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explorateurs

  • Kampuchea – Patrick Deville

    kampuchea-patrick-deville-9782757830017.gif1975, le régime corrompu du militaire Lon Nol soutenu par les américains tombe, les Khmers rouges s’emparent de Phnom Penh et font du Cambodge le Kampuchea démocratique. En quatre ans, l’Angkar déporte, torture, exécute, massacre en masse au nom d’une idéologie rétrograde, pseudo-révolutionnaire et anti culturelle. Le bilan de l’œuvre des frères dirigeants ? Environ 2 millions de morts, emportés par la folie des désormais tristement célèbres Khieu Samphân, Nuon Chea, Pol pot et autres Douch.

    Au moment de leurs procès, 35 ans plus tard, l’écrivain voyageur Patrick Deville est sur place. Selon un procédé, maintenant rodé, il part de cette actualité pour explorer le passé du pays. Quel symbole plus fort parlant du Cambodge qu’Angkor Vat ? Sa découverte par le naturaliste et explorateur Henri Mouhot en 1860 sert de bonne de départ. Entre passé et présent, à travers les destins sinueux d’explorateurs occidentaux qui ont marqué de leur empreinte ce pays, Patrick Deville conte une histoire qui s’est tragiquement crashée avec la victoire des Khmers rouges.

    Patrick Deville voyage donc, nous parle d’un Cambodge actuel où les fantômes d’Auguste Pavie, de François Garnier et d’Ernest de Lagrée côtoient ceux de la noire période du Kampuchea démocratique. Le monde de l’exploration et des colonies en Asie du Sud-Est au XIXème siècle renaît sous la plume de l’écrivain qui a déjà fait la même chose pour l’Afrique équatoriale avec Equatoria. Parce que depuis cette lointaine époque, l’histoire du Cambodge est étroitement mêlée à celle du Vietnam et du Laos, de la Chine, Patrick Deville s’y promène aussi, elliptique, et par touches dessine une merveille de géopolitique en mode romanesque, journalistique et poétique.

    On y croise du beau monde dans ce livre, des figures amenées à marquer l’histoire, des familiers de Patrick Deville comme Pierre Loti ou Savorgnan de Brazza, Rimbaud, d'autres comme Malraux, etc., des histoires incroyables comme celle de Mayrena, le roi des Sedangs... On voyage, on fait des rencontres et on médite sur l’histoire et ses gros sabots, sur la vanité des choses humaines, les paradoxes, avec une mélancolie douce et amère, une ironie triste et un regard fatigué mais intéressé, passionné. On dresse des ponts entre les faits, les hommes et on fait apparaître les fils de la destinée qui relient les hommes, les évènements. On ne peut qu’être interpellé par exemple quand on apprend que ces fameux Khmers rouges ont fait leurs études à Paris et que Douch, le maître du terrifiant camp S-21 est par exemple un fin lettré qui peut vous réciter de la poésie de mémoire des vers.  

    Avec Kampuchea, Patrick Deville écrit un livre intelligent, riche et dense. C’est un voyage dans le temps et l’espace, au cœur du Cambodge et d’une partie du Sud-Est asiatique que je recommande.

    Très bon.

  • Peste et Choléra – Patrick Deville

    peste-cholera.jpgYersinia Pestis. Voici ce qui reste pour les mémoires les plus méritantes d’Alexandre Yersin. Ce n’est pas complètement faire justice à un homme complexe, dont la destinée remarquable est l’objet du dernier livre de Patrick Deville. Après avoir couru sur les traces de l’ignoble William Walker en Amérique Latine, sur celle de Savorgnan de Brazza et des explorateurs en Afrique, puis d’Henri Mouhot aux alentours du Cambodge ? Patrick Deville s’attache à dessiner le portrait d’Alexandre Yersin et avec lui, celui de la naissance de la microbiologie et celui de l’Indochine.

     Impossible de ne pas être fasciné par la figure unique d’Alexandre Yersin. Médecin émérite, l’homme est un des membres les plus brillants de la bande à Pasteur qui bouleverse les sciences de la biologie et marque l’aube de la microbiologie à la fin du 19ème siècle. Alexandre Yersin n’a pas seulement découvert le bacille de la peste en 1894, mais aussi  la toxine diphtérique bien avant cela en 1886, à seulement 26 ans. Sa destinée aurait certainement été autre et peut-être moins passionnante ou plus glorieuse qui sait, s’il n’avait décidé après avoir vu la mer de devenir explorateur. C’est ainsi qu’entre 1891 et 1894, il mène des expéditions dans l’Asie française du Sud-Est : l’Indochine, Annam,la Cochinchine.

    Patrick Deville explore jusque dans les moindres recoins une vie hors des sentiers battus et une personnalité hors-normes. Alexandre Yersin, c’est le génie qui ne cherche pas spécialement la lumière et les honneurs mais qui sait en profiter et les utiliser. C’est le scientifique qui par ennui ou par dilettantisme finit par s’éparpiller dans l’acquisition autodidacte d’un savoir multiple, protéiforme plutôt que d’aller au bout d’une recherche spécialisée.  C’est le brillant esprit qui n’a que faire des choses matérielles et qui pourtant finit par être riche en devenant un immense producteur d’hévéa et en créant son propre petit empire, son propre monde, dans son paradis de Nha Trang, son utopie.

