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emploi

  • L’Art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation – Georges Perec

    augmentation.jpgDerrière ce titre à rallonge, très accrocheur, se cache un de ces exercices littéraires dont Georges Perec et les membres de l’OULIPO – ouvroir de littérature potentielle – ont le secret. Il s’agit donc encore et toujours d’écrire sous contraintes, ces dernières étant en l’occurrence représentées par le schéma absurde en introduction du livre. Une sorte de parcours du combattant, construit autour de plusieurs probabilités, qui fait tourner en rond le salarié désireux d’avoir une augmentation.

    Il ne faut pas négliger la charge ironique présente dans le livre de Georges Perec. Vous pouvez toujours vous grattez pour avoir votre augmentation malgré une litanie d’efforts dans ce qui est toujours une démarche délicate. On est autant dans la moquerie légère à propos du salarié que dans la critique à peine déguisée de l’entreprise, de son fonctionnement et de la considération envers l’employé. Cependant le propos s’évanouit assez rapidement derrière la forme dans le livre de Georges Perec. Un peu dommage.

    Comment faire de la littérature à partir de tout ça ? Un vouvoiement pour interpeller directement le lecteur et le mettre à la place du salarié en question d’abord. Ensuite une seule et interminable phrase  - Mathias Enard n’a rien inventé avec Zone - pour matérialiser la quête vaine et sans cesse recommencée de l’augmentation dans une exploration fluide de toutes les possibilités. Fluidité qui au passage n’altère pas, bien au contraire, un sentiment de folie, de course kafkaïenne, vaine et angoissante, qui s’explique par l’impression de répétition des situations dans la transcription littéraire du champ des possibles pour le salarié.

    Comme auparavant pour un lieu, Georges Perec est embarqué dans une tentative d’épuisement, d’une situation cette fois-ci. C’est bien entendu, comme souvent avec lui, plus une performance qu'autre chose. Si ça peut-être admirable au niveau de la construction, assez original dans son ambition, il faut reconnaître que c’est assez chiant à lire bien que court, du genre vain, bien que plus convaincant que tentative d'épuisement d'un lieu parisien.

    Georges Perec quoi.

     

  • Un petit boulot – Iain Levinson

    petitboulot1.JPGJake Skowran travaillait à l’usine, principal employeur d’une petite ville américaine du Wisconsin, avant que celle-ci ne soit délocalisée au Mexique. Depuis, il est au chômage, comme une bonne partie de la ville. Des mois que ça dure et la dégringolade semble sans fin. Les factures s’entassent, les dettes s’accumulent, les indemnités se réduisent et c’est l’agonie financière. Progressivement, le quotidien se délite, Jake n’a plus de quoi s’offrir un petit plaisir, même pas des bières ou des cigarettes, son abonnement au câble est coupé, il est obligé de vendre des biens comme sa télé pour subvenir à des besoins courants et sa femme le quitte.

    Ce que Iain Levinson narre, c’est la chute de ceux qui perdent leur emploi dans une Amérique et un occident soumis à l’impitoyable logique du capitalisme mondialisé et du marché. Il explique très bien le processus de désocialisation et de déshumanisation qui assaille le chômeur. Comment petit à petit, on est exclu de ce qui était son monde auparavant. Comment le sentiment d’impuissance devient omniprésent. Comment l’estime de soi s’effondre et avec elle, l’ensemble de notre système de valeurs. Comment il est facile de buter face aux impasses socio-économiques et psychologiques du chômage.

    Iain Levinson ne fait pas dans la grande théorie. Il parle juste des choses du quotidien, et c’est encore plus percutant. Comment faire pour se trouver une fille quand on n’a pas d’argent ? Comment affronter l’armada de créanciers qui n’ont cesse de le harceler ? Le chômage provoque chez lui des accès de lucidité et de rage sur la réalité du travail et de l’économie et son vernis propre. Il dit comment sa vie est défaite en même temps que sa ville de naissance, le lieu où il a toujours vécu. La fermeture de l’usine tue tout simplement à petit feu, cette ville. Elle semble progressivement abandonnée, en voie de délabrement et d’appauvrissement, chaque jour un peu plus pourrie.

    Tout ceci pourrait être lugubre, triste et déprimant, mais en fait un petit boulot est surtout un livre drôle. Cela est en grande partie du au ton d’Iain Levinson qui n’hésite pas à manier le sarcasme et la causticité. Il raconte ses aventures sur le mode de l’humour noir, utilisé comme politesse du désespoir. Sa lucidité est mordante et piquante et l’autodérision est omniprésente. Surtout, son amer constat, ses réflexions sur le chômage sont intégrées à des aventures rocambolesques qui constituent la seule échappatoire que Jake Skowran a trouvée à sa situation difficile.

