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ennui

  • Une autre mer – Claudio Magris

    C.Magris.jpgA l’origine de ce livre, il y a une œuvre, La persuasion et la rhétorique du philosophe italien Carlo Michelstaedter qui s’est donné la mort juste après l’avoir terminée en 1910 à 23 ans. Une œuvre qui se veut une philosophie de vie qui valorise la liberté, l’instant présent et son plein investissement au détriment de la projection permanente dans le futur et la prise en compte de la mort qui semblent pourtant être l’essence même des hommes. Carlo Michelstaedter a écrit sa thèse contre la solitude et la peur de la mort, contre l’incapacité à accepter la vie telle qu’elle est et à ne pas désespérément essayer de la modifier, contre l’inaptitude à être complètement heureux, peut-être parce que notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Stieg Dagermann). Oui mais quelle vie alors pour celui qui renonce à tout projet, quel sens à l’ensemble des activités humaines sans perspective temporelle, quelle ambition pour celui qui renonce à avoir prise sur la vie ou à essayer de durer ?

    Il y a quelque chose de nihiliste et de puéril dans cette philosophie qu’essaie avec abnégation et détermination de poursuivre Enrico Mreule, le meilleur ami de Carlo Michelstaedter, le personnage principal de l’ouvrage de Claudio Magris. On le suit à travers une vie sans attaches, depuis Gorizia, son village d’origine – également celui de Carlo Michelstaedter – jusqu’en Argentine, en Patagonie, en passant par Vienne ou les terres slovènes. Tel un fantôme, il s’évertue à être sans prises, sans aspérités pour les remous de l’existence. D'abord à un niveau public : alors qu’il est au cœur d’un espace charnière, dans cette zone frontalière entre les cultures italienne, slaveset germaniques marquées par les turbulences historiques qui parsèment la première moitié du XXème siècle, Enrico se maintient en marge de l’histoire. Il s’évertue à passer tranquillement à côté de la 1ère guerre mondiale, de la dislocation de l’empire Austro-Hongrois, de la montée des fascismes, de la 2nde guerre mondiale, du communisme, de Tito et de sa Yougoslavie. Ensuite à un niveau privé, Enrico ne se laisse pas forcément plus aller aux arrangements raisonnables ou aux commodités de la vie courante qui ne laissent aucun d’entre nous vraiment en paix. Enrico fait fi de l’amour, de la passion, tout comme de la famille et de l’ambition professionnelle ou même artistique. Plus que tout, il refuse de procréer, de se reproduire et ainsi de s’aliéner par rapport à toutes ces choses qu’il tient à l’écart. Aucune concession n’est faite au cours « normal » des choses.

    Résultat, il ressort de la vie d’Enrico une tristesse et une indifférence qui sont peut-être compensés par l’apaisement face aux tumultes du monde et de l’existence. N’est-on pourtant pas très loin des promesses implicites de cette philosophie de l’existence, lorsqu’on se retrouve face à une sorte de grand vide qui semble contaminer même le livre de Claudio Magris ? Enrico renonce au futur mais semble bloqué dans le passé et dans la nostalgie, revenant sans cesse à Carlo et à des moments de bonheur de son adolescence avec ses amis de Gorizia. Comment dépasser cet écueil ou encore celui de la superficialité qui frappe donc aussi logiquement une autre mer ? Les voyages d’Enrico, la grande Histoire et le cadre géographique unique au carrefour de l’Europe qui lui servent de contexte n’ont qu’une mince épaisseur dans ce livre, comme pour révéler l’échec de la philosophie de la persuasion et la rhétorique qui essore l’existence d’une grande partie de son sens. Claudio Magris nous fait voir les failles d’une philosophie qui – contre son gré ? – éreinte son livre.

    Etait-il possible d’illustrer la persuasion et la rhétorique de manière à éviter cet ennui et cette superficialité qui à un moment ou à un autre sautent aux yeux du lecteur ? Peut-être. Sans doute même y avait-il matière à faire d’une autre mer un ouvrage plus dense, moins évanescent et de laisser plus de place au développement d’un contexte historique riche, à même de confronter l’existence d’Enrico à une palanquée de contradictions, de défis vis-à-vis de son parti pris philosophique. Reste tout de même le style de Claudio Magris - et ce n'est pas rien-, poétique, avec un verbe fin et alerte, à même d’entraîner le lecteur sur un assemblage subtil d’émotions jusqu’au bout de ce cheminement existentiel.

    Poétique, ambitieux, mais finalement un peu vain et superficiel. Comme la thèse de Carlo Michelstaedter peut-être.  

  • Un bonheur de rencontre – Ian McEwan

    51GJ3NJEPYL.jpgUn couple tranquille, Mary et Colin, s’ennuie pendant ses vacances à l’étranger, dans une ville Européenne jamais nommée. Au menu, pas grand-chose, paresse dans la chambre d’hôtel, à la terrasse des cafés, parfois des moments d’amour ou de sexe, quelques disputes, des déambulations qui les égarent dans cette ville, la rébarbative recherche de restaurants, etc. Langueur d’un couple de 7 ans englué dans une routine qui ne peut être mieux décrite : «Cela avait cessé d’être une grande passion. Ses plaisirs résidaient dans une amitié dépourvue d’urgence, dans la familiarité de ses rites et de ses processus, dans la sûreté et la précision avec lesquelles les membres et les corps s’adaptaient les uns aux autres, confortablement, comme un moulage retournant au moule».

