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finance

  • Journal intime d'une prédatrice – Philippe Vasset

    Prédatrice.jpgDeuxième volet du triptyque envisagé par Philippe Vasset, ce journal intime d’une prédatrice vient donc après le réussi journal intime d’un marchand de canons dont il suit le modèle. L’idée de ces ouvrages est de partir de faits ou personnages réels et d’une enquête de terrain pour construire une fiction qui dépasserait la vérité pour dénoncer les dérives du capitalisme rapace et décomplexé actuellement à l’œuvre dans notre contexte de globalisation.

    Après le marché des armes, Philippe Vasset reste audacieux en donnant pour intrigue principale à son livre, la trajectoire d’un fonds d’investissement sans scrupules qui a pour but d’exploiter économiquement les conséquences du réchauffement climatique et la fonte des glaces dans la région arctique. C’est l’occasion d’une peinture acide de ces milieux financiers sans vergogne et une critique acerbe de la course effrénée au profit, au-delà de toute autre considération, morale ou même de bon sens.

    Le livre de Philippe Vasset est convaincant dans sa description des mécanismes économiques des fonds d’investissement tout comme dans la mise en lumière des perspectives de profit existantes et des entreprises évoluant dans le contexte qu’il décrit. Philippe Vasset est documenté et sait parfaitement de quoi il parle jusque dans les détails, cela n’échappe pas au lecteur. Ce dernier ne peut qu’être intrigué en même temps qu’horrifié par le cynisme, l’avidité le goût du pouvoir et la bassesse qui constituent le marigot quotidien des personnages du livre.

    A ce titre la prédatrice éponyme du livre est symbolique de la nécessité de la fiction dans l’entreprise de Philippe Vasset. Personnage sans identité ni patronyme, simplement « Elle » ou « la reine des glaces », la prédatrice est l’incarnation fantasmée des conquérants voraces de la fortune et du pouvoir économique. Elle est une construction repoussante, figure de la dominatrice égocentrique, inhumaine, vouée à Mammon et au narcissisme nourri aux mamelles de la communication et de la mise en scène.

    Habile romancier, Philippe Vasset adopte le point de vue du factotum, de l’assistant à tout faire de ce personnage détestable pour en faire le portrait. Comment être aux premières loges tout en restant dans l’ombre ?  Un point de vue d’autant plus intéressant que cet indispensable aide à tout faire, à tout moment, est une figure de la transparence, de la servilité, dont le besoin d’exister, de paraître, de prendre la place est inversement proportionnel à celui de « la reine des glaces » avec qui il forme un contraste saisissant.

    Roman pas complètement maîtrisé, au formalisme parfois un peu lourd, hésitant entre le loufoque et le factuel, quelque fois un peu excessif et plutôt précipité dans son dénouement, le journal d’une prédatrice est néanmoins un livre troublant, captivant et intéressant. Cynique et doté d’un certain humour, il ose prendre à bras le corps des questions contemporaines et aigües que délaisse habituellement la fiction, osant nous parler de l’entreprise, de l’économie, de la mondialisation et des dérives du capitalisme financier.

  • Le paradoxe de Fermi – Jean-Pierre Boudine

    Boudine.jpgLe monde s’est effondré. Sa chute a commencé au début du XXIème siècle et a été inexorable. Une crise financière mondiale a débouché sur une crise systémique dont la civilisation mondialisée ne s’est jamais remise. L’humanité a sombré dans un chaos autodestructeur qui semble annoncer la fin de son espèce après une pénible agonie qui l’a vue retourner à l’âge de pierre… Tout cela est raconté par le personnage principal de Jean-Pierre Boudine, un survivant de cette apocalypse. Réfugié dans une grotte des alpes pour échapper à ses semblables ayant plongé dans la barbarie, il survit misérablement et raconte donc la disparition du monde tel que nous le connaissons.

    Le récit de l’apocalypse par Jean-Pierre Boudine se veut didactique. La quasi-totalité du livre est consacrée à relater de la manière la plus réaliste possible l’enchaînement des évènements qui a conduit à l’effondrement du monde. C’est une intention louable, mais c’est un mauvais choix romanesque. Tout peut être remis en question dans cette fin du monde qui peut paraître rapide, artificielle, trop mécanique et donc moins crédible. Son récit est bien trop didactique pour véritablement passionner et ne pas être long par moments. L’histoire du narrateur survivant en vient à n’être que superficielle sans réussir à passionner et à incarner cette apocalypse.

