit drôle et pathétique, porteur d’une réflexion sur le destin, subi ou choisi, le conflit entre tradition et modernité, la mémoire, l’écriture de l’histoire.

    Remarquable.

  • Là-bas sans bruit tombe un pétale – Ch’oe Yun

    517D5R46B1L._SS500_.jpgLà-bas sans bruit tombe un pétale est un recueil de trois nouvelles composé de celle éponyme, d’Il surveille son père et d’avec cette neige grise et sale. Chacune de ces nouvelles a un rapport avec différents moments de l’histoire de la Corée du Sud sans que ceux-ci ne phagocytent les histoires individuelles que conte Ch’oe Yun. S’appuyant sur le contexte historique, l’auteur Coréen ouvre la voie vers les intérieurs tourmentés de ses personnages. Rongés de l’intérieur par les souvenirs, ils essaient de ne pas être complètement vaincus par la folie, la nostalgie, le ressentiment ou la colère. Pour les personnages principaux de ces trois nouvelles, ces moments historiques ont constitué des moments de rupture à partir desquels leurs vies n’ont plus été les mêmes. Comme leur pays, ils sont marqués et exposent leurs fêlures dans une atmosphère singulière. C’est avec poésie, finesse, tout en non-dits, en ellipses que Ch’oe Yun raconte subtilement ces histoires, ces personnages, nimbés d’un sentiment de perte, de chagrin, de chute, emportés dans un univers qui paraît hivernal, gris et triste. Un recueil à découvrir.

    Il surveille son père : Dans cette nouvelle, c’est la séparation des deux Corées qui est au centre de l’histoire du narrateur. Son père choisit de partir pour la Corée du Nord et laisse derrière lui sa femme, trois garçons dont le narrateur qui a à peine deux ans. Toute une vie à vivre en son absence, dans son souvenir entretenu par la mère, toute une vie à attendre un contact qui arrive bien trop tard, toute une vie à s’interroger. Que peut bien espérer le narrateur de cette rencontre après toutes ces années ? Il surveille son père ? Oui, il veut savoir qui est cet homme, il veut le pourquoi et bien d’autres choses. Entre incompréhension, rancune et réconciliation, la confrontation est une épreuve. Peut-être que le narrateur attend trop de cette rencontre. Peut-être lui manque-t-il juste un père.

    Là-bas sans bruit tombe un pétale : Un peu longue peut-être, cette nouvelle bouleversante raconte l’errance d’une jeune fille qui a sombré dans la folie après le choc de la mort de sa mère lors des évènements de Kwangju. Peu connu, cet évènement occupe une place importante dans la mémoire collective Coréenne. Le soulèvement populaire étudiant et syndical qui a eu lieu dans cette ville, contre le régime dictatorial en place, a été réprimé dans le sang en 1980. Mentalement effondrée, la jeune fille entame une descente aux enfers. Errant dans son esprit comme dans les contrées coréennes, elle n’est pas épargnée par le sort alors que des amis de son frère sont à sa recherche. Les procédés narratifs de Ch’oe Yun alternant les points de vue des personnes qui ont rencontré la jeune fille et celui de cette dernière sont intéressants. C’est une nouvelle dure empreinte d’une grande poésie.

    Avec cette neige grise et sale : Le contexte historique de cette nouvelle est moins précisément défini, faisant référence aux années de répression précédant l’ère démocratique et certainement au règne dictatorial de Park Chung Hee sans cibler d’instant précis. Ch’oe Yun met en scène une jeune provinciale un peu paumée, un peu désœuvrée, qui participe par hasard à la vie d’un groupuscule résistant. Ce court passage de son existence semble toujours l’habiter des années après. Comme un haut fait de gloire, un moment où sa vie a pris plus de sens. Pour autant, son rôle et la relation qu’elle a nouée avec l’un des responsables du groupe sont assez ténus et ambigus.  L’histoire est bien amenée, très intrigante et la peur du régime dans ces années-là bien rendue.  Un parfum de mystère demeure même si la nouvelle est moins intense et poétique que les deux premières.