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fatalité

  • Turlupin – Leo Perutz

    quiproquo,comédien,noblesse,révolte,masque,fatalité,destin,filiationLes familiers de l’œuvre de Leo Perutz en reconnaîtront les caractéristiques principales dans Turlupin. L’écrivain praguois construit à nouveau avec ce livre, une de ces mécaniques de précision que constituent ses romans.

    Une fois de plus, le contexte historique occupe une place de choix dans le livre de Leo Perutz. On est en 1642, dans la France d’avant la monarchie absolue, celle qui précède à peine la fronde, qui est au centre du livre. Le cardinal de Richelieu, principal ministre du roi, ambitionne de réduire les pouvoirs de la noblesse. Dans le livre de Leo Perutz, le cardinal n’envisage rien de moins que l’extermination brutale de 17000 aristocrates par une masse populaire en furie. Ce sera le jour du « grand jeu de volant ». Un avant-goût de 1789, 150 années plus tôt, qui va capoter par un concours de circonstances liés à une improbable figure : Tancrède Turlupin.

    Destin et fatalité, sens et non-sens de l’histoire, se mêlent donc comme toujours chez Leo Perutz et d’une manière implacable grippent les projets du cardinal dans une succession de retournements de situation maîtrisés – dont un brillant dénouement - et à la logique implacable. Tancrède Turlupin est donc l’improbable jouet du romancier pour renverser la conspiration qu’il a mise au jour. L’œuvre de Turlupin, effectuée à son propre insu, repose sur un jeu de travestissements et de masques qui sont au cœur d’autres œuvres de Leo Perutz. Il y a tout un jeu très malin autour du quiproquo, sur les origines de Turlupin et du personnage de noble qu’il finit par incarner, qui forcent l’admiration du lecteur. Notons par ailleurs que Turlupin est le nom d’un célèbre comédien multifacettes de l’époque à laquelle se déroule le livre : Henri Legrand. Le livre peut-être perçu comme une sorte d’hommage à ses talents.

    Par ailleurs, Leo Perutz ne se contente jamais de construire d’impressionnantes et intelligentes machines narratives. C’est également un styliste qui peut s’avérer épatant comme lors de la magistrale ouverture (premier chapitre du livre) ou dans sa réappropriation du vocabulaire et de l’oralité façon France au sortir du moyen-âge. Il fait néanmoins des paris autour du picaresque, du burlesque et du comique qui ne fonctionnent pas toujours. Il est donc possible de trouver que ce Turlupin possède peut-être moins de rythme – que le tour du cadran -, moins de complexité – que le marquis de Bolibar – ou moins de portée – que la neige de saint-pierre – par exemple.

    Un Leo Perutz en mode mineur donc avec ce Turlupin, mais qui n’en demeure pas moins comme d’habitude, un romancier très habile, érudit et plaisant.

     

  • La grande peur dans la montagne – Charles Ferdinand Ramuz

    9782253010968-G.jpgDans un village de la Suisse Romande, la rumeur court, diffuse, depuis vingt ans sur une terre de pâturage inexploitée. La dernière expédition a s'y être rendue a été victime de malheur dont la nature reste indéterminée. Mais voilà que le président du conseil souhaite la reprise de l'exploitation pour des raisons financières. Les vieux du village s'y opposent, mais le vote du conseil, sous l'impulsion des jeunes, entérine l'envoi d'une expédition là-haut. Ainsi commence La grande peur dans la montagne, œuvre forte de Charles Ferdinand Ramuz : un conflit entre les anciens et les jeunes dans un climat progressivement empesté par la rumeur. Il s'est passé quelque chose dont les jeunes ne peuvent pas se souvenir et qu'il faut respecter.

    Voilà que partent donc pour le territoire interdit, sept personnes avec des motivations différentes : le maître Crittin et son neveu, le petit Ernest, le vieux Barthélémy qui a déjà fait partie de la première expédition deux décades auparavant, Joseph qui souhaite gagner de l'argent pour épouser Victorine, Clou le borgne asocial et marginal du village et enfin le jeune Romain. La mécanique de Charles-Ferdinand Ramuz est assez méticuleuse et huilée. Faire en sorte que le malheur s'abatte sur chacun des membres de l'expédition. Comme un mal insidieux qui s'installe lentement, pour frapper de plus en plus vite et fort dans un enchaînement tragique jusqu'à une apothéose finale.

