Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

culture

  • Dans le désert – Julien Blanc-Gras

    index.jpgLe succès de Julien Blanc-Gras s’explique sans doute par ce que la quatrième de couverture appelle sa bienveillante ironie, qu’il promène un peu partout sur le globe de livre en livre. Ce n’est pas un écrivain voyageur classique pas plus qu’un voyageur lambda du tourisme de masse. Il est quelque part entre les deux. A la recherche d’aventures mais sans tomber dans l’extrême ou dans la pose, il promène son air débonnaire et son regard critique acéré en touriste lucide, qui sait ne pas bouder les plaisirs simples de la découverte et de l’ailleurs.

    Dans le désert, écrit dans la veine de ses ouvrages précédents, fait plus particulièrement écho à Briser la glace, dans un jeu des contraires. Il propose de s’aventurer dans la péninsule arabique et plus particulièrement au Qatar et aux Emirats arabes unis – un peu au Bahreïn et à Oman – pour appréhender cette partie du monde qui charrie bien des fantasmes, des idées reçues et de l’incompréhension. Plus que de désert, il s’agit ici de gaz et de pétrole, d’islam et de tradition, d’argent et de culture, de passé et d’avenir.

    Dans le désert est un livre plaisant, qui ne ménage pas ses efforts pour décrire l’univers singulier de ces monarchies pétrolières. Riche en anecdotes et en situations cocasses ou ubuesques, il bénéficie de la plume franche, alerte et drôle de son auteur. Il arrive même à en dire beaucoup sur ces pays un peu mystérieux qui résistent à nos tentatives de compréhension ou d’assimilation. Pourtant, le livre s’avère être un demi-échec. Julien Blanc-Gras nous apprend finalement peu de choses sur cette zone du monde. Rien qu’un reportage léger à la télévision, une lecture en diagonale d’articles de presse ou même l’omniprésent bruit de fond de l’actualité n’ait suggéré ou révélé.

    Il manque un petit plus, un supplément d’âme présent dans la plupart de ses ouvrages et c’est peut-être un enseignement en soi du livre et une partie de ce qu’il a à dire. A de rares exceptions près, notamment dans les dernières pages, la rencontre avec les habitants de ces pays et leur réalités n’existe pas ou est ratée, lisse. Comme si Julien Blanc-Gras était un peu passé à côté de ces pays malgré lui, malgré tous ses efforts. Simplement parce que ces pays n’offrent pas beaucoup de prises, parce qu’ils nécessitent probablement une autre approche, un mode d’investigation différent, plus poussé. Il est bien plus facile d’y fréquenter les étrangers, les expatriés, qui il est vrai, y représentent la majorité des habitants…  

    OK.

  • Afrotopia – Felwine Sarr

    afrotopia.jpgAfrotopia est un essai stimulant. Plus que l’hypothétique description d’une utopie africaine ainsi que pourrait le suggérer le titre du livre, il s’agit d’un manifeste pour l’avènement d’une autre Afrique, consciente de ses potentialités propres, à la recherche de sa propre voie, à l’abri des diktats venus de l’extérieur et plus particulièrement du monde occidental.

     « L’Afrique n’a personne à rattraper » affirme-t-il ainsi. Il faut qu’elle se détache des lectures classiques du développement, essentiellement basés sur les indicateurs économiques inadaptés pour proposer son propre modèle de développement. Cela passe par « une articulation féconde entre économie et culture », « un meilleur ancrage des économies africaines dans les valeurs dynamiques de leurs sociocultures » et donc une « limitation de la toute-puissance de l’économie ».

    Le projet est donc clair. Il s’agit d’aller chercher dans ses racines, des ressources qui puissent produire une autre richesse et un autre monde que celui que propose l’occident. En d’autres mots, ceux de Felwine Sarr : « débusquer dans le réel africain les vastes espaces du possible et les féconder », « articuler une proposition africaine de civilisation en dehors d’une dialectique de la réaction et de l’affirmation, sur un mode créatif. Affirmer une présence au monde sur le mode libre de la présence à soi : être avec la plus grande intensité, se dire et proposer au monde son élan vital».

    C’est ambitieux et cela passe évidemment par une réappropriation par l’Afrique de son passé et de son image. Il n’est pas tant question ici d’une vaine nostalgie du passé que de la recherche des richesses et des possibilités offertes par la tradition pour la construction d’une réelle alternative de développement. Il faut trouver un moyen de faire dialoguer tradition et progrès car « L’homme africain contemporain est déchiré entre une tradition qu’il ne connait plus vraiment et une modernité qui lui est tombée dessus comme une force de destruction et de déshumanisation ».