    En effet, il accepte de tuer la femme de Ken Gradocki, le bookmaker et mafieux local. C’est le début d’une carrière de tueur qui le mène de mission en mission sur un mode parfois burlesque. L’apprentissage du métier de tueur est assez drôle et sert de fil narratif au roman. On ne s’improvise pas tueur et en général et la police n’est jamais loin. Pour le coup, les péripéties de Jake Skowran le tueur permettent de ne jamais s’ennuyer, de rebondir et revenir sur Jake Skowran le chômeur. Peu importe si certains passages paraissent peu crédibles. L’essentiel est ailleurs.

    Un livre drôle, divertissant, qui se lit facilement et qui porte une charge virulente contre le système économique dominant et une de ses faces obscures : le chômage de masse et de longue durée.

    Bon moment de lecture.

  • L’open space m’a tuer – Alexandre des Inards – Thomas Zuber

    lopenspace_ma_tuer-021dc.jpgL'open space m'a tuer est un témoignage écrit par deux jeunes cadres trentenaires passés par Sciences-po et qui livrent leur désabusement sur le monde de l'entreprise. Promis à un brillant avenir de cadres, ils se sont retrouvés dans un univers assez éloigné de leurs attentes dont ils essaient de décrypter les codes et les dysfonctionnements.

    Avant de poursuivre, il faut préciser que cette critique du monde du travail vise un sous-ensemble particulier de métiers qui constituent le gros des débouchés de ceux qui ont fréquenté les écoles de commerce etc (consultants, chefs de projets, chefs de produit, etc). C'est une catégorie de travailleurs intermédiaires qui constitue la classe moyenne. C'est aussi la nouvelle chair à bureau, surtout dans la mesure où ils n'ont pas gravi l'échelon supplémentaire qui leur ouvrirait l'hypothétique avenir auquel ils pensaient avoir droit.

    Alexandre des Inards et Thomas Zuber décrivent donc à travers des chapitres courts, dominés par des exemples, certaines dérives liées aux métiers de ces catégories socioprofessionnelles. Une grande partie du monde du travail peut cependant les comprendre ou se les approprier. Ils évoquent donc pêle-mêle : le développement d'un charabia propre à ces métiers ou une novlangue, qui quand elle n'est pas simplement pathétique ou jargonisante sert à cacher une réalité assez pauvre ou brutale, la dictature du paraître qui vous oblige à être de bonne humeur constamment, à gérer votre image, votre réseau et à exposer votre moi outre mesure, l'impératif du surmenage ou surbooking qui nie toute velléité de vie privée et d'individualité - "Le loisir moderne ? L'art de brasser du vent travesti en surmenage" Pascal Bruckner in La tentation de l'innocence.

    L'absence réelle de management et d'encadrement déguisée en une autonomie et une liberté fallacieuses, l'omniprésence du stress et des stratégies de flicage et d'asservissement qui éreintent le travailleur, tout comme la multitude d'outils d'évaluation sont également exposées: violence des échanges en milieu tempéré. J'en passe sur les sujets traités qui concordent à montrer une souffrance du moi au travail qui est liée à une insatisfaction profonde et à un contexte anxiogène, absurdement (dé)régulé. Il est facile de s'identifier ou de repérer des situations similaires à celles exposées dans le livre dans sa propre vie - avec un peu d'imagination en tout cas. Ceci explique sans doute le succès du livre. Le constat est souvent juste.

    Pour autant, il faut dire que l'open space m'a tuer reste un ouvrage parfois simpliste. L'argumentation n'est pas assez poussée, elle fait l'impasse sur certaines problématiques et a souvent recours à des raccourcis convenus - le mal être au boulot est tout de suite lié à une quête de sens (argent, reconnaissance alors ?), les autres types d'emploi sont forcément plus valorisants sur le plan humain, le rôle des individus est minimisé par rapport à celui des structures (non, non je ne suis pas un adepte forcené de Max Weber et de son individualisme méthodologique) etc. Les auteurs ont aussi décidé de faire primer les exemples, les situations sur la réflexion, ce qui est parfois dommage car ceux-ci sont assez souvent extrêmes, le trait est souvent trop tiré. C'est en partie la raison pour laquelle le livre apparaît comme une somme d'anecdotes, en dépit d'une certaine cohérence.

    L'open space m'a tuer se lit très rapidement et s'oublie peut-être aussi vite même s'il peut renvoyer beaucoup d'entre nous à une amère réalité du travail et de l'entreprise. Il peut servir de point de départ vers des œuvres plus denses et plus générales avec des thèmes proches (le culte de la performance - Alain Ehrenberg) ou simplement faire passer 2 heures.

    PS : je suis cadre en entreprise et je travaille en open space...