Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

cuba

  • Mon ange – Guillermo Rosales

    MON%20ANGE%20de%20Guillermo%20ROSALES.jpgQue les amateurs d’humour passent leur chemin. Il n’y a rien de drôle dans Mon ange. A aucun moment. Dès le début du livre, William Figueras, écrivain cubain en exil à Miami est abandonné par sa tante dans un boarding home. Il n’y a pas d’autre solution lui répète-t-elle. C’est la seule chose à faire face  à la folie de cet artiste qui avoue lui-même: « je te le dis d’homme à homme : tu sais pourquoi tu es devenu à moitié fou ? C’est à force de lire ».Il n’y aura surtout pas d’échappatoire pour celui qui se retrouve dans un enfer sans nom. Non, Miami ce n’est pas chic pour tout le monde.

    William Figueras se retrouve ainsi dans une sorte de pension où sont censés être abrités dans une certaine dignité les fous et les personnes âgées qui n’ont plus d’autre recours. Lucide, l’écrivain cubain le dit lui-même, c’est le dernier stade avant la rue, la chute finale. Surtout qu’il se retrouve dans une pension particulièrement sordide tenue par un homme cupide et mauvais qui n’en a cure de sa clientèle. Sans aucune concession, William Figueras décrit l’ensemble des combines du propriétaire de la pension pour se faire de l’argent sur le dos de ses pensionnaires et les conditions de vie dramatiques qui en découlent.

    Cette pension est un endroit lugubre, insalubre,  vétuste, tenu par quelques lieutenants du propriétaires, de pauvres hères finalement pas mieux lotis que les pensionnaires dont ils accélèrent la déchéance. Malnutrition, vols, viols, violences, mauvais traitements, humiliations, privations, persécutions sont donc au menu de ce tartare. C’est un magma humain peu ragoûtant qui exacerbe les bas instincts de chacun et entretient un cercle vicieux de la perversion et de la déchéance. Comment est-il possible de surnager, de s’en sortir, dans un tel climat ?

    William Figueras se rend compte de la pente savonneuse sur laquelle il glisse. Il voit l’abîme se dessiner sous ses pieds et le renoncement, la défaite, la chute l’acculer. Autour de lui, la fange, une population hétéroclite et pathétique dont il fait un portrait cru et impitoyable. Ce ne sont que des fous, des marginaux, des vieillards, des condamnés, des êtres humains qui ont échoué là et dont le quotidien n’est plus qu’une accumulation plus ou moins grande de souffrances.

    William Figueras n’est pas vraiment l’un d’entre eux même si l’on comprend qu’il est malade. Cet amateur de littérature qui se promène avec des recueils de poèmes est surtout un mélancolique déçu par le communisme et la révolution cubain. C’est un exilé qui ne se satisfait pas de la médiocrité et du conformisme qu’il trouve en Amérique, notamment chez les autres immigrants cubains. Ecartelé entre l’humanisme et le sadisme dans l’enfer de la pension, il est sur le fil du désespoir.

    Au bord d’un tel précipice, seul l’amour peut sauver n’importe quel être humain. Ainsi écrit Stig Dagerman dans Notre besoin de consolation est impossible à rassasier : « L’humanité n’a que faire d’une consolation en forme de mot d’esprit : elle a besoin d’une consolation qui illumine ». C’est ce qui est près d’arriver durant ces pages d’une simplicité, d’une naïveté et d’une certaine beauté durant lesquelles l’espoir, mince, surgit. A ce moment-là, le lecteur se dit que ce livre n’est pas que ténèbres et quelque part au milieu de ce trou noir, une force de lumière subsiste. Mais le destin de William Figueras est cruel et funeste.

    Mon ange est un livre dur et sans concession dans la peinture qu’il fait d’une humanité en détresse, entre folie et vieillesse. Ecrit au scalpel, le texte est au plus près de la souffrance, laissant tout de même émerger des scintillements, parsemé d’extraits de poèmes d’illustres auteurs (Byron, Blake..). Mon ange est d’une intensité rare, cru, direct, d’une lucidité effrayante. Il s’en dégage une impression de nécessité vitale qui saisit d’autant plus le lecteur aux tripes qu’il est en partie autobiographique, inspiré de la vie de l’écrivain cubain Guillermo Rosales. 

    Touchant.

  • Tout le monde s’en va – Wendy Guerra

    tout-le-monde-s-en-va_couv.jpgTout le monde s’en va, c’est le journal intime d’une jeune cubaine entre 1978 et 1990. Quand Nieve prend la plume, elle a 8 ans, c’est le journal de l’enfance, la première partie du livre. Il est facile de se laisser entraîner par la voix de cette petite fille assez mature, qui fait preuve de caractère devant une réalité peu amène. Le décor de fond de son journal, c’est le Cuba révolutionnaire qui est omniprésent dans sa tragédie intime : une famille déchirée. Nieve est arrachée à sa mère, une libertaire émotive et contestataire, ainsi qu’à Fausto l’amant de cette dernière, un suédois naturiste et bienveillant. Le journal se transforme progressivement en récit d’une enfance maltraitée avec le séjour de Nieve auprès de son père qui a obtenu sa garde.

    Wendy Guerra excelle à portraiturer les protagonistes de cette histoire. Elle rend ses personnages vivants et présents dans la mémoire du lecteur. L’amour qu’elle porte à sa mère, l’affection et la tendresse de Fausto - l’amant suédois de sa mère - ou encore la violence, le sadisme de son père acquièrent une certaine intensité. Il y a une réelle justesse de ton qui happe le lecteur dans l’univers mental de cette attendrissante petite fille. Rapidement, trop rapidement, elle est lucide. Entre les lignes, on perçoit la conscience du traquenard que constitue Cuba et sa révolution. Tout le monde veut s’en aller, s’échapper. Beaucoup dans l’environnement de Nieve y arrivent, mais pas elle, ni sa mère.

    La deuxième partie du livre, le journal de l’adolescence montre de manière plus exacerbée encore la fuite hors de Cuba de ceux que rencontre Nieve. On s’éloigne de ses drames familiaux – même si sa mère reste présente dans le journal - pour se concentrer sur la métamorphose de la jeune fille en femme. L’adolescente se construit à l’épreuve de l’art, de l’amour mais aussi de la réalité de Cuba. Le récit des deux romances principales de Nieve vient donner du corps à la métamorphose de la fille en jeune femme même s’il lui donne un aspect plus commun par la même occasion.

    Le journal montre donc la naissance d’une artiste, d’une femme avec des convictions. Le style du livre s’en ressent avec des textes plus introspectifs, plus complexes, moins centrés sur des faits que sur des sensations, des réflexions, des interrogations. Tout le monde s’en va et Nieve regarde vers l’horizon. Son rapport à Cuba et à sa propre histoire est aussi remis en perspective.

    Si j’ai indéniablement préféré la première partie du livre, à la seconde, Tout le monde s’en va est un livre réussi. Le parti pris de la forme – un journal – est un succès. Les voix de l’adolescence et de l’enfance de Nieve fonctionnent pour une plongée dure mais teintée de poésie et de sensualité dans l’univers d’une enfance et d’une adolescence singulières – pas évidentes – dans le Cuba Castriste.

    Intéressant.