    C’est un impératif qui libérera l’homme africain du fardeau de la colonisation et de ses conséquences que pointe Felwine Sarr et qui pèse encore sur sa destinée. Le constat reste amer puisque « des siècles d’aliénation et d’asservissement ont laissé des traces dans la personnalité et la psyché de l’être africain. Ce dernier doit se guérir des blessures narcissiques et psychologiques qui lui ont été infligées et qui, aujourd’hui, s’expriment sous la forme d’une perte de l’estime de soi, d’un complexe d’infériorité pour certains et pour d’autres d’un manque abyssal de confiance en soi. ».

    C’est seulement détachée de ce passé et de la souffrance qu’il engendre, délestée de la volonté de rattraper ou d’imiter l’occident, réinvestie dans sa propre culture et dans un projet d’altérité en matière de développement que l’Afrique pourra produire sa propre pensée et ses propres métaphores du futur ainsi que le souhaite Felwine Sarr. L’esprit décolonisé, la pensée souveraine, l’ambition autonome, l’Afrique pourra se rêver en une oasis alternative au modèle occidental.

    Si tout cela est bien évidemment souhaitable et que l’appel à une utopie africaine est urgent et nécessaire, le travail de Felwine Sarr, qui puise dans tout un courant de pensée africaniste qui part depuis les années 80 jusqu’au très en vogue Achille Mbembé, pose des questions. Considérer l’Afrique comme une entité unique reste délicat compte tenu de son hétérogénéité malgré un parcours commun et des similitudes. N’est-ce pas là une perpétuation de l’esprit colonisé ? Le discours sur le tout économique en matière de développement est également valable pour le monde occidental et porté par lui. Recourir à lui pour évoquer une alternative africaine ne revient-il pas surtout à masquer les défaillances et l’incapacité de nombreux états africains en matière de bien-être matériel minimum pour le plus grand nombre ? Où Felwine Sarr situe-t-il l’équilibre entre la tradition et la modernité sachant que c’est là que se trouve le nœud gordien qui déchire les populations africaines ? Que laisser derrière soi, qu’est-ce qu’il faut abandonner ?

    Intéressant.

  • Mainstream – Frédéric Martel

    mainstream.jpgMainstream, c’est le récit d’un univers culturel, surtout la musique et le cinéma, dominé par les Etats-Unis depuis plusieurs décennies mais qui se retrouve challengé à la marge par l’émergence de productions culturelles des mondes périphériques (Asie du Sud-Est, Amérique latine, etc.). Frédéric Martel s’attache tout au long de ce gros pavé à démontrer comment la culture, ce soft power, est un enjeu stratégique d’importance majeur qui n’évolue pas librement mais est le fruit de politiques délibérément mises en place par des états. La production culturelle n’est ainsi pas détachée des soubresauts du monde politique et économique globalisé et se retrouve profondément liée aux évolutions de l’histoire.

    Pour étayer son propos, on ne peut pas dire que Frédéric Martel ménage ses efforts. Ce sont des pages et des pages d’entretiens menés aux quatre coins du globe et un interminable travail documentaire révélé par le catalogue de sources qui appuie son livre. 1250 entretiens sur le terrain dans 30 pays et près de 150 villes à travers le monde, c’est un travail qui ne peut que compter pour saisir les stratégies qui déterminent le poids et l’influence de l’industrie culturelle américaine dans le monde malgré son effritement latent et les contre-stratégies des puissances concurrentes (protectionnisme, censure, copie du modèle américain…). Pourtant, Mainstream est un livre qui reste globalement décevant en raison de plusieurs défauts majeurs.

    Le livre de Frédéric Martel est très descriptif et pas assez analytiques. Il n’en paraît que plus long et plus ennuyeux à la longue, étant donné son volume. En effet, l’essayiste se lance dans une accumulation de portraits d’industries culturelles qui relève au final d’un patchwork et d’une succession de chiffres qui finissent par ne pas dire l’essentiel sur ce qu’est la nature profonde de ce mainstream. On passe ainsi un peu à côté des contenus alors que c’est quelque chose de central dans cette guerre culturelle. Il est difficile de faire l’impasse sur les idéologies, les récits, les symboles, les modèles, les tendances, les esthétiques qui sont véhiculées par ce mainstream pour s’en tenir uniquement à l’aspect économique et aux flux.

    Plus grave, le livre de Frédéric Martel semble rater des évolutions cruciales qui sont en cours dans ces industries culturelles qu’il décrit. Les politiques culturelles alternatives mises en œuvre en Europe sont ainsi rapidement éludées en fin d’ouvrage. Quasiment aucune place n’est accordée à la contre-culture qui ne peut qu’essayer de trouver sa place face à ce mainstream et éventuellement l’influencer. Il n’est que peu ou pas assez question finalement de l’impact de la révolution numérique en cours. C’est pourtant un point crucial et c’est bien dommage.  Tout ceci finit par affaiblir l’intérêt du livre de Frédéric Martel qui est déclinant au fil de la lecture. Paradoxalement un peu superficiel…

    Imposant mais pas assez poussé, trop descriptif. Décevant.