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corruption

  • Avant la chute – Fabrice Humbert

    téléchargement.jpgLa Colombie, une famille d’agriculteurs est obligée de quitter la jungle pour prendre la route. Ils cultivaient des feuilles de coca que leur achetaient des guérilleros qui ont reculé devant l’armée nationale. Débute un long et sinueux trajet marqué du sceau de la tragédie qui voit la famille Mastillo se décomposer progressivement et les deux filles Norma et Sonia prendre la route de l’émigration pour les Etats-Unis en passant par le Mexique. Le Mexique, où le sénateur Fernando Urribal, puissant seigneur de l’état de Chihuahua, qui inclut la tristement célèbre cité de Ciudad de Juarez, voit son pouvoir s’ébranler. Son passé, loin d’être immaculé, et les aspects sombres de son ascension politique ressortent à la faveur d’une commission de lutte contre la drogue et le pouvoir des narcotrafiquants à l’heure même où ces derniers lui envoient des signaux négatifs. Comment contrôler ces seigneurs de guerre dont l’influence, à travers les réseaux de distribution, s’étend jusqu’en France ? La France où la famille du brillant petit collégien Nadir voit fondre sur elle une grande menace qui s’inscrit dans le décor socioéconomique tendu d’une banlieue parisienne.

    3 pays donc, la Colombie, le Mexique, la France et 3 destinées familiales qui finissent par se toucher, se fondre. Une symphonie bâtie autour du thème central de la drogue qui charrie avec lui ceux de la corruption, de la criminalité, de l’action anti narcotique, de la faillite étatique, de l’immigration, des réseaux clandestins de toutes sortes etc. Au final, c’est aussi et surtout de la mondialisation dont parle Fabrice Humbert, en montrant comment le trafic de drogue impacte aussi bien la vie de pauvres agriculteurs colombiens que celle des habitants des villes mexicaines ou des banlieues françaises. Impossible de faire l’économie d’une réflexion supranationale sur le sujet de la drogue comme sur d’autres finalement dans un monde interconnecté avec de tels flux de marchandises et de personnes. C’est un des mérites de Fabrice Humbert déjà signalé au sujet de son précédent roman la fortune de Sila : la volonté de s’emparer de la mondialisation, de l’illustrer et de montrer ses conséquences dans les vies quotidiennes.

    Comme dans la fortune de Sila, Fabrice Humbert tisse sa toile lentement. Il prend le temps d’élever patiemment ses personnages, espoirs et ambitions, avant de les projeter violemment dans une chute qui est dans le titre du livre. « C'est au moment où les êtres sont enveloppés de lumière qu'ils commencent à chuter. On croit qu'ils brillent alors qu'ils brûlent ». Il y a peu de place pour l’échappatoire sur les routes de l’émigration vers les Etats-Unis depuis l’Amérique du Sud, sur le chemin du pouvoir au Mexique comme ailleurs, dans la galère des banlieues poudrières de la France.

    De la même veine donc que le roman précédent de Fabrice Humbert, Avant la chute apparaît tout de même un peu moins abouti que celui-ci. Le lecteur averti de la fortune de Sila y verra la même recette suivie de très (trop) près, avec les mêmes défauts par ailleurs. Le roman n’est pas toujours maîtrisé au niveau du rythme avec quelques longueurs, notamment les passages du sénateur Urribal qui ont une visée didactique affirmée par rapport au commerce de la drogue – le travail documentaire est patent. Cette visée didactique que l’on peut grossièrement étendre à tout le livre affecte l’écriture qui est parfois scolaire ou relativement impersonnelle tout en étant fluide. Le dénouement et le mélange des trois histoires peut paraître également un peu précipité.

    En dépit de ces défauts, Avant la chute est un roman plutôt intelligent et assez prenant, qui n’hésite pas à empoigner son époque à travers des personnages épais, plutôt attachants et un thème central peu exploré en littérature générale en France.

    Le charme opère toutefois un peu moins qu'avec la fortune de Sila.

    OK.

    (Lien possible avec le film Traffic de Steven Soderbergh)

  • Todo Modo – Leonardo Sciascia

    todo modo.jpg

    Todo modo ? «Tous les moyens…pour trouver la volonté de Dieu» pour citer plus exactement Ignace de Loyola le fondateur de l’ordre des jésuites. Sauf qu’ici il n’est pas tant question de la volonté de Dieu que celle des hommes. Des hommes de pouvoir pour qui tous les moyens sont bons pour assouvir leurs désirs de puissance et leur mainmise sur la société.

    Ces hommes de pouvoir que dépeint Leonardo Sciascia, ce sont des acteurs politiques importants, des hommes d’église influents, des avocats, etc. Un microcosme de la haute société qui se réunit dans un ancien ermitage transformé en hôtel sélect pour effectuer des « exercices spirituels » (autre référence à Ignace de Loyola et à son œuvre) sous la houlette du mystérieux et fascinant prêtre érudit Don Gaetano.

