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drôle

  • L’art de revenir à la vie – Martin Page

    Martin page.jpgVoilà plusieurs années que je n’avais pas lu Martin Page. Je n’avais pas été complètement emporté par certaines de ses productions et l’avais un peu lâché en route. J’en gardais néanmoins un excellent souvenir en pensant à Comment je suis devenue stupide ou encore à une parfaite journée parfaite, c’est sans doute la raison pour laquelle je me suis attaqué à ce dernier opus malgré le grand risque que présentait à mes yeux son intrigue : un auteur de 41 ans venu à Paris pour rencontrer une productrice décidée à adapter un de ses livres découvre fortuitement une machine à remonter le temps qui lui permet de rencontrer à plusieurs reprises dans les années 80 son moi de 12 ans avec lequel il entame une relation compliquée.

    Oui, l’histoire était clairement casse-gueule, il y avait là une énorme occasion de se planter et pourtant Martin Page a réussi à ne pas le faire et à livrer un roman plaisant, intelligent et qui ne manque pas d’humour et ne cède pas à la nostalgie facile. Il y a dans ce livre tout ce qui me plaît chez lui. D’abord, une grande inventivité dans les situations et les personnages qui sont un peu improbables : il suffit de penser à son ami Joachim ou  la productrice Sanaa, à sa machine à remonter le temps ou encore aux péripéties liées à son contrat de travail avec Sanaa. Ensuite, la légèreté d’une écriture qui est très plaisante, subtile, un peu détachée et qui épouse parfaitement le propos du livre. Enfin, l’intelligence et la tendresse avec laquelle il se penche sur son double adolescent pour dire son inadaptation, sa difficulté à vivre et ses rêves secrets.

    L’art de revenir à la vie n’est pas un chef d’œuvre mais c’est un livre maîtrisé, sans longueurs, inventif et agréable. C’est simple mais touchant, juste et en plus Martin Page s’en sort avec le dénouement.

    Bon moment de lecture.

  • Une parfaite journée parfaite – Martin Page

    mp.jpgLa citation du groupe Pulp en exergue de ce livre peut résumer la vie du personnage principal : « I must have died a thousand times, the next day I was still alive ». Pour être plus exact quelques instants suffisent à cet homme pour revenir à la vie alors que tout au long des pages, il s’évertue à mettre fin à ses jours, avec un magnum 357, un rasoir, un cocktail d’anxiolytiques etc. Essayer de mourir à tout prix, mais pourquoi ? Parce qu’il ne le peut sans doute, mais surtout parce qu’il semble complètement inadapté à la vie moderne et en complet décalage avec un environnement somme toute banal dans lequel chacun pourrait voir quelque chose du sien.

    Ceux qui ont déjà lu quelques livres de Martin Page, notamment Comment j’ai failli devenir stupide, reconnaîtront l’inventivité et la loufoquerie de cet écrivain singulier. C’est un univers dans lequel la bizarrerie a toute sa place et qui séduit par sa douce et mélancolique folie. Il ne faut pas s’étonner de rencontrer une marmotte géante, de découvrir des toilettes hantées directement connectées avec celles du président des États-Unis, de savoir qu’un grand requin blanc se promène dans le corps d’un adulte ou encore qu’un quatuor de mariachis mexicains apparaisse de manière irrégulière pour entonner des chansons pops de grands groupes avec un accent épouvantable. Et que dire de cette géniale analogie entre les sentiments et les insectes ?

    C’est ça le meilleur de Martin Page, un univers original qui est au service du décalage, de la mélancolie d’un personnage principal quelque part entre la douleur d’exister et l’appréciation des petits plaisirs du quotidien. C’est un jeu d’adaptation permanent, à la recherche des accommodements les plus raisonnables possibles pour s’en sortir et arriver à vivre. Personne ne le dit mieux que Martin Page lui-même dans sa postface : « c’est un roman sur le désespoir mais aussi sur les mécanismes compensatoires à mettre en œuvre pour ne pas sombrer ». Un désespoir qui suinte du livre et qui touche le lecteur sans pour autant l’enfoncer dans la déprime en raison d’une légèreté, d’une dose subtile d’humour et de petites trouvailles.

