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génie

  • Evariste – François-Henri Désérable

    product_9782070793471_195x320.jpgVous ne connaissez pas Evariste Galois ? Vous ne devez donc pas piger grand-chose aux mathématiques avancées, mais rassurez-vous, il est surtout question dans ce récit de la destinée bien singulière d’un génie des mathématiques, disparu trop tôt. Evariste Galois aura donc révolutionné les mathématiques avant l’âge de vingt ans, ayant juste le temps d’être secoué par les multiples soubresauts d’une histoire politique française balbutiante post empire, de tomber amoureux de la mauvaise fille et donc de succomber lors d’un de ces duels imbéciles du XIXème siècle. Dommage pour les mathématiques, tant mieux pour la légende, et un peu aussi pour ce récit.

    La biographie romancée et les figures ou évènements historiques ont la côte en ce moment en littérature française. On peut par exemple attribuer à Evariste, une certaine proximité avec les biographies singulières récemment livrées par Jean Echenoz (Ravel, Courir, Des éclairs…). La destinée de ce jeune prodige des mathématiques est assez remarquable et possède assez de rebondissements pour intéresser le lecteur, mais afin de donner plus d’épaisseur à son récit, François Henri Désérable n’hésite pas à voir plus large. Il fait donc un peu de place aux autres figures historiques des mathématiques ou non qui croisent la route d’Evariste Galois : Cauchy, Poisson, Nerval, Dumas père… Excusez du peu. Il en profite aussi pour faire un peu de contexte et d’histoire. Il faut dire que la période est plutôt dense en évènements et changements de régime. On a donc au final un ensemble riche et passionnant qui fonctionne également très bien grâce au style du jeune romancier français.

    François Henri Désérable a pris le parti d’un rythme enlevé faisant du livre un véritable page turner qui est servi par un style pas toujours académique mais accrocheur. Le contraste est parfois saisissant entre un vocabulaire par moment désuet, très XIXème, et des références très XXème siècle, mais l’ensemble fonctionne. Il est assez agréable de se faire interpeller directement par une narration en mode proximité, à la limite de l’oral et qui se permet pas mal de libertés. L’humour sur lequel François Henri Désérable ne  lésine pas, fait parfois mouche et c'est agréable.

    Bon petit moment de lecture.

    Plaisant (et instructif).

  • Glyphe – Percival Everett

    Glyphe.jpgVoici un objet littéraire non identifié signé Percival Everett. Ralph, bébé de quelque mois à peine, est une curiosité. Prodige doté d’une intelligence exceptionnelle, il sait déjà lire, dévore une impressionnante quantité de livres et peut déjà communiquer par écrit. Imaginez l’état des parents confrontés au phénomène. Rien ne prédisposait cette peintre à la recherche d’un second souffle et cet universitaire sans grand relief à enfanter pareille exception. Comment ne pas en avoir peur comme le père ? Peut-on simplement l’aimer comme sa mère et ne pas voir en Ralph, un monstre de foire ou en tout cas un objet d’intérêt scientifique et militaire voire fanatique ?

    Avec cette histoire de bébé surdoué, Percival Everett écrit un livre multiple, dont la couche superficielle est une sorte de polar parodique. En effet, dès le moment où les extraordinaires capacités de Ralph sortent de son cadre familial, il devient l’enjeu de forces hétéroclites. Tout le monde en a après Ralph et c’est une suite sans fin de kidnappings et de courses poursuites qui s’enchaînent, le faisant passer de mains en mains peu bienveillantes. C’est le fil conducteur du roman. Au début, il séduit par son côté complètement loufoque et série Z. La suite d’enlèvements de Ralph est à proprement parler rocambolesque et ses aventures sont peuplées de personnages ahuris et grand guignolesques : ça va de la psychologue aigrie, hystérique et assoiffée de gloire scientifique au caricatural haut gradé militaire à la tête d’un service de renseignement ultra secret, en passant par un couple d’immigrés qui n’arrivent pas à avoir d’enfants ou un prêtre à la libido inquiétante. Tout ça est d’un burlesque qui se moque allègrement des codes du genre mais finit tout de même par lasser le lecteur.

    Cette intrigue est néanmoins nécessaire pour rendre digeste un ouvrage qui fourmille de références en tout genre. Pour illustrer le génie du petit Ralph d’abord et aussi pour nourrir une charge somme toute virulente envers une certaine forme de savoir, Percival Everett n’hésite pas en effet à abreuver le lecteur de toutes sortes de citations, pensées, explications, équations, etc. Ainsi, les notes de bas de page prolifèrent et asphyxient le lecteur et l’ouvrage dans une gangue philosophico, sémantico, scientifique. Un galimatias omniprésent et harassant à la longue, qui confère au livre une lourdeur et une pénibilité dommageables à son propos de fond pertinent et hautement corrosif.

