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deuxième guerre mondiale

  • La séparation – Christopher Priest

    La-S-paration.jpgSaviez-vous que le 10 mai 1941, Rudolph Hess, haut-dignitaire nazi, considéré à un moment comme le dauphin du Führer, s’est envolé à bord d’un Messerschmitt en direction du Royaume-Uni dans l’intention de discuter des possibilités d’une paix entre le IIIème Reich et Albion ? Parachuté en catastrophe au-dessus de l’Ecosse, Hess est arrêté et emprisonné jusqu’au procès de Nuremberg durant lequel il est condamné à perpétuité pour complot et crime contre la paix. Il s’est finalement suicidé en 1987 après vingt années passées comme le dernier pensionnaire de la prison de Spandau. Alors, fou Hess comme accusé par Hitler à l’époque ? Initiative personnelle d’un romantique, d’un ambitieux ou d’un visionnaire ?

    Le premier pari réussi par Christopher Priest est celui de faire de la seconde guerre mondiale, le contexte de la séparation. Des jeux olympiques de Berlin de 1936 au Blitz sur le Royaume Uni, l’auteur anglais restitue quelque chose de l’ambiance qui a prévalu de la montée du nazisme jusqu’à l’apocalypse de la guerre totale de 39-45. Du roman ressortent des images saisissantes, une perception aigüe des  enjeux qui ont nourris ces moments clés, notamment en 36 et 41 : comment les jeux olympiques de Berlin constituaient une vitrine du fascisme triomphant d’Adolph Hitler, comment la question juive était déjà omniprésente, comment la population de Londres a subi de plein fouet le Blitz et a résisté, dans quelle mesure les frappes aériennes d’un côté comme de l’autre constituaient des boucheries aveugles, quelle a été l’importance du rôle de Winston Churchill, entre autres dans le moral de la nation, et bien sûr le mystère de l’arrivée de Rudolph Hess au Royaume-Uni.

    C’est à travers des personnages fouillés, tellement humains, que Christopher Priest appréhende ce morceau d’histoire. Les frères jumeaux Sawyer, au cœur du roman, sont le fondement d’une dualité qui ne cesse d’être brouillée et remise en question par l’auteur.  Alors que l’un est un pacifiste forcené dans la tradition familiale, objecteur de conscience au service de la croix rouge en tant qu’ambulancier pendant la guerre, l’autre est un pilote émérite au service de la RAF. C’est pourtant le premier qui est imprégné des questions politiques et qui rejette le nazisme dès les jeux olympiques de 1936 alors que le second apparaît plutôt éloigné de ces considérations. Trajectoires dissemblables et complexes qui ouvrent des réflexions sur la gémellité, se recoupent en raison du lien filial, de l’amour porté à la même femme, juive rescapée de Berlin, de profondes interrogations métaphysiques sur la nature de la guerre et surtout Rudolph Hess et sa tentative de traité entre l’Allemagne et le Royaume-Uni.

    La tentative de Rudolph Hess est un pivot du livre, à partir duquel Christopher Priest se lance avec maestria dans ce qui est plus qu’une uchronie. Et si en fait Rudolph Hess avait réussi ? La question brutalement posée par Christopher Priest est de taille : la paix à tout prix ? Quelle paix et quelles conséquences ? La formidable structure narrative du livre dépasse la simplicité d’une rupture historique à partir d’un instant T qui dessinerait une autre ligne du futur pour se lancer dans quelque chose de plus complexe et de plus intéressant sur le plan littéraire et celui de l’imaginaire. Assez rapidement, le lecteur croît comprendre la coexistence de deux univers, celui que nous connaissons qui a vu la défaite de l’Axe en 1945 et un autre qui a vu réussir la tentative de paix de Rudolph Hess. Dans les deux cas, l’un des frères jumeaux Sawyer se trouve confronté à Rudolph Hess et à sa proposition de paix et joue un rôle crucial dans la suite des évènements.

