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ennui

  • Hedda Gabler – Henrik Ibsen

    Hedda Gabler by Henrik Ibsen.jpgIl suffit de lire Hedda Gabler pour comprendre pourquoi Henrik Ibsen est adulé des passionnés de théâtre. Ecrite en 1890, cette pièce qui fait partie des chefs d’œuvres du dramaturge norvégien est étonnamment moderne et conserve un réel pouvoir d’attraction.

    Hedda Gabler, fille d’un illustre général, a épousé le médiocre Jorgen Tesman, un obscur aspirant au poste de professeur d’université plutôt qu’Ejlert Lovborg son ancien amant plutôt porté sur la bouteille. Elle s’ennuie avec Jorgen alors qu’il se dit que ce fêtard d’Eljert est sur le point de publier un chef d’œuvre, aidé par Théa, une ancienne camarade de pension sans grand relief d’Hedda. Voici que cette dernière, jalouse, ne rêve plus que de détacher Eljert de Théa et finit par précipiter la chute de son ancien amant et la sienne par la même occasion.

    La pièce est construite autour de cette figure féminine centrale autour de laquelle gravite tous les autres personnages. Hedda est fascinante. C’est une bombe à retardement qui finit par exploser et emporter presque tout dans son cadre, consommée par la jalousie, l’envie et l’ennui. Devant la faillite de ses rêves inassouvis de luxe et de grandeur, se sentant piégée dans un quotidien morne, elle se révèle manipulatrice, rusée et fatale pour ceux qui entravent ses désirs. C’est un personnage tragique qui souffre d’une profonde désillusion.

    Bien que courte – en quatre actes – la pièce est dynamique et expose avec beaucoup de force les tensions entre les différents personnages sans pour autant tout céder à l’action, à des effets de scène ou sacrifier la psychologie des personnages. Alors qu’Henrik Ibsen n’abuse pas de longues tirades, ces derniers arrivent à être développés, contrastés - Hedda aime t-elle vraiment Eljert ? - et à se révéler comme les symptômes d’une société malade.

    A lire. Même pour ceux qui lisent peu de pièces de théâtre comme moi.

  • Une autre mer – Claudio Magris

    C.Magris.jpgA l’origine de ce livre, il y a une œuvre, La persuasion et la rhétorique du philosophe italien Carlo Michelstaedter qui s’est donné la mort juste après l’avoir terminée en 1910 à 23 ans. Une œuvre qui se veut une philosophie de vie qui valorise la liberté, l’instant présent et son plein investissement au détriment de la projection permanente dans le futur et la prise en compte de la mort qui semblent pourtant être l’essence même des hommes. Carlo Michelstaedter a écrit sa thèse contre la solitude et la peur de la mort, contre l’incapacité à accepter la vie telle qu’elle est et à ne pas désespérément essayer de la modifier, contre l’inaptitude à être complètement heureux, peut-être parce que notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Stieg Dagermann). Oui mais quelle vie alors pour celui qui renonce à tout projet, quel sens à l’ensemble des activités humaines sans perspective temporelle, quelle ambition pour celui qui renonce à avoir prise sur la vie ou à essayer de durer ?

    Il y a quelque chose de nihiliste et de puéril dans cette philosophie qu’essaie avec abnégation et détermination de poursuivre Enrico Mreule, le meilleur ami de Carlo Michelstaedter, le personnage principal de l’ouvrage de Claudio Magris. On le suit à travers une vie sans attaches, depuis Gorizia, son village d’origine – également celui de Carlo Michelstaedter – jusqu’en Argentine, en Patagonie, en passant par Vienne ou les terres slovènes. Tel un fantôme, il s’évertue à être sans prises, sans aspérités pour les remous de l’existence. D'abord à un niveau public : alors qu’il est au cœur d’un espace charnière, dans cette zone frontalière entre les cultures italienne, slaveset germaniques marquées par les turbulences historiques qui parsèment la première moitié du XXème siècle, Enrico se maintient en marge de l’histoire. Il s’évertue à passer tranquillement à côté de la 1ère guerre mondiale, de la dislocation de l’empire Austro-Hongrois, de la montée des fascismes, de la 2nde guerre mondiale, du communisme, de Tito et de sa Yougoslavie. Ensuite à un niveau privé, Enrico ne se laisse pas forcément plus aller aux arrangements raisonnables ou aux commodités de la vie courante qui ne laissent aucun d’entre nous vraiment en paix. Enrico fait fi de l’amour, de la passion, tout comme de la famille et de l’ambition professionnelle ou même artistique. Plus que tout, il refuse de procréer, de se reproduire et ainsi de s’aliéner par rapport à toutes ces choses qu’il tient à l’écart. Aucune concession n’est faite au cours « normal » des choses.