    Il y a une sorte de fatalité mêlée au suspens qui atteint le lecteur. Ce dernier sait qu'il va arriver malheur aux personnages, il attend dans une atmosphère étrange et angoissante qui est la grande réussite de Charles Ferdinand Ramuz. Il fait de ce lieu de haute montagne un endroit maudit, par le jeu de la rumeur d'abord sur les évènements passés, avec le récit du vieux Barthélémy ensuite, par la description aussi d'un décor, âpre, dénudé, pur qui semble interdit aux hommes, possédant sa propre logique, par l'apparition de la maladie. L'atmosphère est pesante et les mésaventures successives contribuent à  tisser un univers où le fantastique est omniprésent sans être identifiable.

    Charles Ferdinand Ramuz, fait vivre au lecteur, de l'intérieur, cette tragédie marquée du sceau du fantastique. Il fait du lecteur un membre de la communauté paysanne du village face au défi lancé au passé et à des forces identifiables par cette expédition. C'est aussi un des intérêts de la grande peur dans la montagne, de dessiner ces communautés à l'ancienne ou règnent la tradition, un certain respect de la nature et des codes, des mécanismes qui nous sont aujourd'hui quelque peu étrangers. La rumeur, mais aussi l'amour, le chagrin, la violence, la revanche, la colère, la recherche d'un bouc émissaire sourdent du village - une entité - et de cette histoire pour former un cocktail explosif. Le dénouement est fort symboliquement.

    Bon livre, atmosphère singulière, suspens, personnages intéressants et dénouement apocalyptique. A découvrir.

  • Bicentenaire - Lyonel Trouillot

    9782742751433.jpgHaïti, quelques jours avant le bicentenaire de l’indépendance de l'île, une manifestation capitale contre le pouvoir dictatorial en place se prépare. Lucien, étudiant idéaliste en sera, pour aller jusqu'au bout de ses convictions et de son destin. Il va défier le pouvoir et hurler à sa face les valeurs de la démocratie. Son destin est au bout de cette manifestation.

    Les longues phrases de Lyonel Trouillot ont de la chair, elles envolent le lecteur dans un tourbillon de mots qui procure un plaisir gourmand de la langue. La réalité de l'île d'Haïti est intimement présente grâce à cette langue orale, vivante, qui donne caractère et consistance aux personnages, émotions et couleurs à l'intrigue. Ce livre ne traite pas uniquement des récents évènements de Haïti (le chaos et la chute d'Aristide), il voit plus loin. Lyonel Trouillot aborde à travers l’histoire violente de la petite île et celle de son personnage et de sa fameuse manifestation, les thèmes de la contestation politique, la lutte pour la démocratie et la justice, contre la pauvreté, envers et contre tout. C'est un livre sur les espoirs, l'idéalisme, sur les rêves déchus, la faillite de la révolte et des idées, sur la voie juste pour résister à toute la folie de cette île et de la force brute du pouvoir politique. Pour survivre.

     Tous ces thèmes baignent dans une nostalgie rampante d'un passé ou d'un ailleurs meilleur, dans une atmosphère de fatalité, de grand chaos, dans un grand désespoir qui flottent autour du héros et de ses mots, de ses croyances, de son histoire familiale tragique. Lyonel Trouillot joue habilement du trio formé par le héros, sa mère et son frère, de leurs contradictions et oppositions, pour faire peser encore plus lourdement son dur constat de misère et de fatalité. Il le développe de manière tout aussi intense à l'échelle de la famille pour lui donner ainsi une résonance supplémentaire. La noirceur et la fatalité sont au cœur de ce livre, un noyau voué à une explosion finale. 

    Avec discrétion et subtilité, un livre à la matière riche et intense.

    A découvrir.