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exil

  • La moitié d’une vie – V.S. Naipaul

    la motié d'une vie.jpgLa quarantaine, la moitié d’une vie, une trajectoire originale, celle de Willie Chandran. Né en Inde d’un père brahmane et d’une mère de basse caste, Willie s’éloigne d’un pays où il souffre de sa condition inférieure qui ne lui offre que peu de perspectives pour l’Angleterre post deuxième guerre mondiale. Bénéficiant d’une bourse, il y part poursuivre ses études supérieures. L’occasion de se confronter à l’exil et aux épreuves de l’intégration, la possibilité de nombreuses expérimentations, notamment sur le plan sexuel, la chance de devenir quelqu’un d’autre, pas simplement un écrivain. Une opportunité que Willie Chandran saisit avant de suivre Ana, une de ses rares lectrices, métisse elle aussi, dans une colonie portugaise d’Afrique jusqu’à l’aube de son indépendance dans les années soixante-dix.

    La moitié d’une vie est un livre assez déroutant. Il se compose de trois parties et se déroule sur trois continents différents (Asie, Europe et Afrique) et à trois moments différents de l’existence de Willie Chandran (enfance, jeunesse étudiante et adulte). Il n’en conserve pas moins une unité autour des thèmes de l’exil, de l’adaptation, de la différence, du métissage, du choc des cultures et de l’identité. Durant la moitié de sa vie donc, Willie Chandran erre, un peu perdu entre deux puis plusieurs mondes, sans savoir exactement qui il est, ni ce qu’il veut vraiment. C’est un le problème du cul entre deux chaises qu’il ne résoudra jamais vraiment. Il est à la fois de plusieurs castes, de plusieurs cultures et de plusieurs modes de vies et cela semble être un obstacle à son plein accomplissement. Peut-être à cause de toute cette mixité en lui, Willie Chandran semble ne pas savoir ce qu’il veut et subit son existence, un peu baladé au gré de ce qui lui semble des opportunités pour essayer de supporter sa condition.

    Le personnage de V.S Naipaul est une création hybride qui lui permet d’explorer tous ses thèmes avec une certaine facilité. Willie Chandran n’est pourtant pas un de ces personnages attachants et aisé à appréhender. D’une véritable complexité, c’est un lâche qui n’arrive pas à complètement prendre sa vie en main et qui n’a en réalité cesse de trahir les autres et lui-même. Peut-être parce qu’il n’appartient vraiment, entièrement, à aucun cercle, aucune société. Il passe un peu à côté de sa vie alors que celle-ci évolue dans des contextes si différents et si originaux. Il permet tout de même à V.S Naipaul de dénoncer le système des castes de l’Inde, de démystifier l’Angleterre des années cinquante et de jeter un regard acide sur le petit monde pathétique et cruel d’une colonie avant sa chute.

    Le livre de V.S. Naipaul n’est pourtant pas totalement convaincant et souffre de certains défauts qui amoindrissent son impact et nuancent sa réception. Tout en économie et en ellipses, le récit de la vie de Willie Chandran manque parfois d’intensité au vu des thèmes abordés. Il y a une distance vis-à-vis de ce personnage principal si singulier qui n’est pas profitable au livre. Par ailleurs, ce dernier s’égare par moments sur des aventures ou des anecdotes insignifiantes et qui l’alourdissent au regard de la grande variété et densité des thèmes abordé. C’est dommage et l’ensemble finit par sembler un peu moins maîtrisé et moins disert sur l’essentiel.

    Au final, une impression mitigée pour un livre qui n’est pas évident à cerner.

    Intrigant.

     La moitié d’une vie a une suite : semences magiques.

  • Certaines n’avaient jamais vu la mer – Julie Otsuka

    Otsuka.jpgDurant l’entre-deux guerres, plusieurs milliers de femmes japonaises ont quitté leur pays pour rejoindre les Etats-Unis. Elles ont traversé le pacifique pour aller épouser des compatriotes déjà installés en Amérique. Si elles ont choisi de se lancer dans une telle aventure, de prendre un mari sur une simple photo ou des lettres convoyées par une marieuse, c’est qu’elles avaient toutes diverses raisons de quitter le Japon. Ce qu’elles ne savaient pas, c’est qu’elles avaient été trompées, se retrouvant finalement mariées à de pauvres immigrés japonais aux statuts de larbins, débutant une dure vie de labeur et d’exil qui se termine par leur internement dans des camps spéciaux suite à l’attaque de la base américaine de Pearl Harbor par les japonais en 1942.

    Julie Otsuka raconte la trajectoire de toutes ces femmes en huit chapitres brefs qui sont chacun centrés sur des éléments clé de leur histoire. Le roman débute par la traversée du pacifique, raconte leur première nuit « maritale », passe entre autres par la découverte des blancs, la naissance de leurs enfants, pour se terminer par l’épisode historique de leur internement. La romancière parle ainsi des douleurs de l’exil, des espoirs déchus d’une vie meilleure, des existences difficiles marquées par les épreuves et le dur labeur. Ce sont des destins de femme marqués par le racisme, la violence, l’échec, la honte. Des femmes qui ne peuvent plus retourner dans leur pays, essaient tant bien que mal de trouver leur place dans leur nouveau pays, dans leur nouvelle vie  Elles s’adaptent comme elles peuvent tout en essayant de transmettre leur culture à des enfants qui, inéluctablement, s’éloignent, se révèlent en partie étrangers à elles, américains.

