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guerre

  • Ecoutez nos défaites – Laurent Gaudé

    Ecoutez-nos-defaites.jpgEcoutez nos défaites est un livre sur la guerre, sur bien évidemment les atrocités qu’elle implique et sur le prix à payer en termes d’humanité. Il n’y a peut-être jamais vraiment de victoire dans la guerre. Ou alors à un prix trop élevé. Beaucoup de victoires s’avèrent en fait être des défaites ou finissent par l’être. Et c’est ce que Laurent Gaudé raconte avec les trois protagonistes historiques de différentes époques qu’il a choisies. Nous suivons donc tout au long du livre, Hannibal Barca, Ulysse Grant et Hailé Sélassié qui nous parlent de leurs défaites respectives.

    Hannibal Barca l’illustre général Carthaginois a cru vaincre Rome au IIIème siècle avant J.C. avant de finir borgne, seul, en exil, en échec et de se suicider. Ulysse Grant, lui aussi général, a remporté la guerre de sécession au prix de la perte de ses idéaux avant de voir son nom associé à la corruption d’un régime qui n’a en outre pas su pérenniser l’héritage de Lincoln sur les droits civiques. Hailé Sélassié, chef des armées de l'Éthiopie, a dû s’enfuir devant l’Italie Mussolinienne avant de perdre le contact avec son peuple à son retour au pouvoir après-guerre puis d’être déposé et assassiné par le sanguinaire putschiste Hailé Mengistu.

    Que de défaites donc qui sont racontées de manière assez plaisante, avec un certain sens épique par Laurent Gaudé qui s’infiltre dans l’esprit de ces quatre personnages historiques. Son propos sur la guerre s’en trouve clairement bien illustré et profite d’un travail documentaire – que des spécialistes pourraient contester – mais qui suffit largement à alimenter la narration romanesque, à captiver, voire à instruire par moments le lecteur.

    Même si la grandiloquence du ton est pénible, les ficelles plutôt voyantes et les sentiments un peu servis à la louche, ce n’est pourtant pas sur cette partie du livre - une toile de fond qui se laisse lire - que porte l’essentiel de mes critiques mais plutôt sur l’intrigue principale qui ne fonctionne pas complètement. Toujours en rapport avec la guerre et la défaite, mais à l’époque contemporaine, Laurent Gaudé tisse une intrigue fictive qui met en lien un agent secret français qui a pour mission d’évaluer, et si nécessaire d’éliminer, un ancien militaire d’élite américain qui aurait tourné trafiquant et gourou à Beyrouth.

    Ce récit principal est faible et convenu dans sa dimension espionnage. Il est marqué par un défaut de crédibilité et un aspect un peu caricatural que n’arrangent pas les principaux protagonistes. Ces derniers sont censés être marqués par la guerre et par des défaites intérieures mais n’arrivent jamais à prendre assez d’épaisseur même si l’on voit très bien où Laurent Gaudé veut en venir. On se laisse prendre par cette histoire qui ne manque pas de rythme mais sans vraiment croire en ces personnages et à leurs drames. Ils n’arrivent pas vraiment à entrer en résonance avec les personnages historiques et les éléments d’actualité (la mort de Ben Laden, les terrains de guerre au Moyen-Orient) qui leur servent de cadre.

    Il est aussi un peu dommage que Laurent Gaudé ait intégré à ce récit principal, cette histoire d’un soir entre l’agent des services secrets français et une archéologue irakienne. Celle-ci est superficielle, un peu trop fleur bleue et artificiellement accrochée au reste du livre même si l’idée d’évoquer les trésors du patrimoine perdus dans les guerres n’est pas inintéressante.

    Au final pas vraiment convaincu.

    Faible.

  • L’homme qui mit fin à l’histoire - Ken Liu

    Kliu.jpgDans un futur proche, une physicienne nippo-américaine Akemi Kirino permet de réaliser un des plus vieux fantasmes des hommes en rendant possible le voyage dans le temps. Il n’est pas ici question d’une quelconque machine ou autre procédé éculé de science-fiction, mais d’une piste différente: la découverte de particules spécifiques fonctionnant en duo et présents à différents endroits de l’espace-temps. Le problème est que chaque voyage dans le temps à un instant T entraîne la destruction définitive de ces particules et rend ainsi impossible tout autre voyage au même instant. Un voyage qui ne peut en outre être effectué que par une seule personne.

    Original, ce procédé permet à Ken Liu de renouveler les problématiques liées au voyage dans le temps dans la science-fiction et de ne plus se concentrer sur ses paradoxes logiques liés notamment aux possibles interférences avec le passé. Le voyage temporel est ainsi recentré sur la connaissance de l’histoire avec notamment le personnage d’Evan Wei, historien sino-américain, époux de la physicienne Akemi Kirino et utilisateur du procédé. Le professeur Wei décide en effet d’utiliser ce voyage dans le temps pour lever le voile sur l’unité 731. Et c’est un des atouts du livre que d’éclairer le lecteur ignorant sur les agissements de cette unité créée en 1932 dans la foulée de l’invasion de la Mandchourie par le Japon. Cette unité a provoqué la mort de centaines de milliers de chinois en se livrant à des expérimentations biologiques sur les habitants chinois de la province d’Heilongjiang. Son catalogue de cruautés la positionne en bonne place dans le panthéon du crime de guerre ou du crime contre l’humanité : viols, vivisections, amputations, tortures et inoculations de virus etc. Une œuvre criminelle à peine reconnue par le gouvernement Japonais au début des années 2000 et qui reste une épine dans les relations sino-nipponnes.

