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fascisme

  • Pereira prétend – Antonio Tabucchi

    9782070338429.jpgJusque-là tout allait bien. Avant que sa route ne croise celle de Monteiro Rossi. C’est du moins ce que pense – ou prétend - Pereira, le héros éponyme du livre d’Antonio Tabucchi. Il avait engagé le jeune homme pour l’aider à animer la rubrique culturelle qu’il tient dans le « Lisboa », un petit journal conservateur de Lisbonne. Pas pour bouleverser sa vie. Il s’agissait seulement d’écrire quelques articles sur des écrivains ayant passé l’arme à gauche ou susceptibles de le faire. Rien de bien méchant, si ce jeune homme, penchant politiquement à gauche, ne s’était mis en tête de produire uniquement des articles subversifs, très critiques à l’égard d’écrivains fascistes par exemple. Or nous sommes à la veille de la seconde guerre mondiale, à Lisbonne, dans le Portugal de l’Estado Novo du dictateur Salazar. Pas une bonne époque pour être révolutionnaire, gauchiste, subversif ou pour fréquenter ce genre de personnes. Le docteur Peirera le sait. Tout comme il sait aussi d’instinct que la meilleure chose à faire pour que sa vie continue à bien aller serait de se séparer instantanément de ce jeune Monteiro Rossi.

    S’il ne le fait pas, c’est peut-être parce que sa vie ne va pas si bien que ça, après tout ? Qui est le docteur Pereira ? Un homme seul qui parle au portrait de sa femme morte. Un homme engoncé dans des certitudes et des habitudes qu’il refuse d’abord de bousculer. Un homme dont l’horizon semble s’être restreint à une routine faite de litres de citronnade et d’omelettes aux herbes.  Un homme dont la mentalité s’est accordée à un physique lourd, imposant. Il est calme, placide, à l’écart des agitations politiques, essentiellement tourné vers la bonne marche de la page culturelle dont il a la charge et vers sa passion pour la littérature française, qu’il traduit. Bref, il n’est pas loin d’être mort en fait lorsque sa route croise celle du jeune Monteiro Rossi. C’est un électrochoc dont l’onde s’amplifie progressivement pour retourner la vie du docteur Pereira. Il ne s’agit pas seulement de la production d’articles de journaux subversifs, ni uniquement d’opinions politiques contraires à l’orthodoxie du régime salazariste sur la guerre d’Espagne. Monteiro Rossi est un idéaliste qui veut passer le cap pour  carrément s’impliquer dans des actions de résistance.

    Dans son sillage, le docteur Pereira qui tangue, pris d’affection pour ce jeune homme qui pourrait être le fils qu’il n’a jamais eu. Le monument s’ébranle et une conscience s’éveille. Est-ce l’heure des actes ? Il n’est jamais facile de dire « non » et ce n’est pas sans conséquences sous un régime tel que celui de l’Estado Novo. Forte est la tentation de se taire, de fermer les yeux sur la réalité du régime et de ses actes, d’éviter les ennuis. Antonio Tabucchi questionne avec intelligence et subtilité la soumission à l’ordre établi sous la dictature, la lâcheté ordinaire. Il est facile de fermer les yeux mais très compliqué et risquer d’être un héros. A un moment du livre, le docteur Pereira va en cure pour perdre du poids et y rencontre le docteur Cardoso qui lui fait part d’une intéressante théorie sur l’âme, ses évolutions, sa transformation. C’est la théorie de la confédération des âmes,  la clé de voûte du roman.  Elle explique la métamorphose nécessaire, le lent basculement qui impose au héros un autre « moi » qui peut oser ne plus simplement subir et courber l’échine.

    Le livre d’Antonio Tabucchi est sobre, concis, habité d’une touchante mélancolie qui est celle de son personnage principal. Dans une atmosphère de chaleur, de menace sourde et rampante, il délivre un message sur la résistance de l’individu lambda face à toutes les formes d’oppression qui est d’une actualité sans cesse renouvelée.

    Bon livre.

  • Les soldats de Salamine – Javier Cercas

    Les-soldats-de-Salamine.gifLes soldats de Salamine n’est pas un roman, c’est un récit réel. C’est ce qu’explique Javier Cercas lui-même dans son livre. J’irai plus loin que l’auteur espagnol en disant que c’est un triple récit réel. C’est d’abord celui de Javier Cercas, journaliste désargenté, écrivain infructueux, qui à un carrefour de son existence, tombe sur l’histoire qui va la changer, la bouleverser – quand on sait le succès des soldats de Salamine dans le monde.