    Complots, corruption, clientélisme, jeux d’influences, collusion entre politique et religion : c’est l’Italie putride de la démocratie chrétienne des années 70 qui est subtilement mise à nu par Leonardo Sciascia dans Todo Modo. « Les gros profits effacent les grands principes et les petits profits, les petits fanatismes ». La dénonciation n’est pas tapageuse mais plutôt raffinée.

    Il y a la moquerie permanente par rapport aux « exercices spirituels » que sont censés effectuer ces hommes. Un summum d’hypocrisie qui s’accompagne du mépris et du dédain affiché par le maître d’œuvre de cette comédie, Don Gaetano. Le tout sous le regard distancié mais scrutateur du narrateur, un peintre célèbre dont le point de vue éloigne le lecteur d’une imprégnation excessive en même temps qu’il lui offre une analyse plutôt fine de cette mare aux crocodiles et des évènements de l’ermitage.

    La critique sociale derrière Todo Modo est accentuée par le fait que plusieurs des notables présents à l’ermitage sont assassinés les uns après les autres. L’image d’un nœud de vipères se renforce en même temps que s’installe une atmosphère de tension et de suspicion pendant que l’enquête, menée par un magistrat et un policier, est aiguillée par le prêtre.

    Todo Modo est ainsi un faux roman policier qui se cache derrière cette enquête dont le fin mot est d’ailleurs ouvert à plusieurs interprétations. Leonardo Sciascia n’est pas Agatha Christie et peu importe le meurtrier finalement. La vérité ne semble pas tant résider dans ces faits divers qu’ailleurs, dans cette société malade que l’auteur dépeint.

    Parfois bavard, pas forcément génial sous son angle policier, Todo Modo est un livre qui vaut le détour pour son atmosphère progressivement étouffante, pour le fascinant personnage de Don Gaetano, pour l’érudition qui le parcourt et surtout pour sa peinture de mœurs. 

  • L’équilibre du monde – Rohinton Mistry

    1044252_3019148.jpgSi vous avez envie de lire un grand roman indien, alors il n’y a pas de doute, il faut vous jeter sur l’équilibre du monde. Vous en sortirez assurément bouleversés par les histoires de la veuve Dina Dalal, de ses deux tailleurs, Ishvar et son neveu Omprakash et du jeune étudiant Maneck. Ces quatre personnages qui n’ont rien en commun symbolisent à la fin du chef d’oeuvre de Rohinton Mistry  l’Inde « d’en bas », victime de choquantes traditions pluriséculaires, d’une société profondément inique et du contexte particulièrement délétère de l’Inde du mitan des années 70. Celle d’une Indira Gandhi en perdition.

    Il ne sert à rien ici de raconter la folle succession de mésaventures, de malheurs, de péripéties qui entraînent les quatre personnages dans une haletante course pour la simple survie et pour un putatif meilleur avenir. C’est un chemin de croix qui ne cesse d’éreinter chacun d’entre eux. Rohinton Mistry jette à terre ses personnages. Il les casse, les brise, les écrase, de toute la misère du monde, toujours plus bas, dans une spirale apocalyptique dont les plages de répit, de bonheur, font craindre la suite. Non, il n’y aura pas de paradis. Pas dans cette fureur, en creux de laquelle se dessine pourtant comme un diamant dans la boue, la lueur d’une humanité meilleure. Ces quatre-là tentent tant bien que mal de faire face à la chute et unissent comme ils peuvent leurs forces malgré leurs différences.

    Mais est-ce vraiment possible dans l’Inde que décrit Rohinton Mistry, dans cette annexe des enfers ? Si Dina, Ishvar, Om et Maneck s’enfoncent toujours plus loin, vers le tartare, c’est aussi qu’ils évoluent dans un univers vicié. La société que décrit et dénonce l’écrivain indien est d’une violence rare envers les plus démunis. Elle est impitoyable, ignoble en raison de la persistance du système des castes mais aussi des conséquences d’un système politique autoritaire, corrompu, gangrené par le népotisme, la violence, l’incompétence et l’absurdité. Pensez bien alors ce que peuvent devenir les rêves de quarantenaire indépendante de Dina, les projets de retours triomphants d’exode rural d’Ishvar et Om ou les envies de Maneck…

    Le tout est conté avec un souffle épique qui captive le lecteur. Rohinton Mistry n’a pas peur des élans de lyrisme ou de la grandiloquence. Il s’abandonne à une grande empathie par rapport à ses personnages, sans sacrifier forcément la justesse de son propos ou des situations aux sentiments. L’équilibre du monde est un roman qui prend aux tripes avec ses personnages touchants et ses aventures hors-normes. C’est le portrait d’une Inde difficile, un roman populaire et engagé qui s’assume et qui fait penser aux grands anciens du XIXème siècle abordant de front les questions de misère. Oui, on peut oser dire qu’il y a là quelque chose de Victor Hugo ou Charles Dickens.

    A lire.