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errance

  • La conjuration – Philippe Vasset

    La conjuration.jpgLes livres de Philippe Vasset dénotent de la production contemporaine française. Ils n’ont rien de classique et ne cherchent pas vraiment à plaire. Ils ont le mérite de se confronter à la réalité de notre monde moderne et d’accorder une grande importance à la géographie et à la matière documentaire qui les nourrit. Ils essaient avec discrétion et intelligence, une bienvenue distance et un zeste d’humour parfois, de dire quelque chose de notre époque. La conjuration n’y déroge pas.

    C’est un livre assez déroutant dont il faut dépasser l’aspect errant et le parti pris narratif un peu rigide pour en savourer la force et en apprécier l’intérêt. Il faut d’abord saluer l’idée de départ dans ce qu’elle a de corrosif. Il s’agit de construire une secte comme une entreprise marchande. Dans une démarche purement business et marketing dans la droite lignée de l’esprit économique dominant. Le benchmarking du marché de la secte et des possibilités d’y trouver une place libre est savoureux. Si la mise en œuvre de cette entreprise n’est pas toujours excitante dans son exécution littéraire par Philippe Vasset, sa force est incontestable. Philippe Vasset se joue autant de la religion – et des sectes – tout comme de l’économique.

    La conjuration est encore plus saisissant et réussi dans l’aboutissement du roman avec la création effective de cette secte. Il s’agit à ce moment-là presque d’une geste révolutionnaire, d’un manifeste contestataire contre notre mode de vie contemporain. Le dénouement est hautement subversif avec la création d’une idéologie de la transparence, de l’effacement, de la disparition, de la négation de soi qui vient heurter les idées d’identité, d’autorité, d’affirmation de soi, de consumérisme, mais aussi d’occupation de l’espace public et privé. C’est à ce moment-là qu’on se rend compte qu’on a bien fait de dépasser les passages un peu longuets, la progression narrative qui patine un peu dans l’avènement de cette nouvelle religion et le ton volontairement professionnel.

    La conjuration, c’est aussi un livre sur Paris et les interstices urbains en général. Ces espaces dans la ville ou dans sa proximité qui échappent aux règles administratives, urbanistiques, etc. Le livre est une errance dans un Paris alternatif qui réjouira les connaisseurs de la capitale. C’est aussi un éloge de la marche et un précis très riche et très documenté des espaces vides et des marges d’une cité toujours plus dense, qui repousse ce qu’elle ne peut digérer dans ces zones grises.

    Original, déroutant, intelligent, subversif.

    Bien.

  • Scènes de vie villageoise – Amos Oz

    Amos Oz.jpgScènes de vie villageoise a en fait été écrit quelques années avant Entre amis le précédent recueil de nouvelles d’Amos Oz que j’ai lu. Il est ainsi la matrice de ce recueil de nouvelles que j’avais grandement appréciées. Les deux livres partagent ainsi de nombreuses choses : une même structure, une même ambition et un même talent.

    Les huit nouvelles de scènes de vie villageoise se déroulent ainsi dans le même village de Tel-Ilan, dont elles en font indirectement le portrait. Ce village de pionniers qui précède la création d’Israël, n’est plus qu’une petite communauté de quelques habitants qui accompagnent tant que mal sa transformation d’espace rural en lieu de villégiature. Les personnages dessinent chacun une facette du village et ne cessent de se croiser au cours des différentes nouvelles pour constituer ainsi une sorte de roman choral centré sur Tel-Ilan.

    Le tout forme également une petite comédie humaine qui ne prend Israël et son histoire que comme toile de fond, certes bien présente, préférant se concentrer sur les problématiques plus courantes de la vie des habitants du village. La plupart des personnages révèlent une certaine solitude et vivent une situation de confusion qui les perturbent, les angoissent et mettent à mal le lecteur. Qu’est-il arrivé au neveu de Gili Steiner qui n’est jamais venu ? Où est passé la femme du maire du village ? Comment va s’en sortir l’agent immobilier Yossi Sasson ? Etc.

    Une dureté se dégage de toutes ces nouvelles qui manient le non-dit, la souffrance et la perte avec beaucoup de finesse dans un décor de village perdu. La proximité avec les personnages permet de sentir et de vivre leur errance dans leur vie et dans le village, les sentiments à fleur de peau. Mentions spéciales aux nouvelles « Les proches », « Attendre », « Les étrangers », « Chanter ».

    OK. Un peu inégal, une préférence pour Entre amis.

  • Le poète – Yi Munyol

    9782742734214.jpgAprès, Notre héros défiguré, Le poète est le deuxième livre de Yi Munyol que je lis et il confirme la formidable impression que j’ai eue à la lecture de l’ouvrage précédent de cet auteur Coréen. Yi Munyol est un auteur de grand talent et Le poète, un bijou à découvrir.