    Tout va basculer avec la rencontre de Robert qui surgit à un moment où le couple est perdu et les entraîne plus ou moins contre leur gré dans un bar. Affable mais dérangeant dans son attitude, dans son discours, un peu mystérieux , cet homme va progressivement faire pénétrer Colin et Mary dans son univers. Racontant son histoire familiale, les invitant chez lui, leur présentant sa femme Caroline, déroulant quelques théories sur le couple et l’évolution des relations intersexuelles, Robert ouvre lentement un abîme sous les pieds du couple. Au bout du tunnel, un drame, qui ne surprend finalement personne, attendu.

    Lent, collant au rythme de ce couple qui s’ennuie, Ian Mc Ewan installe une atmosphère oscillant entre l’attente, le désoeuvrement et le malaise. Il y a quelque chose de dérangeant dans un bonheur de rencontre. La langue précise, riche de l’auteur anglais est déployée à travers de longues descriptions qui participent de l’ambiance hybride du livre. C’est une entreprise de dénudement qui est menée. Nous sommes dans les entrailles d’un couple que la langue d’Ian Mc Ewan triture tout en y injectant un poison par le biais des personnages de Robert et Caroline.

    Le miracle de l’écriture d’Ian Mc Ewan est donc bien là, mais ne suffit pas. En effet, il est difficile de ne pas être contaminé par l’ennui de ce couple qui n’a rien de bien passionnant. Quant au mystère de Robert et Caroline, diffus, il prend de l’ampleur pour finalement exploser dans la dernière partie du livre, un peu tardivement. Restent l’atmosphère dérangeante et la brutalité de cette histoire qui laisse son lecteur face à des questions dérangeantes sur le couple, le sexe, la violence intersexuelle, entre autres.

    Un Ian Mc Ewan quand même en mode mineur.

  • Le cinéphile – Walker Percy

    9782869303362.jpgCe n’est pas tant que j’accorde une grande importance à ce genre de choses, mais ce livre a quand même obtenu le National Book Award en 1961 et a été inclus dans la liste des 100 meilleurs romans de langue anglaise du Time. Ce qui j’avoue me laisse un peu sceptique après lecture. Le cinéphile ne m’a pas paru être une pièce maîtresse, mais bien une œuvre quelconque, au mieux mineure. Quant aux comparaisons de la quatrième de couverture évoquant l’étranger d’Albert Camus…

    Voici donc les aventures de Binx Bolling, un jeune homme promis à mieux qu’à ses menues activités financières dans son petit cabinet dans la Nouvelle-Orléans des années 50. Il y a peut-être effectivement mieux à faire pour lui que de rêver constamment, d’aller au cinéma ou d’essayer de se taper ses secrétaires successives et toutes sortes de filles ennuyeuses. En tout cas, Binx s’interroge sur l’existence et quel sens il peut bien donner à la sienne, un peu fade, à peine pimentée par l’oscillation entre deux familles complètement différentes et la possibilité…Kate.

    Le cinéphile dispose d’un contexte favorable mais qui n’est pas vraiment exploité. Binx est quand même un jeune homme qui a été au front pendant la guerre de Corée (1950-53), mais cet élément n’a finalement qu’une présence évanescente dans le texte même si on peut déduire que le mal-être ou plutôt le laisser aller du personnage principal en est issu. C’est un peu dommage de ne pas faire de place à un conflit qui est bien moins présent dans la mémoire et la littérature que celui du Vietnam et bien entendu la deuxième guerre mondiale.

    Binx a aussi un contexte familial singulier qui reste sous-exploité. Il y a pourtant un contraste entre sa famille biologique et sa famille d’accueil. La figure de sa tante Emily et celle de sa fille Kate sont effectivement intéressantes et bien présentes dans le récit. Elles apportent quelque chose à l’ambiance mélancolique du livre et révèlent les sentiments et remous intérieurs de Binx. En revanche, il n’y a pas grand-chose de l’autre côté. Difficile de dire à quel point est inintéressante la visite que Binx fait avec sa petite secrétaire à l’autre partie de sa famille.  

    Walker Percy arrive en tout cas à restituer quelque chose de la Nouvelle-Orléans. Le cadre de l’histoire apporte un petit supplément d’âme au texte malgré des passages inintéressants comme ceux sur le carnaval. On dirait le sud chantait Nino Ferrer à propos de tou à fait autre chose. Il ne faut pourtant pas cataloguer Walker Percy à cette étiquette d’auteur du Sud. Son propos est en effet très ambitieux : la quête de sens. Son personnage principal Binx Bolling est tout simplement perdu, quoiqu’il en dise ou pense. Bien entendu, il est rêveur, analytique concernant le comportement et l’existence des personnes qu’il croise, mais  - contrairement au personnage d’Albert Camus, de mémoire – il est en attente de quelque chose. Il hésite. Avec Kate et même avec sa secrétaire, avec sa tante. Binx n’est pas complètement détaché. Ce n’est pas un cynique non plus, attention à ne pas se méprendre.

    Le problème est que là où l’étranger touchait à l’épure, le cinéphile s’embourbe dans le détail, dans le trivial, dans le balbutiement et véhicule un certain ennui. Oui, Binx s’ennuie en fait. Et nous aussi. Quant au cinéma dans l’œuvre…bof.

    Pas mal pour résumer un peu tout ça en fait: bof.