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drogues

  • Le maître du jugement dernier - Léo Perutz

    maitre du jugement dernier.jpgLe célèbre comédien Eugène Bischoff se donne la mort dans sa demeure à Vienne, en 1909 après avoir donné un concert chez le Baron Von Yosch. On accuse le baron Von Yosch de l’avoir poussé au suicide en lui révélant de mauvaises nouvelles sur sa carrière et sur ses finances. Ceci pour renouer des liens amoureux avec son ancienne amante Dina qui est l'épouse du comédien. Décidé à prouver son innocence, le Baron, aidé par Solgrub un ingénieur, se lance dans une enquête dont le but est de relier le cas d'Eugène Bischoff à celui de deux jeunes qui se sont également suicidés. 

    Il ne faut pas se laisser tromper par les allures de roman policier de l'ouvrage, le maître du jugement dernier est plus que cela. Si Léo Perutz use d'un art consommé du suspens jusqu'à un dénouement inattendu, s'il promène le lecteur dans cette enquête mystérieuse qui progressivement fait part grande au fantastique, c'est pour mieux l'interpeller sur des thématiques liées à la création artistique et à l'art. Le thème s'impose au lecteur captivé qui voit le psychologique se mêler au mysticisme et au policier.

    La vraie question n'est pas tant de savoir qui a tué Eugène mais de savoir pourquoi il est mort ? Dans une atmosphère angoissante, Léo Perutz pose des questions relatives à la nature et au déclin de l'artiste, au manque d'inspiration, à la recherche de sources de création, au talent entre autres. Le livre est sobre, intelligent et marqué de la griffe de l'auteur. Tout au long du livre la vérité est là, cachée, comme pour taire le malheur d'un homme finalement vaincu par ce qu'il a de plus intense, de plus précieux et de plus insaisissable en lui.

    Très bon.

     

  • La face cachée de la lune - Martin Suter

    face cachée de la lune.jpgUrs Blank est un avocat huppé d’un grand cabinet d’affaires Suisse. La quarantaine, il se rapproche du portrait type du businessman qui a réussi selon les canons vulgarisés par l'idéologie dominante. Presqu'une caricature. Les soucis financiers n'existent pas pour cet homme dont le temps est de l'argent, mais qui est en pleine crise existentielle. Oui, Urs Blank s'ennuie et est à la recherche de quelque chose de plus que tout ce qu'il a acquis et construit.

    Le portrait de cet homme d'affaires est l'occasion pour Martin Suter de s'adonner à son sport préféré, une critique de la haute société Suisse. Un univers aseptisé, climatisé, gorgé d'opulence et de luxe, régit par l'argent et qui  n'exclut pas une certaine forme de violence, de cruauté et de vilénie. La critique n'est pas masquée. Dans les affaires ou dans les relations sociales, le livre pointe les failles d'une civilisation rongée par l'argent, les conventions et l'apparence.

     C'est ce monde que veut fuir Urs Blank en s'entichant de Lucille, une jeune hippie d'une vingtaine d'années rencontrée sur un marché. En effet, Lucille représente l'antithèse dans ses pratiques et ses valeurs de tout ce qu'est Urs Blank. Et c'est pourquoi elle est une bouée de sauvetage pour surmonter la crise qu'il est en train de vivre, jusqu'au jour où il l'accompagne à une dégustation de champignons hallucinogènes qui tourne mal. Il consomme un champignon rare qui fera qu'il ne sera plus jamais le même.

    Dans un ami parfait et dans Small World, la mémoire était au centre de l'intrigue et servait de ressort aux questionnements sur l'identité qui ont la faveur de l'auteur, dans la face cachée de la lune, c'est ce champignon hallucinogène qui est le détonateur. Toujours très documenté, Martin Suter creuse les méandres du cerveau et de la personnalité qui le fascinent, pour nourrir ses thèmes et offrir une réflexion intéressante.

    Urs Blank ne redescend jamais vraiment de son trip ou en tout cas il en revient autre, différent. Quelque chose en lui s'est transformé, a été libéré, s'est révélé ou s'est cassé, on ne sait pas vraiment. Urs Blank opère progressivement un retour à la nature, à la terre, dans la forêt, loin des convenances de cette société qui l'étouffe, mais peut-être aussi loin de lui-même ? Son instinct des affaires semble transformé en instinct du tueur et son désir d'une vie nouvelle, en soif d'espaces sauvages et vierges. Cet homme des bois était-il enfoui en lui, est-il uniquement le fruit d'une métamorphose de la chimie de son cerveau ou le rejet d'une société dont il ne veut plus faire part ?

    Le livre change de rythme à ce moment là, plus sombre, plus inquiétant, plus lent. Ce n'est pas un essoufflement, c'est un bouleversement. Un homme à la dérive ou un homme autre, un homme différent est là. Pendant qu'Urs Blank apprivoise son nouveau territoire, les hommes le cherchent et révèlent de bas instincts. On est entre la critique du capitalisme triomphant, de la civilisation moderne occidentale et le voyage introspectif à la recherche de soi-même en passant par la fable pastorale vinaigrée. Le mélange de genres est une des caractéristiques de Martin Suter qui sait allier suspens, critique sociale et psychologie pour un livre intéressant.