    Le piège dans lequel tombe Jean-Pierre Boudine, est celui de sacrifier à l’explication de sa fin du monde, la création de personnages puissants, de péripéties ou d’intrigues fictionnelles solides pour la soutenir. Ce n’est pas possible après la route de Cormac Mc Carthy… Le récit de Jean-Pierre Boudine est en fait uniquement tendu vers un final bavard qui essaie de donner une réponse au paradoxe de Fermi. S’il n’y a pas eu de situation de premier contact jusqu’à aujourd’hui, c’est parce qu’à partir d’un certain niveau de développement technologique, les civilisations deviennent fragiles, avec une grande propension à s’autodétruire avant d’atteindre les étoiles. Une idée finalement pas si originale même si le récit a le mérite de pointer la fragilité de nos mondes que nous occultons bien souvent.

    Quelconque.

  • La fortune de Sila – Fabrice Humbert

    La-fortune-de-Sila.jpgParis, 1995, le meilleur restaurant de la place. Mark Ruffle, homme d’affaires américain fruste écrase le nez de Sila, un jeune serveur africain coupable à ses yeux d’avoir écarté son sale garnement qui l’empêchait de passer. Assistent à la scène : Soshanna, la femme de Mark, effarée par son comportement, Lev Krachenko l’oligarque russe et sa femme, l’intellectuelle Elena, Simon Judal le mathématicien un peu autiste et son meilleur ami l’ambitieux Matthieu Brunel. A ce moment-là, aucun ne le sait vraiment, mais tous se trouvent au milieu du gué, au mitan d’existences qui vont prendre une autre tournure, embarquées dans la marche funeste de l’époque.

    Il faut saluer le travail romanesque de Fabrice Humbert qui se lance dans une fresque d’envergure impliquant une petite dizaine de personnages, principaux et secondaires, sur plusieurs continents. A partir de cet incident au restaurant, il raconte de manière prenante l’existence de chacun de ses personnages. Il les insère dans une chorégraphie plutôt maîtrisée qui voit leurs destins se croiser, se mêler dans un mouvement double de grandeur et de décadence. Si certains personnages comme Simon et Mathieu sont plutôt réussis, convaincants avec des portraits psychologiques et des biographies assez touffus, certains sont plutôt uniformes comme Mark ou Elena. On peut même dire que le personnage de Sila manque un peu d’épaisseur.

    Mais là n’est pas le plus important car Fabrice Humbert a une ambition plus grande qui mérite à elle seule un accessit : saisir quelque chose de l’esprit de l’époque, du temps, le Zeitgeist. C’est un des rares romans contemporains, français qui plus est, à essayer de nous montrer comment nous avons collectivement courbé l’échine face à la valeur argent. Comment celle-ci a triomphé et avec elle d’une certaine façon, le cynisme et l’avidité, balayant tout idéalisme, écrasant tout ce qui n’est pas soumis à Mammon. Fabrice Humbert l’illustre à grande échelle avec les trajectoires de ses personnages aux prises avec l’histoire et notre univers mondialisé.

    La place démesurée et l’influence néfaste du capitalisme vorace et destructeur sont donc omniprésentes dans ce livre. C’est lui qui corrompt Lev Krachenko, le brillant universitaire devenu oligarque à la faveur de l’effondrement de l’URSS auquel il a participé. Les passages sur Lev Krachenko sont parmi les plus réussis du livre. Riches de l’histoire de la Russie, révélateurs de la dureté et de la sauvagerie du combat capitaliste revenu à ce qu’il était à l’ère de la révolution industrielle, ils relèvent parfois de l’épopée. Dans une approche holistique, Fabrice Humbert connecte cette histoire à celle de la haute finance internationale devenue incontrôlable et à celle d'individus évoluant dans un contexte globalisé.

    L’univers de la finance est donc présent avec Simon Judal dont les compétences en mathématiques sont exploitées dans la banque, mais aussi avec Mark Ruffle qui fait fortune dans le crédit immobilier. Documenté, Fabrice Humbert est clair dans les explications financières. Il nous entraîne ainsi dans la mécanique de la récente crise des subprimes, des krachs financiers sur les différentes places mondiales, des interconnections introduites par la mondialisation. La force du propos est à chaque fois renforcée par les évolutions des différents personnages. Certaines sont un peu faciles, rapides - comme celle de Sila - ou convenues. Peu importe malgré tout c'est du grand roman à l'ancienne et l'amour, l'amitié, la jalousie, la famille, la réussite, les grands thèmes sont passés à la moulinette.

    Le rythme n'est tout de même pas tout le temps maîtrisé, avec plus que des longueurs, surtout des passages accélérés, mais malgré tout une certaine tension qui est maintenue. Fabrice Humbert propulse haut certains personnages avant de les briser avec violence. Il est sans pitié avec eux ainsi que l'illustre la dernière phrase du final qui est réussi. A rapprocher de celle de Winston Smith dans 1984.

    La fortune de Sila est un livre attachant en dépit de quelques défauts. C'est surtout un livre intelligent, au propos ambitieux, sur l'argent et la mondialisation.

    Faites un petit détour.