    Résultat, il ressort de la vie d’Enrico une tristesse et une indifférence qui sont peut-être compensés par l’apaisement face aux tumultes du monde et de l’existence. N’est-on pourtant pas très loin des promesses implicites de cette philosophie de l’existence, lorsqu’on se retrouve face à une sorte de grand vide qui semble contaminer même le livre de Claudio Magris ? Enrico renonce au futur mais semble bloqué dans le passé et dans la nostalgie, revenant sans cesse à Carlo et à des moments de bonheur de son adolescence avec ses amis de Gorizia. Comment dépasser cet écueil ou encore celui de la superficialité qui frappe donc aussi logiquement une autre mer ? Les voyages d’Enrico, la grande Histoire et le cadre géographique unique au carrefour de l’Europe qui lui servent de contexte n’ont qu’une mince épaisseur dans ce livre, comme pour révéler l’échec de la philosophie de la persuasion et la rhétorique qui essore l’existence d’une grande partie de son sens. Claudio Magris nous fait voir les failles d’une philosophie qui – contre son gré ? – éreinte son livre.

    Etait-il possible d’illustrer la persuasion et la rhétorique de manière à éviter cet ennui et cette superficialité qui à un moment ou à un autre sautent aux yeux du lecteur ? Peut-être. Sans doute même y avait-il matière à faire d’une autre mer un ouvrage plus dense, moins évanescent et de laisser plus de place au développement d’un contexte historique riche, à même de confronter l’existence d’Enrico à une palanquée de contradictions, de défis vis-à-vis de son parti pris philosophique. Reste tout de même le style de Claudio Magris - et ce n'est pas rien-, poétique, avec un verbe fin et alerte, à même d’entraîner le lecteur sur un assemblage subtil d’émotions jusqu’au bout de ce cheminement existentiel.

    Poétique, ambitieux, mais finalement un peu vain et superficiel. Comme la thèse de Carlo Michelstaedter peut-être.  

  • Un bonheur de rencontre – Ian McEwan

    51GJ3NJEPYL.jpgUn couple tranquille, Mary et Colin, s’ennuie pendant ses vacances à l’étranger, dans une ville Européenne jamais nommée. Au menu, pas grand-chose, paresse dans la chambre d’hôtel, à la terrasse des cafés, parfois des moments d’amour ou de sexe, quelques disputes, des déambulations qui les égarent dans cette ville, la rébarbative recherche de restaurants, etc. Langueur d’un couple de 7 ans englué dans une routine qui ne peut être mieux décrite : «Cela avait cessé d’être une grande passion. Ses plaisirs résidaient dans une amitié dépourvue d’urgence, dans la familiarité de ses rites et de ses processus, dans la sûreté et la précision avec lesquelles les membres et les corps s’adaptaient les uns aux autres, confortablement, comme un moulage retournant au moule».

    Tout va basculer avec la rencontre de Robert qui surgit à un moment où le couple est perdu et les entraîne plus ou moins contre leur gré dans un bar. Affable mais dérangeant dans son attitude, dans son discours, un peu mystérieux , cet homme va progressivement faire pénétrer Colin et Mary dans son univers. Racontant son histoire familiale, les invitant chez lui, leur présentant sa femme Caroline, déroulant quelques théories sur le couple et l’évolution des relations intersexuelles, Robert ouvre lentement un abîme sous les pieds du couple. Au bout du tunnel, un drame, qui ne surprend finalement personne, attendu.

    Lent, collant au rythme de ce couple qui s’ennuie, Ian Mc Ewan installe une atmosphère oscillant entre l’attente, le désoeuvrement et le malaise. Il y a quelque chose de dérangeant dans un bonheur de rencontre. La langue précise, riche de l’auteur anglais est déployée à travers de longues descriptions qui participent de l’ambiance hybride du livre. C’est une entreprise de dénudement qui est menée. Nous sommes dans les entrailles d’un couple que la langue d’Ian Mc Ewan triture tout en y injectant un poison par le biais des personnages de Robert et Caroline.

    Le miracle de l’écriture d’Ian Mc Ewan est donc bien là, mais ne suffit pas. En effet, il est difficile de ne pas être contaminé par l’ennui de ce couple qui n’a rien de bien passionnant. Quant au mystère de Robert et Caroline, diffus, il prend de l’ampleur pour finalement exploser dans la dernière partie du livre, un peu tardivement. Restent l’atmosphère dérangeante et la brutalité de cette histoire qui laisse son lecteur face à des questions dérangeantes sur le couple, le sexe, la violence intersexuelle, entre autres.

    Un Ian Mc Ewan quand même en mode mineur.