    Car ce que dénonce Percival Everett, ce dont il se moque à longueur du livre, c’est le savoir abscons, la fausse érudition, le discours hermétique de certains spécialistes et penseurs qui relève parfois de l’imposture et qui finit par être complètement détaché de toute réalité. Impertinent, l’auteur américain dénonce la bêtise de ceux qui sont parfois censé en savoir plus. Moqueur, il fait par exemple un portrait acide de Roland Barthes – qui en prend vraiment pour son grade - et égratigne plusieurs idoles citées çà et là, dans une note, au détour d’un discours,  d'un dialogue imaginaire etc. Eminent professeur de philosophie, Percival Everett sait de quoi il parle et s’attarde plus précisément tout au long du livre sur le langage. Il est symbolique à ce titre que Ralph refuse de parler malgré ses extraordinaires capacités. Il ne cesse de questionner le langage, ses fonctions et sa pratique, de le mettre à distance, de s’en méfier et de mettre à jour ses écueils. Il est malgré tout dommage, que le livre bascule parfois dans ce dont il fait la critique en paraissant pédant ou abscons dans certains passages.

    Réflexion riche, dense et impertinente sur le langage, critique sans fard de l’imposture intellectuelle et scientifique, Glyphe est un roman très original dans sa forme qui souffre malheureusement de défauts rédhibitoires. Lourd, parfois abscons, avec un loufoque en mode alternatif, il n’arrive pas vraiment à convaincre, ni à plaire malgré de louables intentions et s’étiole progressivement. Dommage quand on connaît les qualités de Percival Everett et quand on a lu son formidable effacement.

  • Tonio Kröger – Thomas Mann

    artiste,différence,génie,écriture,normalitéDescendant de la bourgeoisie du nord de l’Allemagne, Tonio Kröger est un adolescent en proie au mal être. Dès les premières lignes du livre de Thomas Mann, on comprend qu’il n’est pas de ceux qui bénéficient de la paix des âmes et du sommeil du juste. Tonio Kröger est différent. Est-ce de par ses racines latines, don de sa mère Consuelo, qui ont fait de lui un brun au pays des blonds ? Le trouble est plus profond et la différence plus subtile, bien que Tonio Kröger lui-même s’attache à ces détails physiques.

    Ce jeune homme, que l’on pourrait traiter facilement de romantique, est tout simplement un artiste, sans doute de génie. Et il n’y a pas de fardeau plus difficile à porter et à assumer pour un adolescent, un homme que celui-ci. Bien plus qu’une vocation, une raison d’être ronge le jeune homme de l’intérieur, l’inclinant à une lucidité, à une empathie qui l’ébranlent. « Etre trop conscient, c’est être malade » dit Dostoievski dans mémoires écrits dans un souterrain.

    Etat difficile que celui de Tonio Kröger qui envie la légèreté, de Hans Hansen, son ami, archétype du garçon populaire du lycée ou d’Inge Ingeborg, celle pour qui bat son cœur adolescent, le symbole de la jolie poupée. Le drame de Tonio Kröger est d’avoir conscience de sa condition d’artiste et de vouloir être comme les autres, de ne plus être un douloureux roseau pensant empêtré dans son monde intérieur. On l’entend presque dire comme Victor Hugo « je serai Châteaubriand ou rien ». La tentation délicieuse de l’abîme, du rien, résonnant plus fort que l’appel à enfiler les habits de l’auteur du génie du christianisme.

    Je crois qu’il faut dépasser une lecture biographique, certes intéressante, de l’œuvre de Thomas Mann. Il y a en effet bien des similitudes entre Tonio Kröger et le prix nobel de littérature 1929. Se focaliser sur le désir que ressent Tonio Kröger pour deux personnes de sexes différents (Inge et Hansen) nous éloigne aussi un peu de l’essence du livre. La problématique essentielle posée par Thomas Mann dans Tonio Kröger est la souffrance née de la distance et d’une certaine forme d’inadéquation entre l’artiste et le monde. Souffrance vécue dans la chair, tourment qui lui permet de créer et de dire quelque chose de fondamental à et sur la société des hommes. Cette problématique peut-être élargie à celle de la différence et de l’étranger, particulièrement dans un univers (artistique ou non) contemporain pressé par les forces du conformisme – accompagnant celles du marché.

    Tonio Kröger devenu écrivain des années plus tard, retourne sur les lieux de son enfance et éprouve une nostalgie, une fêlure, difficiles à décrire. C’est l’abîme au-dessus desquels marchent plus ou moins facilement les plus grands. Une béance qui se retrouve amplifiée lorsque se matérialisent comme par magie sur son lieu de résidence, lors d’un voyage au Danemark, ceux qui ont été au cœur de la prise de conscience de sa différence, de son dilemme : Inge et Hans, les symboles de la normalité éclatante, bienheureuse et triomphante. Je ne peux m’empêcher de citer l’excipit du livre qui vaut toutes les explications :

    « Ce que j’ai fait jusqu’ici n’est rien. Je produirai des œuvres meilleures, Lisateva – ceci est une promesse. Tandis que j’écris, le bruissement de la mer monte vers moi et je ferme les yeux. Je plonge mes regards dans un monde à naître, un monde à l’état d’ébauche, qui demande à être organisé et à prendre forme ; je vois une foule mouvante d’ombres humaines qui me font signe de venir les chercher et les délivrer ; des ombres tragiques et des ombres ridicules et d’autres qui sont l’un et l’autre à la fois – celles là je les aime particulièrement. Mais mon amour le plus profond et le plus secret appartient à ceux qui ont des cheveux blonds et des yeux bleus, aux êtres clairs et vivants, aux heureux, aux aimables aux, habituels ».

    Tonio Kröger est un chef d’œuvre qui, en peu de pages, a le mérite de dire grand avec le génie du verbe de Thomas Mann.