    Julie Otsuka ne s’intéresse pas à une de ces femmes en particulier. Elle s’intéresse à toutes. Elle utilise ainsi systématiquement la première personne du pluriel : « nous ». C’est une destinée commune qu’elle dessine à la manière d’un kaléidoscope, associant les détails de la vie de la vie de plusieurs d’entre elles, les variantes autour des mêmes moments de leurs vies. Ces vies existent toutes en même temps, sont placées sur le même pied d’égalité, enchaînées, apparaissant comme autant de voix qui s’entremêlent pour dire à la fois leurs différences au cœur d’une tragédie commune. De temps en temps, dans ce flot de murmures, s’échappe particulièrement une voix, mise en avant par une typographie en italique. Elle semble s’incarner, se détacher, pour cristalliser un moment, un sentiment, un ressenti précis ou symbolique.

    Julie Otsuka arrive à éviter le piège du pathos alors qu’elle raconte des tragédies. Elle met en lumière de manière sobre et convaincante ces vies anonymes et l’épisode historique de l’internement de milliers de japonais durant la seconde guerre mondiale. Elle nous captive à travers des pages quasi incantatoires, psalmodiques, qui suivent leur propre rythme. C’est avec une force tranquille, après des pages parfois très belles, que nous arrivons à un épilogue fort et poignant qui fait disparaître les japonais et laisse la parole aux autres, aux blancs.

    Émouvant. Bien.

  • Ce qu'on peut lire dans l'air – Dinaw Mengetsu

    dinaw.jpgAprès les belles choses que porte le ciel, Dinaw Mengetsu revient avec un second roman au titre tout aussi aérien et légèrement kitsch. Un roman double dans sa construction et dans ses thèmes. L'écrivain américain d'origine éthiopienne raconte dans ce livre le naufrage de deux mariages en même temps qu'il revient sur le sentiment d'exil et de la différence qui concerne l'ensemble de ses principaux protagonistes.

    Nous suivons donc d'un côté, Yosef et Mariam, les parents du narrateur Jonas, deux immigrés éthiopiens en terre américaine qui n'ont pu se rejoindre qu'à trois ans d'intervalle. Le roman revient sur un épisode charnière de leur histoire, une sorte de voyage de lune de miel et de retrouvailles qui permet de raconter un peu de leur histoire et de révéler les drames à l'oeuvre dans leur couple. De l'autre côté, le narrateur livre l'histoire du couple qu'il a formé avec sa femme Angela, en décortiquant leur parcours depuis leur rencontre jusqu'à leur séparation définitive.

    Les deux histoires sont alternées à un rythme régulier et Jonas, leur dénominateur commun les scrute à distance, avec un recul analytique qui lui permet de faire un bilan qui ne dit pas vraiment son nom. La conduite parallèle des deux récits n'exclut pas des ponts et des passerelles qui ne sont pas que thématiques. Les parents de Jonas sont bien présents dans le récit du mariage de ce dernier même s'ils ne sont pas au premier plan et même s'ils sont à distance de l’événement qui est au cœur de l'autre récit du livre qui les concerne directement.

    Dinaw Mengetsu arrive à faire passer tout au long du livre, la mélancolie qui habite Jonas et qui donne lieu à des passages d'une certaine poésie et d'une grande justesse. Ce narrateur est un personnage réussi, une sorte de promeneur de l'existence, un peu en marge, des autres et même de sa propre vie, détaché, un peu lâche aussi, se laissant porter tout en essayant de se tenir à distance du conflit et de la peine. Dinaw Mengetsu se donne également la peine de donner chair et de développer la psychologie de a femme Angela et les deux parents Yosef et Mariam. Il dessine ainsi des êtres plutôt fascinants, aux trajectoires et aux ressorts complexes qui ne laissent pas indifférents. Beaucoup de souffrances qui sont décrites avec finesse et sensibilité.

    Une autre force du roman est le talent pour dévider de manière particulièrement juste et remarquable le fil d'un mariage qui se délite. Avec minutie, Dinaw Mengetsu décrit l'effondrement de leur couple face à des ambitions et des besoins différents. Il ne cesse de revenir aux blessures intimes de Jonas et d'Angela qui minent leur union jusqu'à l'implosion. Le mal est profond et est à aller chercher du côté de leurs enfances et de leurs parents. Avec une langue simple, Jonas parle ainsi de la condition noire aux Etats-Unis, du rapport des autres à la différence, des difficultés économiques des classes sociales pauvres. Il raconte évidemment l'exil et ses chausses-trappes, notamment à travers le destin en partie fantasmé de Yosef, mais aborde aussi la violence conjugale que subit Mariam et qui est à l'origine de la faillite de sa famille.

    Le roman de Dinaw Mengetsu aurait pu être ainsi une belle réussite s'il ne souffrait pas d'un manque de souffle qui fait que parfois il se traîne un peu et qui relativise l'impression d'ensemble. Le livre souffre effectivement de certaines longueurs. Plus particulièrement en ce qui concerne le récit de Yosef et Mariam qui est finalement bien trop étiré alors qu'il est plus concentré sur une courte période et sur un événement central par rapport au récit de Jonas et Angela. Cette dichotomie est préjudiciable au roman. De manière plus générale, le récit de Yosef et Mariam, en arrière-plan laisse parfois un peu sur sa faim, surtout que certains de ses ressorts sont plutôt exploités dans l'histoire de Jonas et Angela. Lors de certains passages un peu longuets, certaines qualités du livre, notamment sa tonalité mélancolique et la distance analytique de Jonas, jouent contre lui.

    OK.