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  • L’art de revenir à la vie – Martin Page

    Martin page.jpgVoilà plusieurs années que je n’avais pas lu Martin Page. Je n’avais pas été complètement emporté par certaines de ses productions et l’avais un peu lâché en route. J’en gardais néanmoins un excellent souvenir en pensant à Comment je suis devenue stupide ou encore à une parfaite journée parfaite, c’est sans doute la raison pour laquelle je me suis attaqué à ce dernier opus malgré le grand risque que présentait à mes yeux son intrigue : un auteur de 41 ans venu à Paris pour rencontrer une productrice décidée à adapter un de ses livres découvre fortuitement une machine à remonter le temps qui lui permet de rencontrer à plusieurs reprises dans les années 80 son moi de 12 ans avec lequel il entame une relation compliquée.

    Oui, l’histoire était clairement casse-gueule, il y avait là une énorme occasion de se planter et pourtant Martin Page a réussi à ne pas le faire et à livrer un roman plaisant, intelligent et qui ne manque pas d’humour et ne cède pas à la nostalgie facile. Il y a dans ce livre tout ce qui me plaît chez lui. D’abord, une grande inventivité dans les situations et les personnages qui sont un peu improbables : il suffit de penser à son ami Joachim ou  la productrice Sanaa, à sa machine à remonter le temps ou encore aux péripéties liées à son contrat de travail avec Sanaa. Ensuite, la légèreté d’une écriture qui est très plaisante, subtile, un peu détachée et qui épouse parfaitement le propos du livre. Enfin, l’intelligence et la tendresse avec laquelle il se penche sur son double adolescent pour dire son inadaptation, sa difficulté à vivre et ses rêves secrets.

    L’art de revenir à la vie n’est pas un chef d’œuvre mais c’est un livre maîtrisé, sans longueurs, inventif et agréable. C’est simple mais touchant, juste et en plus Martin Page s’en sort avec le dénouement.

    Bon moment de lecture.

  • Les extrêmes – Christopher Priest

    Les-extrêmes-de-Christopher-Priest-chez-Folio-SF.jpgTeresa Simmons, agent du FBI, a perdu son mari Andy, lui aussi agent du bureau, lors d’une tuerie de masse durant laquelle un forcené a assassiné plusieurs personnes dans une ville du Texas. Il se trouve que ce même jour-là, un 3 juin, de l’autre côté de l’Atlantique, dans la petite ville de Bulverton au Royaume-Uni, une autre tuerie de masse a eu lieu. Coïncidence improbable ? Peut-être. Toujours est-il que c’est une Teresa endeuillée mais également intriguée qui se met en congé de son poste pour aller enquêter sur la tuerie de Bulverton.
    Cette enquête pourrait-être relativement banale, confrontant Teresa à sa propre perte, à son propre traumatisme, la montrant qui se heurte à la réticence globale des témoins de Bulverton et à leur volonté de dépasser ou d’oublier la tragédie. C’était sans compter les ExEx, cette technologie nouvelle, réalité virtuelle extrêmement réaliste et puissante qui permet notamment de reconstituer ces tueries de masse à partir des souvenirs du plus grand nombre possible de témoins.
    Multipliant les séances pour tout comprendre et atteindre un maximum de connaissances sur la tuerie de Bulverton, Teresa se rend progressivement compte de certaines incohérences et plus encore de coïncidences entre cette dernière et celle qui a emporté son mari. Plus Teresa s’enfonce dans les ExEx, plus elle croit avancer dans son enquête et plus la réalité semble s’effriter lentement. Ni Teresa, ni le lecteur ne savent finalement ce qui relève de la réalité virtuelle ou du réel, ni dans quel mesure le virtuel n’est pas en train d’affecter le réel. Même le présent et le passé semblent finalement s’emmêler au point qu’on se demande si ce n’est pas la conscience de Teresa qui est en train de s’effondrer et si cette dernière n’est pas finalement perdue dans les ExEx. A moins que ce ne soit le lecteur qui perde le fil au bout du compte…
    Christopher Priest prend vraiment le temps d’installer son histoire pourtant il n’y a pas vraiment de longueurs dans ce livre. L’auteur anglais donne de la chair à son personnage principal, au drame qui la touche et à l’enquête qu’elle mène. Il met un point d’honneur à donner du relief à toutes ces histoires qui se croisent autour de la tuerie de Bulverton et à recréer l’atmosphère d’une ville et de personnes traumatisées, meurtries. C’est profond et très humain avec une immersion lente mais totale. Le lecteur est au plus près de Teresa et de la banale réalité de Bulverton.
    Le temps est aussi pris pour bien installer les ExEx. Au fur et à mesure que le roman progresse, cette réalité virtuelle prend de l’importance. Son développement semble s’accroître et dépasser le simple usage professionnel fait par la police. Sa présence est aussi narrativement plus grande avec une Teresa qui s’y enfonce de plus en plus. Les multiples séances qu’elle a effectuées sont racontées, répétées, sous des jours différents, pour faire saisir l’effet de répétition sans pour autant lasser le lecteur. Au contraire, il y a quelque chose de captivant dans ces séances ExEx car Christopher Priest arrive à rendre cette réalité virtuelle simple, accessible, mais aussi inquiétante et cela sans jargonner.
    Ecrit avant les années 2000, le livre traite de la question des armes à feu, des tueries de masse, de leur origine, de leur impact sur les individus et leurs existences, mais aussi de leur exploitation par les médias. Il parle aussi de la réalité virtuelle, élément central de science-fiction du livre. Captivant, il nous interroge sur la perception de la réalité, un des thèmes fétiches de Chritopher Priest – exploité entre autres dans le monde inverti ou encore dans la séparation. Cette interrogation majeure est particulièrement déroutante pour le lecteur qui est plongé avec Teresa dans des abîmes sans plus savoir où est-ce qu’il est, ce qui est vrai ou faux, ce qu’il est vraiment possible de faire avec ou dans les ExEx. On retrouve également dans ce livre un autre des thèmes favoris de Christopher Priest, la dualité. Un thème qui part de la coïncidence des deux tueries du Texas et de Bulverton pour prendre toute son ampleur dans la confusion entre la réalité et la virtualité, dans la naissance de ce territoire indéfini dans lequel les doubles peuvent se confronter, s'échanger voire fusionner...
    Les extrêmes aurait pu être un chef d’œuvre si Christopher Priest avait mieux maîtrisé la fin du livre. La chute libre de Teresa Simmons est en effet malgré tout un peu brouillonne et surtout Christopher Priest laisse le lecteur en plan en n’apportant pas la réponse à plusieurs questions soulevées tout au long du roman. Comme si à la fin, il était aussi perdu - essouflé un peu aussi - que Teresa et le lecteur. On l’a connu un peu plus inspiré et maîtrisé avec le final de la séparation notamment. Ce bémol n’est néanmoins pas rédhibitoire même s’il laisse un léger goût d’inachevé. Il n’enlève tout de même pas beaucoup de choses à un roman puissant et intéressant.