    Si Patrick Deville frôle parfois l’hagiographie, contrairement au sort réservé aux personnages de ses livres précédents, il n’en demeure pas moins que son livre et ce portrait restent fascinants. Ce n’est pas une biographie, c’est comme les ouvrages précédents, une porte ouverte sur l’histoire telle qu’on aimerait qu’elle soit toujours racontée. Comme une formidable aventure, comme un roman épatant qui s’écrit dans un nœud inextricable de coïncidences, de hasards, d’interactions humaines, dans l’inexorable marche en avant et le vacarme de la grande Histoire, depuis la défaite de 1870 jusqu’à celle de 1940. C’est tout simplement passionnant, alerte, écrit sur un ton léger, joueur, avec une réelle maîtrise du sujet.

    A force de naviguer dans le 19ème siècle, sur les 4 continents, Patrick Deville arrive avec un savoir-faire désormais évident – et un peu visible – à établir des parallèles entre les hommes, à dresser des ponts entre leurs histoires, à démêler les fils de l’histoire. Il faut savourer la manière dont il raconte Pasteur et sa descendance scientifique et jouir des clins d’œil qu’il fait à ses ouvrages précédents, évoquant le contexte d’un monde en pleine ébullition qui voit les explorateurs, les conquérants, les génies et les fous émerger partout. On voit passer plus ou moins régulièrement en fond, d’immenses figures comme Arthur Rimbaud, Céline, Stanley ou encore d’autres moins  évidentes comme Auguste Pavie, Paul Doumer ou Emile Roux

    On peut regretter que la structure du livre soit un peu moins complexe que celle des ouvrages précédents de Patrick Deville. Ce dernier a décidé de s’effacer presque complètement de son œuvre cette fois-ci. Son fantôme du futur et les références à l’époque actuelle ne remplacent pas les structures narratives, parfois alambiquées comme dans Pura Vida ou inspirées comme dans Equatoria. Malgré tout, Peste et Choléra semble promis à une flopée de prix en cette rentrée littéraire 2012 et ce n’est que justice, au moins pour ce qui est quasiment une tétralogie et une œuvre remarquable, quelque part entre la littérature de voyage, la biographie, l’exercice de style et l’Histoire

  • Equatoria – Patrick Deville

    voyage,explorateurs,colonisation,afriqueAprès avoir narré l’improbable épopée de William Walker en Amérique Latine dans Pura Vida, Patrick Deville s’envole pour le cœur de l’Afrique  avec Equatoria. Cette fois-ci, il s’agit d’évoquer la vie de l’explorateur français Pierre Savorgnan de Brazza, à l’occasion de l’inauguration d’un mausolée polémique qui lui est dédié au Congo, à la bien-nommée Brazzaville.

    Patrick Deville semble avoir trouvé une forme qui lui sied parfaitement avec ces récits patchwork comme Pura vida et Equatoria. Ce dernier me paraît d’ailleurs plus maîtrisé et réussi même s’il reste fortement conseillé au lecteur ignorant de se munir d’un petit précis d’histoire Africaine et aux amateurs de structures narratives rigides et de fil directeur rectiligne de tout simplement aller voir ailleurs. Equatoria, c’est d’abord un carnet de voyages.

    Patrick Deville passe du Congo à la RDC, jusqu’à Zanzibar avec des haltes en Angola ou à Sao tomé et principe, en Algérie aussi. Il y a dans Equatoria, ses impressions de voyageur, ses méditations sur les lieux qu’il traverse, les rencontres qu’il fait, les histoires de ces personnes ordinaires qui ne partagent que brièvement sa vie, ses pérégrinations de français en vadrouille dans une partie de l’Afrique. Un carnet de voyage donc, loin, très loin des clichés touristiques.

    Sur son chemin, Patrick Deville trace une petite histoire moderne de la région, des pays qui l’accueillent. A sa façon, détachée, un peu absurde, couvrant la grande histoire de ridicule, ou l’observant avec un recul salvateur et intéressant. Voici donc la guerre entre Pascal Lissouba et Denis Sassou N’guesso ou encore le règne sanglant de Mobutu en passant par l’ubuesque putsch contre De Menezes à Sao tomé et la vie et la mort de Jonas Savimbi.

    Il faut accepter, d’errer et de voyager avec Patrick Deville à travers une histoire plus ancienne, une troisième couche, en-dessous de ses pérégrinations et de l’histoire contemporaine, qui est aussi le cœur palpitant de ce récit. L’ambivalente époque historique des explorateurs avec tout ce qu’elle a d’épique mais aussi de tragique, de détestable mais aussi d’admirable. Se déroulent ainsi sous nos yeux, la vie de Savorgnan de Brazza, d’Albert Schweitzer, mais aussi du trop méconnu Tippu Tip, de l’illustre Henry Morton Stanley et j’en passe.

    Tous ces protagonistes se croisent dans un ballet enivrant pour le lecteur. Patrick Deville rend le souffle héroïque de ces aventuriers sans taire leur face sombre. Son livre est touffu, parfois fouillis mais nous plonge ainsi à une époque mythifiée. C’est l’ère des voyages interminables, des expéditions gigantesques, l’ère de la colonisation, de l’esclavage toujours, du partage de l’Afrique, de la quête de prestige et de ressources.

    La galerie de portraits de Patrick Deville est un régal. Il joue avec les biographies de ces héros du passé, établit des ressemblances, des parallèles, des oppositions et dessine un jeu complexe d’interactions et d’aventures qui a une partie de l’Afrique comme plateau de jeu. On croise ainsi Pierre Loti, autre grand voyageur, Céline, qui a fait l’Afrique, Joseph Conrad, le polonais et bien d’autres. On revit l’haletante course au Congo, la fameuse rencontre Stanley Livingstone entre autres évènements.

    Bien.