    Seulement voilà, folie, rêve, histoire, fictions, néant ? Tout s’emmêle et plus rien n’est vraiment clair. Mais où sont donc les lignes de démarcation ? Où ? La réalité est-elle celle que nous connaissons, l’autre qui a vu Rudolph Hess réussir ou autre chose ? Progressivement Christopher Priest construit un jeu de pistes et de miroirs qui fait du lecteur un jongleur de réalités. Un jeu pervers qui peut perdre le lecteur peu exigeant à coup de similitudes, de convergences, de ruptures et de renvois. A la fin de la séparation, le talent de Christopher Priest est manifeste. Brisant les codes de l’uchronie,  il a écrit un des chefs d’œuvre de la science-fiction. C’est tout simplement habile, sinueux, brillant, profond.  

    A lire.

  • Trains étroitement surveillés – Bohumil Hrabal

    TES.jpgMilos Hrma est stagiaire dans une petite gare en République Tchèque durant la seconde guerre mondiale. Il est de retour après un congé dû à une tentative de suicide. Qu’est ce qui a bien pu pousser ce timide jeune homme d’une vingtaine d’années à un tel acte ? On peut bien se le demander à la description qui est faite de ce petit bled ennuyeux et du quotidien de Milos, pas des plus excitants, entre le chef de gare Lansky et son adjoint Hubicka. L’amour, bien sûr, à vingt ans, forcément. Sauf qu’il ne s’agit pas vraiment de romantisme ici.

    A la base de trains étroitement surveillés, il y a un échec, avec ce qu’il se doit de tragique mais aussi une dimension ironique et comique (cf. Milan Kundera). Milos Hrma est un jeune garçon qui échoue à devenir un homme. Ce qui est d’autant plus pathétique que son supérieur, l’adjoint Hubicka, est dans le même temps montré du doigt pour ses mœurs volages. Il a en effet culbuté une jeune femme dans cette même gare, à son poste de travail, poursuivant l’offense aux gens de bonne moralité jusqu’à noircir de mots le postérieur de sa partenaire avec le tampon de la gare, un outil de travail.

    Bohumil Hrabal se moque de la moralité et de la pruderie des gens du village, de la respectabilité, de la bienséance. Il dit l’envie qui peut se cacher derrière l'indignation. Il ne s'agit pas seulement de tout contrôler, régenter mais aussi de vouloir être à la place de l’homme de peu de vertu – tous se demandent en fait pourquoi l’adjoint Hubicka et pas eux ? L'auteur tchèque jette aussi un regard taquin sur l’amour et l’adolescence. Il introduit le rire dans les choses les plus sérieuses à cet âge là - et pas uniquement - : le sexe et l’amour. La scène entre Milos Hrma et Mme Lansky est d’ailleurs mémorable.

    Le tout se déroule dans une ambiance onirique, surréaliste, imagée, parfois étrange, qui peut faire perdre de la tangibilité au roman mais lui confère une réelle spécificité. Il n’est ainsi pas forcément aisé de rentrer dans l’univers de Trains étroitement surveillés. L’anecdote y côtoie la grande histoire et le mélange des tons et des genres est la règle. C’est la marque de l’écrivain tchèque qui oscille entre l’absurde ou le burlesque et le dramatique ou le tragique avec notamment la seconde guerre mondiale. C’est la toile de fond du roman et elle n’est pas anodine.

    Bohumil Hrabal dit l’horreur et la brutalité de la guerre, son absurdité aussi, mais à sa façon. Avec de l’ironie et du comique concernant la mort du grand père de Milos Hrma, avec des passages plutôt durs sur le convoi des animaux qui peuvent prêter à des analogies avec les êtres humains (cf. Curzio Malaparte). La seconde guerre mondiale est justement le contexte qui donne à Milos Hrma l’occasion de devenir doublement un homme et d’épouser un destin très évitable, marqué par le sceau de la fatalité de l’histoire. Il y a de l’intensité dans le dénouement choisi par Bohumir Hrabal. Et encore de la dérision. Je ne résiste pas au plaisir de citer la dernière phrase du roman qui fait allusion aux allemands et à la tragédie du second conflit mondial: "Vous n’aviez qu’à rester chez vous, assis sur votre cul".

    Un livre original et déroutant. Dans la lignée d’une trop bruyante solitude