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enlèvement

  • L’obsédé – John Fowles

    L'OBSD~1.GIFS’il n’avait pas gagné une fortune au loto, peut-être que Frédérick serait resté ce fonctionnaire un peu tristounet, quelconque, englué dans un quotidien gris, morne et dépourvu de tout intérêt. Sans doute aurait-il continué à être sous la coupe de sa tante qui l’a recueilli après la mort de son père et la fuite de sa mère, dans un étau conservatiste et psychorigide qui l’aurait néanmoins protégé du désastre. Il aurait continué à tisser le médiocre de son existence dans le défilement ennuyeux des jours identiques avec l’espoir d’arriver à dépasser sa timidité, à vaincre sa solitude et à se trouver une compagne quelconque prête à épouser son univers étriqué. Il aurait simplement continué à collectionner les papillons.

    Seulement voilà, Frédérick a gagné au loto et a ainsi obtenu les moyens d’assouvir un désir fou. Avoir, posséder Miranda, une magnifique étudiante en beaux-arts dont la personnalité, le milieu social et les ambitions tranchent avec lui. Ce n’est pas vraiment de l’amour ou de la passion, c’est plus quelque chose de l’ordre de la fascination pour la beauté, l’envie de la capturer et de l’avoir pour toujours auprès de lui. Pour Frédérick, Miranda est un papillon, un des plus beaux et des plus rares. Il tient absolument à l'avoir dans sa collection, à l'épingler par tous les moyens. C’est en cela que le titre du livre en anglais, The collector est encore plus approprié que le titre français de l’ouvrage.

    Miranda à tout prix donc, enlevée, puis séquestrée dans la cave d’une maison achetée en campagne, loin de tout. Un papillon épinglé vivant qui ne va avoir cesse d’essayer de s’évader, d’échapper à sa condition de prisonnière-fantasme, butant à chaque fois sur la détermination et la folie du collectionneur. Assez rapidement le lecteur découvre l’entreprise hallucinante de Frédérick et reste quelque part ahuri par sa mise en œuvre et par l’enchaînement des faits jusqu’à la fin. Une tension diffuse s’installe rapidement au cœur du roman, portée par l’antagonisme de personnages aux intentions et aux psychologies diamétralement opposées. L’atmosphère est même par moments invivable et irrespirable, révélant une spirale de la folie chez Frédérick et du désespoir chez Miranda alors que la question du sexe ne peut complètement être éludée. La relation improbable qui se tisse entre les deux personnages est au centre du livre et en est une des forces principales.

    C’est une relation que John Fowles exploite en alternant les points de vue narratifs des deux protagonistes. Le journal d’otage de Miranda succède au récit de cette folie vu du point de vue de Frédérick. John Fowles arrive ainsi à donner plus de chair et de complexité aux situations que vivent ses deux personnages. Il se sert de cette alternance pour les éclairer différemment. Si le journal de Miranda peut paraitre un peu long par moments, il permet de saisir encore plus le caractère sinistre de la situation et les accommodements de chacun pour essayer de vivre (ou « survivre ») dans un tel contexte.  Le journal de Miranda met aussi plus en lumière les différences de classes sociales, d’environnement, d’ambitions entre cette dernière et Frédérick. Ces deux-là sont de mondes tellement opposés, rien ne pouvait les réunir à part cette mésaventure à l’issue tragique et effrayante.

    Il y a quelque chose d’ironique et de cruel, qui lie Miranda et Frédérick. Tous les discours, toutes les postures et aspirations de Miranda au sujet de l’art et de l’esthétique sont en fait réalisés par Frédérick d’une certaine façon. Elle est par sa beauté, un chef d’œuvre de la nature que Frédérick a essayé de capturer au prix déraisonnable d’une existence folle.

    Un roman intrigant, tortueux.

    Bon.