    Original et captivant.

  • L’amant bilingue – Juan Marsé

    l'amour bilingue.jpgJoan Marès a perdu sa femme Norma le jour où il l’a découverte dans le lit conjugal avec un cireur de chaussures. Éperdument amoureux de cette bourgeoise catalane plus instruite, plus riche et plus jeune que lui, il ne s’en remettra pas vraiment, sombrant progressivement dans une existence misérable de joueur d’accordéon dans les rues de Barcelone. Comment survivre à un amour qui ne s’éteint pas dix ans après cette séparation brutale, obsession quasi maladive qui nourrit dans les entrailles de Joan la volonté de reconquérir l’amour de sa vie ?
    Juan Marsé est un romancier habile qui se lance dans un vrai roman sentimental qui est en réalité centré sur la question du double et de la résilience amoureuse. Toute la première partie du livre met en scène un Joan Marès torturé par la passion, qui multiplie les stratagèmes afin de pouvoir ne serait-ce qu’entendre la voix de sa femme. Ce pathétique qui l’entraîne vers la chute lui laisse néanmoins entrevoir une porte de sortie finalement avec la création d’un personnage, un autre lui-même qui doit l’aider à retrouver Norma. C’est parfois cliché, parfois exagéré mais c’est plutôt prenant et petit à petit captivant avant de devenir vraiment intéressant grâce à Faneca le double de Joan Marès.
    Faneca est le deuxième prénom de l’auteur du livre dont le nom du personnage principal Joan Marès est l’anagramme du sien. Le jeu autour du double se construit autour de situations plutôt abracadabrantesques qui révèlent l’imagination fertile de l’auteur espagnol tout en distrayant le lecteur. Au-delà de ce côté amusant, il permet à l’auteur d’éclairer l’enfance pauvre de son personnage et surtout de mettre en scène l’effondrement progressif de Joan Marès. Ce dernier s’évanouit progressivement au profit d’un Faneca qui prend en charge son existence. Différent, loin du loser qu’est Joan Marès, Faneca phagocyte totalement ce dernier pour lui offrir une autre destinée et une perspective nouvelle sur sa vie et surtout sur son ancienne femme Norma et sur le projet de la reconquérir.
    L’amour bilingue est un roman qui peut par moments révéler quelques facilités dans l’intrigue, des ficelles narratives un peu trop voyantes. Il est même d’une certaine façon prévisible et n’apporte rien de profondément original non plus dans le traitement de ses thèmes et dans le jeu autour du double. Il reste néanmoins un livre distrayant et qui fonctionne. Il a un côté sensible et émouvant qui s’allie bien à la loufoquerie de l’ensemble du texte qui assume un côté populaire et un peu décalé. Il faut se laisser porter par des situations improbables et un certain ridicule qui sont assumés et qui n’enlèvent rien à la maîtrise romanesque d’ensemble dont fait finalement preuve Juan Marsé. Au final, l’amant bilingue possède un charme incertain, quelque chose de touchant qui arrive à emporter le lecteur.
    A noter qu’il y a un travail et un jeu d’écriture autour de la langue avec les prononciations différenciées entre les catalans et les non-catalans. Difficile de savoir dans quelle mesure, ce travail est bien retranscrit / mis en avant par la traduction française. En l’occurrence, ce jeu autour de la prononciation participe au côté humoristique et un peu décalé de l’œuvre. Il fait partie d’une thématique catalane qui irrigue plus généralement ce roman.

    OK. Efficace, distrayant.