    Ken Liu ne se contente pas de revenir sur les agissements de l’unité 731 mais mène une réflexion stimulante sur l’histoire, ouvrant un vaste champ de problématiques. Dans quelle mesure ce concept de voyage dans le temps modifie-t-il celui d’histoire ? Est-ce donc la fin des secrets d’états, des crimes passés sous silence ? Quelle responsabilité pour les états (et les personnes) actuels devant la découverte d’atrocités commises dans le passé par leurs prédécesseurs ? Comment s’entendre sur les périodes historiques à visiter et avec quel ordre de priorité ? Quelle valeur attribuer aux témoignages (faussement) historiques, anachroniques et sans observateurs de ces voyages dans le passé ? Dans quelle mesure accepter la contestation de l’histoire comme un travail de (re) construction ? Que vaut une histoire désormais centrée sur les témoignages ? Que penser de la transformation de l’historien en archéologue qui détruit son objet de recherche en même temps qu’il effectue ses fouilles dans le passé ? Et j’en passe.

    Toutes ces interrogations sont nombreuses et finalement digestes grâce au parti-pris littéraire original de Ken-Liu de proposer son récit sous la forme d’un documentaire alternant extraits de témoignages, récits et débats. Ce format ne permet pas vraiment à ses personnages d’exister et d’acquérir la profondeur nécessaire malgré une intrigue intime spécifiquement tissée à cette intention, mais il permet avec un certain brio à différents points de vue et arguments de coexister, voire de s’affronter sur le sujet de l’unité 731 et plus globalement sur l’histoire et le devenir de cette forme originale de voyage spatio-temporel.

    Court mais dense, original et assez subtil dans sa réflexion et dans son propos, tout comme dans sa forme, L’homme qui mit fin à l’histoire est de la très bonne science-fiction.

    Recommandé.

  • Extra pure – Roberto Saviano

    cocaïne,drogue,économie,mafia,guerreComment définir Extra pure ? Peut-être comme un long rail de coke, dont on ne sort pas tout à fait indemne. Tenter de tout dire sur la cocaïne et son trafic, voilà le défi que s’est lancé l’écrivain italien. Sans fard. C’est ainsi qu’on se balade un peu partout sur le globe en suivant la trainée de poudre blanche qui infiltre l’économie mondiale et laisse derrière elle une litanie de corps et une interminable coulée de sang.

    L’entreprise de Roberto Saviano est infiniment courageuse tant l’empire de la coke apparaît tentaculaire et impitoyable. Il faut s’armer d’une incroyable patience pour démêler l’inextricable enchevêtrement de personnes, d’intérêts et de circuits qui permettent à la cocaïne de nourrir les corps en même temps que les mafias, les cartels et les économies dans le monde entier. La minutie, la méticulosité de l’écrivain italien sont, à ce titre, remarquables, et lui permettent d’abattre un travail titanesque qui met à nu un univers barbare et cruel.

    Dans sa volonté d’être exhaustif, Roberto Saviano remonte d’abord aux origines : les champs de coca et la culture de la fameuse feuille. Il déroule ensuite la transformation de la coca en coke(s), ses circuits de transport et de vente qui mènent au cerveau du consommateur. Au passage la chaîne d’intervenants, depuis le producteur aux dealers en passant par toute une série d’intermédiaires de très mauvaise fréquentation, est détaillée, et le système d’irrigation de l’économie mondiale, de blanchiment d’argent mis en lumière.

    Pour ceux qui l’ignorent, Roberto Saviano explique à quel point la cocaïne a envahi le quotidien de la planète. Sa consommation est en expansion, touchant des couches entières de la population occidentale en Europe et aux USA, partant à la conquête de nouveaux marchés. Sa production a fait de l’Amérique latine, un sanglant théâtre, déstabilisant, fragilisant les pouvoirs des états aux profits d’individus ou de cartels sans foi ni loi et au détriment des individus. Son influence néfaste s’étend aussi à l’Afrique où elle exploite les défaillances des gouvernements en place pour tracer des circuits visant à contourner la lutte anti-drogue. En attendant l’Asie…

    Un des mérites de Roberto Saviano est de montrer à quel point le succès de la coke épouse notre époque, celle de la performance et du dépassement, celle de la mondialisation de l’économie aussi. Sur ce dernier point, le livre est particulièrement révélateur s’agissant du pouvoir de la coke de créer des empires, de nourrir l’existence de mafias dont la célèbre Ndrangheta calabraise, d’irriguer des pans entiers de l’économie, obscurs ou pas. A ce titre, les passages consacrés à la manière dont l’argent de la coke a permis de surmonter la crise financière de 2008 sont édifiants.

    Extra pure est une machine rigoureuse et précise dont l’intérêt est indiscutable. Le livre souffre cependant d’un excès de détails qui l’alourdissent considérablement par moments. Dans sa volonté de tout dire sur les guerres de la coke, Roberto Saviano se lance parfois sur de nombreuses pages dans des biographies de barons ou des descriptions précises de leurs règnes sanglants qui peuvent épuiser le lecteur. Cette orgie de détails peut plus globalement obscurcir le schéma d’ensemble de la galaxie de la coke que dessine Roberto Saviano. Et c’est dommage.

    Enfin, élément non négligeable, Roberto Saviano a été sévèrement attaqué pour plusieurs plagiats concernant Extra Pure.