    Cette partie du récit qui peut moins intéresser les lecteurs potentiels du livre vaut néanmoins le détour. Pas tant sur les détails de la vie de Javier Cercas, mais sur la manière dont il se met en scène en train de poursuivre, d’abord un sujet, de l’approfondir, d’enquêter pour finalement écrire son livre. L’écriture du livre est autant sujet du livre que le récit de l’histoire de Rafael Sanchez Mazas, puis celle de Miralles. Ce récit du processus de naissance et maturation du livre est le lien entre ces deux histoires, il se confond avec elles. Il constitue le moteur qui fait avancer le livre d’abord dans un mouvement d’éclaircissement de l’histoire de Rafael Sanchez Mazas puis de celle de Miralles qui d’une certaine façon se rejoignent.  

    Ce sont donc deux histoires de guerre qui sont les autres récits réels du livre. Il y a en premier lieu l’incroyable aventure de Rafael Sanchez Mazas. Cet écrivain, poète, intellectuel est un des fondateurs de la phalange. Fait prisonnier pendant la guerre civile espagnole de 1936-39, il échappe à la mort par un miracle qui fonde l’intérêt de Javier Cercas et le nôtre pour lui et son histoire. Fusillé avec d’autres prisonniers par des républicains en déroute, il survit et s’enfuit avant d’être découvert par un des soldats partis à sa recherche. Ce dernier le regarde droit dans les yeux, et sciemment, affirme à ses compagnons qu’il n’y a personne là où il se trouve.

    Javier Cercas s’attarde sur le personnage de Rafael Sanchez Mazas, au centre de cette histoire, puis sur ce qui s’est ensuivi, sur les personnes qui ont recueilli le phalangiste, traitant en creux de la guerre civile espagnole et de la phalange. Ce n’est qu’en second lieu qu’il tente de répondre aux questions les plus lancinantes de cet incroyable épisode de la guerre civile espagnole. Pourquoi ce soldat républicain épargne-t-il Rafael Sanchez Mazas ? Qui est-il ? A quoi pense-t-il à ce moment-là ? C’est là qu’intervient Miralles et son histoire.

    Fascinante, épique, la vie de Miralles mériterait un roman ou un récit à elle toute seule. Elle est liée à  l’aventure de Rafael Sanchez Mazas, mais est plus intéressante pour le livre pour d’autres raisons. Elle permet un élargissement et un approfondissement de la réflexion de Javier Cercas au-delà de la guerre civile espagnole, sur la guerre en générale, les valeurs défendues contre le fascisme, sur l’héroïsme, la destinée et sur la mort. Ce n’est pas un hasard s’il y a un crescendo dans le livre qui fait de cette dernière partie, la plus touchante, la plus forte et la plus profonde aussi. Elle irradie finalement sur le reste du livre et projette une lumière différente sur l’histoire de Rafael Sanchez Mazas.

    Bon livre.

     

  • Matin Brun – Franck Pavloff

     

    matin brun.jpgMatin Brun est une curiosité éditoriale et commerciale. A l’issue du second tour des présidentielles de 2002 qui voient Jean Marie Le Pen accéder au second tour des présidentielles françaises, le texte bénéficie d’un formidable bouche à oreille, de chroniques médiatiques bienveillantes et d’un prix symbolique qui font bondir les ventes alors qu’il est originellement paru en 1998. Alors 1 million de ventes plus tard ?

    Le texte est extrêmement court, à peine une dizaine de pages. Le narrateur et son ami Charlie discutent d’une mesure prise par ce qui semble être le gouvernement en place : interdiction d’avoir un chien d’une autre couleur que brune. Ils s’habituent tant bien que mal à cette mesure qui concernait les chats quelques temps auparavant. Seulement, la mécanique qui se met en place, devient rapidement perverse et le dénouement est tragique.

    De manière brève, il s’agit de parler de la montée du fascisme et de la lâcheté ordinaire qui nous pousse à accepter beaucoup de choses, et céder assez facilement sur nos libertés. C’est très simple, sans aucune spécificité narrative et franchement quelconque, voire pauvre. Pour résumer, sans acidité, ce texte peut se révéler intéressant pour de très jeunes personnes à la limite, pour le reste…

    Mystère et boule de gomme donc devant la pâmoison générale face à ce qui reste quand même un texte plus que banal.