    Autant d’éléments qui s’associent à une critique subtile du monde du travail et de notre société contemporaine. Un aspect que Martin Page minore dans la postface déjà citée mais qui ne me semble pas superficiel. Si l’inadaptation du personnage principal peut se passer de ce contexte et avoir une réalité indépendante, sa résonance avec le monde moderne mérite d’être soulignée. Quelque chose d’essentiel est finement dit sur la solitude et la violence contenue du monde moderne, sur la banalité et le conformisme ambiants, sur le vide existentiel qui menace de s’ouvrir à tout moment sous nos pieds.

    Inventif, subtil, léger et mélancolique.

    Du bon Martin Page. 

  • Touriste – Julien Blanc-gras

    T9782253164517-T[1].jpgouriste ? Le narrateur l’est un peu comme près d’un milliard d’individus, à l’heure du tourisme de masse.  Un peu seulement, parce que lui est un véritable obsédé du voyage, un homme hanté par le globe terrestre qu’il a reçu en cadeau dans sa petite enfance. Résultat des courses, il souffre d’une pathologie plutôt rare, l’obsession de voyager et de voir tous les pays. Une ambition, une passion au-delà du simple dada du fan de géographie ou même de l’indéfectible nomade, qui le pousse à sans cesse partir et pas forcément dans les conditions qu’il juge idéales. Peu lui importe. De l’année Erasmus en mode étudiant fauché, aux voyages professionnels en tant que journaliste presse en passant par des expériences de tourisme extrême, tout y passe. Les pays défilent (Brésil, Tunisie, Chine, Madagascar, la Colombie, l’Angleterre, etc.), les situations hétéroclites et insolites aussi (la classique visite des monuments incontournables, l’hôtel all inclusive en solitaire, le séjour organisé par un tour opérateur local, etc.)

    Julien Blanc-Gras a écrit un livre très drôle. Les pages défilent rapidement et on ne cesse de sourire quand on n’éclate pas carrément de rire. Le comique de situation est accompagné d’un sens de la formule et d’une écriture mordante, piquante qui fait quasi systématiquement mouche. Il y a un réel plaisir, une certaine jubilation à la lecture de Touriste. Si c’est une des principales forces  de ce livre, son caractère comique ne doit pas pour autant occulter les autres qualités de Touriste. C’est un livre habilement construit, qui arrive à agripper son lecteur en dévoilant progressivement son propos, chapitre après chapitre, à coup d’anecdotes et d’aventures savoureuses, dans un mélange de genres réussi, entre comédie, carnet de voyages, autobiographie, reportage.

    Touriste est également brillant car il porte un regard et une réflexion, tous deux d’une justesse remarquable sur un phénomène significatif de notre époque. Le tourisme est partout, avec ses travers, ses dérives, avec également ses fanatiques et ses ayatollahs, avec ses richesses et ses opportunités. Si ce peut-être une activité sans intérêt, c’est aussi une possibilité d’étreindre le vaste monde. Ce que Julien Blanc-Gras essaie de nous montrer avec talent, c’est la boule multifacettes que peut-être le tourisme et que nous pouvons tous reconnaître. Avec subtilité et intelligence et une bonne dose d’humour et de distanciation, il nous raconte ces situations communes du touriste moderne parfois inconfortable dans sa confrontation à son semblable, à autrui ou à la misère, habité du désir de voir, de comprendre, de creuser, de découvrir quand il ne s’agit pas de la recherche  du simple exotisme toc, du repos, de la fuite loin de son morne quotidien, des prestations tarifées à un coût plus abordable en raison des écarts de développement, etc. Il peut y avoir du noble comme de la vulgarité dans le tourisme, souvent même les deux ensembles et toutes ces anecdotes, tous ces voyages que Julien Blanc-Gras compile, contribuent à nous montrer ces facettes du tourisme.

    Touriste est un livre très moderne, écrit par un écrivain voyageur original, très drôle et bien plus fin et pertinent qu’il pourrait paraître au premier abord.

    Recommandé.