    Le poète, c’est d’abord la biographie fictive de Kim Byongyon alias Kim Sakkat, mythique poète vagabond Coréen du XIXème siècle. Yi Munyol se livre ainsi à un exercice d’inventivité autour d’une éminente figure sur laquelle finalement peu d’éléments biographiques et de ses écrits subsistent. L’auteur Coréen tisse donc un corps à cette légende en démontrant son art de la narration. C’est une trajectoire passionnante qu’il dessine, à coups de chapitres incisifs qui articulent la légende autour d’épisodes décisifs de la vie de Kim Sakkat.

    La disgrâce de la famille du poète est à l’origine d’un chemin qui s’avèrera détourné de ses sillons initiaux. Son grand père, coupable de pactiser avec une rébellion, jette l’opprobre sur la famille pour trois générations. Ce péché initial est décrit avec une réelle virtuosité par Yi Munyol, montrant l’impact sur la vie du poète qui en sera transformée. Que de péripéties pour une famille déchue, condamnée à la fuite, à la cachette et à la déchéance, marquée d’un vil sceau. Il y a quelque chose de profondément tragique dans le destin de cette famille effondrée, défigurée, qui ne cessera de rêver à sa splendeur perdue. La reconquête de l’honneur constituera un mirage auquel Kim Sakkat donnera de longues années de son existence. Les pages de Yi Munyol sur le frère de Kim Sakkat et sa mère sont marquées d’une amertume quasiment tangible quant à la possibilité de faire marcher l’ascenseur social.

    Yi Munyol dresse un portrait de la Corée traditionnelle à travers le destin du poète de légende. Celui-ci est marqué par le poids du contrôle social dans une société extrêmement codifiée, profondément confucéenne jusqu’à la fin du XXème siècle et encore aujourd’hui. En choisissant sa survie – et celle de sa famille – face aux rebelles, le grand père renonce à la fidélité au roi qui est un des 2 piliers de la société coréenne. Ironiquement, Kim Sakkat ébranlera l’autre pilier qui est la piété filiale en reniant son grand père dans l’un des poèmes qui a fait sa gloire et qu’il a composé pour remporter un concours de poésie. C’est un épisode parfaitement maîtrisé par Yi Munyol et qui ne débouche que sur la honte et le remords symbolisés par une scène marquante entre Kim Sakkat et un autre poète qui le conspue. L’impossibilité de reconquérir son statut malgré ses efforts à l’étude à cause de la faute de son grand père et en raison d’une société clanique et aristocratique peu méritocratique pousse progressivement le poète vers le vagabondage. Quelle autre possibilité pour Kim Sakkat que la déviance ? C’est elle qui va forger sa poésie et sa légende.

    A travers errances, renoncements, rechutes à la recherche du paradis perdu, Kim Sakkat voit sa poésie évoluer. Il part de sa parfaite maîtrise de l’art poétique formel du lettré de cour pour briser les codes et conventions de la poésie et s’émanciper. Marquée par son parcours, sa poésie s’approche de l’art populaire en s’ancrant dans une réalité prosaïque avant de s’exalter et de s’engouffrer un peu malgré lui dans l’engagement et dans une logique utilitariste au service d’une propagande. Ce n’est qu’au bout du chemin qu’elle atteindra sa plénitude, une sorte d’idéal utopique poétique portée par Yi Munyol à travers des images d’une force et d’un attrait réels dans les derniers chapitres.

    C’est là le thème central du livre de Yi Munyol. La force, l’intensité, le pouvoir de la poésie pure issue de la contemplation et de l’introspection. Un idéal qui est déjà exposé au milieu du livre lors de la symbolique rencontre entre Kim Sakkat et le Vieillard ivre dans ce qui constitue un des pinacles du livre. L'importance et la valeur que l'auteur accorde ainsi à la poésie est à méditer à une époque ou celle-ci a pratiquement disparu - du circuit littéraire en tout cas.

    Parmi les autres regards que l’on peut porter sur Le poète, l’un concerne le parallélisme de l’œuvre avec la vie de Yi Munyol. Cette lecture est favorisée dès la préface qui nous informe que le père de l’écrivain a choisi dès 1951 de rejoindre la Corée du Nord et l’idéal communiste. Un choix qui a pesé sur la vie de Yi Munyol, en faisant une sorte d’exilé intérieur en Corée du Sud, subissant un sentiment à rapprocher de la honte jetée sur Kim Sakkat par les actes de son grand-père. Une autre lecture peu orthodoxe s’attardera sur la réflexion de Yi Munyol sur les rébellions et leurs idéaux politiques, leurs fondements et accomplissements.

    Le poète est aussi une quête identitaire mené par Kim Sakkat sur ce grand-père qui est à l’origine de sa perte et qu’il n’a pas vraiment connu. Qui était-il et pourquoi a-t-il pris le risque de perdre son honneur et celui de sa famille ? Couard ou visionnaire, héros ? Durant toute son existence, tout l’ouvrage, le poète hésite à condamner définitivement les actes de son parent, emmené par là même à réfléchir sur les raisons des rébellions dans la société Coréenne.

    Le poète est une œuvre, riche, multiple, avec des accents épiques, des passages mémorables qui consacre une vision idéale de la poésie comme force immanente et démontre le talent de Yi Munyol.

    A lire.